Une carte de crédit et un tube de salive, voilà comment la chaîne anglaise BBC résumait il y a peu la facilité avec laquelle les tests ADN récréatifs se sont imposés. La formule a déjà convaincu plus de 30 millions de personnes dans le monde. De quoi s'agit-il? D'une pratique très à la mode qui permet de découvrir à moindre coût l'origine géographique de ses ancêtres ou de croiser ses gènes avec un autre membre de sa famille.
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Une carte de crédit et un tube de salive, voilà comment la chaîne anglaise BBC résumait il y a peu la facilité avec laquelle les tests ADN récréatifs se sont imposés. La formule a déjà convaincu plus de 30 millions de personnes dans le monde. De quoi s'agit-il? D'une pratique très à la mode qui permet de découvrir à moindre coût l'origine géographique de ses ancêtres ou de croiser ses gènes avec un autre membre de sa famille. Nul besoin pour l'utilisateur de se rendre dans un laboratoire. Il suffit d'ouvrir chez soi un petit kit préalablement commandé sur Internet et de suivre les étapes. La méthode a de quoi séduire. Accessible (environ 80 euros), indolore (l'acheteur se contente de passer un bâtonnet à l'intérieur de la joue), pratique (le prélèvement est envoyé par la poste), rapide (quatre à cinq semaines pour obtenir les résultats) et surtout fédératrice (qui n'a jamais eu envie de mener l'enquête sur ses origines? ). Bref, rentable. L'un des opérateurs phares est l'américain 23andMe ; 23 comme le nombre de paires de chromosomes de l'être humain. Un chiffre devenu porte-bonheur pour les actionnaires. La start-up californienne a levé 800 millions d'euros depuis sa création en 2006. Elle a été valorisée fin 2018 à 2,5 milliards de dollars. Malgré une chute des ventes des tests en 2019 qui a affecté l'ensemble du secteur, la firme qui s'est séparée de 14% de ses effectifs l'an passé vient de collecter 85 millions de dollars auprès de deux sociétés de capital-risque. Son principal concurrent, Ancestry, qui revendique 15 millions d'utilisateurs, a touché 4,7 milliards de dollars en cédant 75% de son capital au groupe Blackstone. Notre salive vaudrait-elle de l'or? Oui puisqu'elle est à même de livrer les secrets de notre patrimoine génétique. La fameuse molécule d'acide désoxyribonucléique, l'ADN, support de nos gènes et carte d'identité biologique de chaque être vivant. Trois lettres magiques chargées de mystère et d'adrénaline. Grâce à elles, les criminels ne dorment plus, la police scientifique enfile des charlottes et les scandales adultérins des têtes couronnées tiennent en haleine toute une nation... L'ADN a même le pouvoir de faire parler les morts. Les écrivains et les scénaristes ne pouvaient rêver mieux. En 2003, le premier séquençage du génome humain et ses 6 milliards de bases a englouti 2,7 milliards de dollars et mobilisé 20 centres de recherche pendant 13 années. Grâce aux progrès de la biotechnologie, les coûts du décryptage n'ont cessé de diminuer, passant de 300.000 dollars en 2007 à moins de 1.000 dollars aujourd'hui. Demain, la facture sera de 100 dollars. Là où, par le passé, il fallait lire chaque nucléotide séparément, aujourd'hui, grâce à un procédé de fragmentation et de lecture simultanée, la cartographie est réalisée en quelques heures. Derrière les prouesses, un nom revient en boucle, celui d'Illumina. Ce fabricant américain a mis au point des supercalculateurs à peine plus gros qu'une imprimante, capables de retranscrire en bits et en octets les précieux échantillons d'ADN. Basée à San Diego, la firme détient 90% du marché mondial des séquenceurs. En 10 ans, le cours de son action a été multiplié par 10. La technologie d'Illumina est largement utilisée par les laboratoires des sociétés spécialisées dans les tests dit récréatifs. L'analyse se base dans ce cas sur un procédé de génotypage rapide qui ne délivre qu'un nombre limité d'informations. Celles-ci sont pourtant loin d'être anodines dans la mesure où le pourcentage de correspondance ADN lève le voile sur le degré de filiation entre deux individus. On explique... Lorsque deux personnes partagent 50% d'ADN, le lien direct parent-enfant ne fait aucun doute. Avec un taux avoisinant 25%, on remonte d'une branche dans l'arbre généalogique pour partir à la rencontre des grands-parents ou, autre hypothèse, d'un demi-frère ou d'une demi-soeur. Avec un " match " de 11,5%, on saute encore une génération pour arriver aux arrières-grands-parents mais le flou commençant à s'installer, il peut s'agir d'un cousin germain ou d'un grand-oncle. Avec moins de 1%, c'est le brouillard génomique le plus complet. La démarche, ludique en apparence, peut être vécue comme un angoissant moment de vérité. " Ma compagne, qui a passé le test comme moi et une partie de notre famille, n'était pas rassurée, témoigne Marina, 36 ans, directrice de société dans le domaine du luxe. Avant de se soumettre à l'examen, elle tenait absolument à en parler à son père. Elle n'avait pas envie de découvrir l'existence cachée d'un demi-frère ou d'une demi-soeur sur Internet. Elle ne voulait pas être à l'origine d'une déflagration aux conséquences destructrices. " Heureusement, le passé ne joue pas que des mauvais tours. MyHeritage propose de mettre en relation les affiliés qui ont une part d'ascendance commune, même à une dose infime. " J'ai reçu un jour une notification de provenant d'un