Personne ne le niera: Pfizer et son partenaire allemand BioNTech sont des game changers dans cette crise mondiale du coronavirus qui dure depuis un an. Leur technologie à base d'ARNm leur a permis d'élaborer rapidement leur vaccin et leurs capacités industrielles sont actuellement les plus impressionnantes. Le Dr Albert Bourla, qui dirige Pfizer depuis début 2019, a répondu la semaine dernière aux questions de quatre médias européens depuis son siège de New York.
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Personne ne le niera: Pfizer et son partenaire allemand BioNTech sont des game changers dans cette crise mondiale du coronavirus qui dure depuis un an. Leur technologie à base d'ARNm leur a permis d'élaborer rapidement leur vaccin et leurs capacités industrielles sont actuellement les plus impressionnantes. Le Dr Albert Bourla, qui dirige Pfizer depuis début 2019, a répondu la semaine dernière aux questions de quatre médias européens depuis son siège de New York. Aujourd'hui, comment voyez-vous le déploiement mondial de la vaccination et quand pensez-vous que chaque Européen, par exemple, pourra être vacciné? ALBERT BOURLA. Je ne peux pas vous dire combien de doses les autres laboratoires vont mettre à la disposition de l'Union européenne. Ce que je peux vous dire c'est que nous, nous allons augmenter considérablement nos livraisons à l'UE dans les semaines à venir. Ce trimestre, nous livrerons quatre fois plus de doses qu'au premier trimestre, soit 250 millions de doses, contre 62 millions. Et nous sommes en discussion pour faire davantage encore. Je suis convaincu que nous pourrons le faire. Bien sûr, il y a toujours un risque que des événements fâcheux arrivent, comme d'autres laboratoires en font actuellement l'expérience. Avec la production, très complexe, de produits biologiques, des problèmes peuvent toujours survenir. Mais je suis optimiste et confiant car, jusqu'à présent, nous avons produit énormément de doses avec une réussite de presque 100%. Sans échec. Notre processus de fabrication s'est avéré très stable et fiable. Un retour à une vie normale est-il possible cet automne en Europe? Je pense que oui. L'exemple d'Israël est très intéressant. Bien sûr, Israël est un petit pays et il a des caractéristiques spécifiques: il est assez isolé derrière ses frontières, sa population est en état de guerre quasi constant, elle sait donc réagir très rapidement en cas de crise. Mais Israël nous permet de démontrer au monde qu'il y a de l'espoir. Les données collectées avec ce qui s'est passé concrètement dans ce pays après la vaccination nous le montrent. Une fois qu'une proportion significative de la population a été vaccinée, il est possible de revenir à la vie presque comme avant. Tout dépend de la vitesse à laquelle on vaccine. Et pour ce qui dépend de nous, je suis très optimiste sur notre capacité à fournir un nombre élevé de doses. Comment expliquez-vous le retard de l'Europe continentale sur la vaccination par rapport aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, à Israël ou au Chili? L'herbe a toujours l'air plus verte chez votre voisin! En réalité, l'Europe n'est pas en retard par rapport aux pays les plus vastes. C'est une tâche monumentale de fournir et d'administrer des doses à 447 millions de personnes, la population de l'UE dans les 27 Etats membres. De mon point de vue, cela fonctionne comme une machine bien huilée. Nous expédions chaque semaine des doses à plusieurs endroits dans les 27 pays, avec une précision de 99,9%. Nous n'avons détruit aucune dose, malgré la nécessité de les maintenir, au départ, à -70 °C. Le système fonctionne très bien. Le problème est que tous les industriels n'ont pas été en mesure de livrer ce qu'ils avaient promis. C'est cela qui a créé des difficultés, temporaires, dans les campagnes de vaccination. Mais comme nous allons tous augmenter considérablement la production, en tout cas je l'espère, je pense que dans quelques mois les volumes ne seront plus un problème. Il y aura assez de doses. Après AstraZeneca, Johnson & Johnson souffre également de retards et d'incertitudes. Pourrez-vous compenser certaines de ces livraisons manquantes en Europe? Si c'est nécessaire, Pfizer et Bio-NTech peuvent fournir à l'Europe des centaines de millions de doses supplémentaires en 2022 et 2023, produites dans nos usines situées en Europe. Notre réseau industriel a la capacité de produire plus de 3 milliards de doses de vaccin en 2022 et nous nous tenons prêts à fournir des vaccins dans le monde entier pour continuer de lutter contre la maladie. La Commission européenne a annoncé des discussions en cours avec Pfizer pour la livraison de 1,8 milliard de doses entre 2022 et 2023. Des détails sont-ils déjà disponibles? Je suis heureux de confirmer que nous sommes en négociation avec la Commission et beaucoup d'autres pays dans le monde pour des contrats pluriannuels pour fournir des vaccins en 2022 et 2023. Nous souhaitons être des partenaires de long terme pour les autorités de