monsieur italien qui vit aux Etats-Unis. Un fan de généalogie dont l'ADN matchait avec le mien, poursuit Marina (qui partage son patrimoine génétique avec 610 inconnus selon le site). On s'est rendu compte que son aïeule était la soeur de mon arrière grand-mère paternelle. " L'ADN en mode open bar, c'est aussi l'occasion de revoir sa géographie. Aux grandes questions existentielles, Ancestry, Vitagene et leurs concurrents entendent apporter quelques (petites) réponses. Carte du monde à l'appui, le verdict est formel pour Stéphane, 44 ans, cadre supérieur dans une entreprise d'énergie verte: 48,6% de ses gènes proviennent de l'ouest et du nord de l'Europe, 41,1% de la région ibérique, 5,1% de la Baltique et 5,2% ont des origines juives ashkénazes. Les révélations ont parfois un arrière-goût amer quand elles s'opposent au grand roman familial. Comme cet oncle aux yeux bleus et aux cheveux blonds qui a découvert, sans y croire, qu'il avait 1% d'ADN nigérian. Une erreur, certainement une erreur... On peut, à l'inverse, y voir la confirmation d'un pressentiment. " On s'est toujours demandé dans notre famille pourquoi mon père, qui est Breton, adore la nourriture et la culture du Proche et du Moyen-Orient, raconte Marina. Il a fait le test. Et il a appris que 9% de son patrimoine génétique vient de Turquie et d'Iran. " Telle est la force de persuasion des opérateurs qui cultivent le sens du détail. Décréter les origines géographiques avec une loupe grossissante est pourtant un argument hautement fantaisiste aux yeux des scientifiques. Quand il s'agit de localiser notre ADN sur une mappemonde, la marge d'erreur serait de l'ordre de 10% plutôt que de la décimale... Gilad Japhet, patron de MyHeritage, le concède: " les estimations de l'ethnicité doivent être considérées avec prudence et non comme une vérité absolue ". Les gènes ne peuvent être rattachés à une région du globe que sous forme de probabilité. Prenons un exemple ; le marqueur Haplogroupe H est porté par environ 40% des Européens. On peut donc déduire que le porteur de ce marqueur a des chances d'être de descendance européenne, mais sans plus de certitude puisqu'on le retrouve aussi en Asie et en Afrique, mais de manière moins fréquente... Fortes de leur succès, certaines sociétés n'hésitent pas à tirer sur le filon de la divine molécule. Les uns associent votre ADN à vos goûts supposés en matière de vin, les autres vous proposent une playlist en fonction de votre profil génétique. Dans le même ordre d'idée, 23andMe a scellé un partenariat avec Airbnb pour inciter les voyageurs à partir sur les traces de leurs origines. " Les expériences de voyage authentiques créent un sentiment d'appartenance chez les voyageurs ", avance en guise d'argument la plateforme de réservation. Plus inquiétant, la génomique récréative lorgne de plus en plus la médecine prédictive. Pour un prix qui oscille entre 135 et 199 dollars, 23andMe ou Vitagene proposent une version " santé " de leur test afin d'informer le client sur les risques de maladies comme le diabète, Parkinson ou certains types de cancer. " Du point de vue de la santé publique, c'est un problème, regrette Pascal Borry, professeur de bioéthique à la KU Leuven. L'absence d'évaluation de la validité clinique et de l'utilité de ces tests conduiront à des faux positifs et des faux négatifs et à un fardeau pour notre système de santé. " Aux Etats-Unis, la FDA (Food and Drug Administration) avait d'ailleurs interdit en 2013 l'exploitation du volet healthy des tests ADN avant de revenir sur sa décision. L'autre crainte porte sur le négoce de ces millions d'informations confidentielles. La collecte de données génétiques vaut son pesant d'or. Le géant de l'industrie pharmaceutique Glaxo l'a bien compris en versant 300 millions de dollars à 23andMe en échange de son "carnet d'adresses". " Toutes les sociétés du secteur fondent leur business model sur la monétisation des données mais ce n'est pas notre cas", se défend Alain Coletta qui a cofondé GenePlaza en 2018. La spin-off bruxelloise a une double activité. D'une part, la vente de tests ADN qu'elle délègue à un laboratoire danois ; de l'autre, une marketplace d'applications dédiées à l'interprétation des fichiers bruts. Car rien n'empêche un abonné de 23andMe ou d'Ancestry de soumettre son bilan génétique à des programmes rivaux qui calculeront, par exemple, ses prédispositions à développer une dépression, à prendre du poids, à métaboliser le café ou à être attiré par une personne du même sexe... " C'est une approche lifestyle de la génétique, prévient le CEO. On ne vend pas de prédictions et chaque application met en garde l'acheteur en lui rappelant que l'environnement ou le mode de vie jouent un rôle beaucoup plus important que l'ADN." Avec 100.000 clients à l'international dont moins de 10% en Belgique, GenePlaza veut se positionner comme un acteur "éthique" du marché en mettant l'accent sur la sécurisation des fichiers. "Les données génétiques ne sont pas revendues, ne sortent pas de nos serveurs et ne transitent jamais chez les développeurs des applications", garantit le cofondateur qui fait de la "privacité" ( sic) un argument de vente. Pour s'aligner sur la concurrence, GenePlaza a divisé par deux ses tarifs au mois de décembre dernier, quelques jours avant les fêtes, histoire de se glisser dans la hotte du père Noël, ce généreux barbu de type caucasien.