santé partout dans le monde pour lutter contre la pandémie. Que savez-vous à propos du risque que des personnes vaccinées soient à nouveau infectées, ou puissent être porteuses du virus et infecter d'autres personnes? La bonne nouvelle est que le vaccin protège très bien de la contamination, nous l'avions vu dans nos études. Les données en vie réelle, en particulier en Israël, l'ont confirmé. Israël n'a utilisé que notre vaccin et son efficacité, vérifiée sur des millions de personnes, est de 97% - c'est plus élevé encore que celle rapportée dans notre étude initiale. Les données israéliennes ont également indiqué une efficacité de plus de 90% chez les personnes asymptomatiques. C'est extrêmement important, car les porteurs asymptomatiques sont les plus grands propagateurs de la maladie. Ainsi, nous avons eu pour la première fois des preuves sur une large population que les infections sont également contrôlées. S'agissant des variants, nous avons achevé une étude sur 46.000 personnes et nous sommes prêts à dévoiler les résultats définitifs. Dans l'échantillon, 800 personnes résident en Afrique du Sud et l'efficacité de notre vaccin y est de 100%. C'est aussi une très bonne nouvelle. Dans l'échantillon israélien, 85% de cas positifs provenaient du variant britannique, le plus transmissible et le plus répandu dans le monde. En résumé, nous savons que le variant le plus transmissible et que le variant le plus résistant - dit "sud-africain" - sont tous les deux couverts par notre vaccin, avec 97% d'efficacité. Nous continuons de vérifier l'efficacité de notre vaccin au fur et à mesure que les variants apparaissent et, jusqu'à maintenant, il ne semble pas que ceux qui circulent actuellement diminuent la protection apportée par notre vaccin. Qu'en est-il de la sécurité médicale de vos vaccins? Nous continuons à mettre à jour toutes les informations, nous avons maintenant des centaines de millions de personnes qui ont été vaccinées. Et rien de grave n'a été signalé. Quid d'un vaccin pour les jeunes? Les autorités américaines nous ont déjà donné leur autorisation pour la vaccination des jeunes de 16 à 18 ans, avec une efficacité de 100%. Nous venons de terminer nos analyses sur les 12-15 ans. Pour eux, je suis convaincu que notre vaccin sera approuvé. Dans les prochains jours, nous allons soumettre ces résultats au régulateur européen ( l'Agence européenne des médicaments, Ndlr). Nous avons déjà lancé une série d'études qui portent sur les enfants de 5 à 11 ans, de 2 à 5 ans et les bébés de 6 mois à 2 ans. Nous sommes très, très prudents avec les enfants. Nous avons commencé par de très petites doses, et nous cherchons à voir quelle devrait être la dose qui donne une protection. Ces études seront terminées vers la fin de l'année. Des experts estiment que nous allons être confrontés à une pandémie durable: de nouveaux variants appa- raîtront en permanence avant que le monde entier soit vacciné, et il faudra à chaque fois du temps pour développer et distribuer des vaccins. Qu'en pensez-vous? Nous ne savons pas. Est-ce une possibilité? Oui. Je pense que le scénario le plus probable est celui où, effectivement, nous restons dans une situation endémique. Mais replaçons aussi les choses dans leur contexte: nous pourrons contrôler la situation. Ce n'est pas mon tempérament méditerranéen qui me rend optimiste, nous avons des données qui nous permettent de le croire. Nous disposons de l'un des outils les plus puissants que nous ayons jamais pu développer en médecine, un vaccin avec 95% d'efficacité. La technologie ARNm nous permet de nous adapter très rapidement si un variant apparaît. C'est surtout pourquoi je pense que cette épidémie va devenir comme la grippe. Nous serons vaccinés et nous aurons une vie normale. Bien sûr, ce n'est que mon estimation. Les choses peuvent évoluer. Mais d'après tout ce que j'ai vu, c'est le scénario le plus probable. La technologie de l'ARNm a été initialement développée contre le cancer. Comment pourra-t-elle être utilisée contre d'autres maladies? Est-ce une révolution? C'est une révolution. Ce n'est pas la première fois qu'une rupture technologique change la donne aussi positivement, mais c'est clairement le cas. L'ARNm a été découvert il y a 30 ans, et ces 20 dernières années, il y a eu beaucoup de travail et d'échecs. Par exemple, il y a eu beaucoup de recherches sur le cancer. Depuis au moins trois ans, nous travaillions aussi avec BioNTech pour développer un vaccin contre la grippe en passant par une plateforme d'ARNm. Nous avions la possibilité de prendre la voie des adénovirus ou des vaccins à base de protéines, mais nous avons choisi l'ARNm, car nous savions que ce serait le premier vaccin à ARNm jamais créé. Désormais, nous savons que cette technologie peut être utilisée pour d'autres vaccins, mais aussi contre des maladies comme le cancer et les maladies d'origine génétique. Que pouvez-vous nous dire de votre partenariat avec BioNTech et de l'accord de partage des bénéfices-revenus avec eux? Avant de parler du partage des revenus, laissez-moi vous dire que c'est un excellent partenariat. Les deux entreprises se sont fait confiance. Lorsque nous avons commencé à discuter avec BioNTech, nous avions un état d'esprit: il ne s'agissait pas de business, mais de sauver le monde. Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, nous n'avions même pas de contrat! J'ai parlé au téléphone avec Ugur Sahin ( le fondateur de BioNTech, Ndlr) - je lui parle trois, quatre fois par semaine, nous sommes amis maintenant - et nous nous sommes dit: si nous attendons d'avoir signé un contrat avant de commencer à travailler - et nous parlons de contrats à plusieurs milliards de dollars - , nous perdrons du temps. Nous avons simplement topé dans nos mains via Zoom et nous avons commencé à travailler. Mais qu'en est-il de l'accord de partage de revenus? C'est un partenariat à 50-50. Comment s'explique le prix élevé de votre vaccin par rapport aux autres? Je ne connais pas les prix des autres vaccins. La plupart de ces informations sont confidentielles et ce que je sais, je le sais par les fuites dans la presse: j'ai effectivement vu des prix plus élevés que les nôtres, et d'autres qui sont inférieurs. Mais la question fondamentale est de savoir comment nous avons décidé de fixer le prix. Le principe, c'est l'équité. L'équité signifie que vous devez donner plus à ceux qui en ont besoin. Nous avons décidé d'opter pour un système à trois niveaux de prix différents. Pour les pays à revenu élevé comme l'Europe, les Etats-Unis, le Japon ou le Canada, le prix est celui d'un repas! Ces vaccins ont un prix inestimable, en milliers de milliards de dollars, ils sauvent des vies humaines, ils permettent de rouvrir les économies, mais nous les vendons au prix d'un repas... Dans ces pays, les prix peuvent être un peu différents selon les volumes. Dans les pays à revenu intermédiaire, nous le vendons à la moitié de ce prix. Et dans les pays à faible revenu, en Afrique par exemple, nous le distribuons à prix coûtant. Nous voulons nous assurer que tout le monde aura accès à ce vaccin, et pas seulement parce que c'est la bonne chose à faire. Si l'Afrique ne recevait pas assez de vaccins, ce serait non seulement contraire à l'éthique, mais c'est le continent où la contamination continuerait, et avec des variants. Nous voulons nous assurer que nous contrôlerons la situation et c'est pourquoi nous leur supprimons tout obstacle financier. Au bout de combien de temps faudra-t-il une nouvelle vaccination après l'injection des deux doses? Nous avons déjà un recul de six mois. A ce stade, la protection est toujours très, très élevée. Ce n'est pas aussi élevé que dans les deux premiers mois, où la protection est de 95%. Elle diminue ensuite, mais elle reste bien supérieure à 80%. Il semble qu'il y aura besoin d'un rappel (un booster), mais nous ne pouvons pas en parler précisément avant de connaître ces données et pour l'instant, nous n'avons les données qu'à l'issue des six premiers mois après la seconde injection. Vous allez probablement vendre 2,5 milliards de doses cette année, et beaucoup de monde se demande combien vous allez faire de bénéfices... De façon surprenante, le cours de l'action Pfizer ne s'est pour sa part pas envolé, à l'inverse de celui de Moderna... Un jour, mon prédécesseur m'a dit: "Albert, le cours de Bourse, ce n'est jamais un sprint, c'est toujours un marathon"! C'est vrai que je suis déçu par le cours de notre action et je pense qu'il est très sous-évalué en ce moment. Mais quand j'ai demandé à l'un de nos plus gros actionnaires ce que nous devrions faire pour qu'il en soit autrement, il m'a répondu: "Ne regardez pas le cours de l'action plus que tous les six mois!" Craignez-vous qu'un jour, peut-être dans quelques mois, le vaccin devienne un bien public - un bien public mondial sans brevet ni licence à proprement parler? Pfizer n'est pas concerné par les questions de licence. Le vaccin deviendra un bien public mondial, car nous serons en mesure de produire suffisamment de doses et nous les vendrons à prix coûtant aux pays à faible revenu, à moitié prix à ceux à revenu intermédiaire et à un prix très raisonnable aux pays à revenu élevé. Il y a toujours des débats théoriques. Mais c'est une erreur de penser que les droits de propriété intellectuelle empêchent de produire plus de doses. Ce qui gêne certains, c'est que nous nous sommes déplacés à la vitesse de la lumière. Nous avons développé un vaccin en un temps record jamais réalisé auparavant. Il n'y avait rien, nous avons donc dû partir de zéro. En dehors de nous, personne au monde n'avait d'unité de production pour fabriquer de l'ARNm. Que nous ayons pu fournir des centaines de millions de doses à ce jour est un miracle. Bientôt, ce seront des milliards. Le prix n'est pas très élevé et nous n'essayons pas de fabriquer moins que ce que nous pourrions. Nous cherchons partout des partenaires capables de fabriquer pour nous, y compris des laboratoires pouvant fournir 10 millions de doses. (...)