Tout le gratin politique était présent jeudi dernier à la raffinerie Total d'Anvers pour l'inauguration officielle de ses nouvelles unités de production : du bourgmestre Bart De Wever au ministre fédéral de l'Economie Kris Peeters, en passant par le ministre-président flamand Geert Bourgeois. Il est vrai que ce n'est pas tous les jours que l'on finalise la modernisation d'un site industriel de cette taille et pour un montant de plus d'un milliard d'euros...

Quatre ans ont été nécessaires pour mener à bien ce projet d'envergure. C'est en 2013 qu'est prise la décision de lancer le programme de modernisation et c'est l'actuel président-directeur général du groupe, Patrick Pouyanné, alors directeur général Raffinage-Chimie, qui donne le feu vert à un investissement d'un milliard d'euros. " Mais les ingénieurs m'ont convaincu d'investir une centaine de millions supplémentaires ", confie-t-il. Un petit ajout au budget qu'il ne regrette pas car, au final, les nouvelles unités vont permettre à Total non seulement d'améliorer les performances et la rentabilité - par ailleurs déjà excellentes - du site anversois mais également de s'adapter à la demande du marché européen qui impose des normes environnementales de plus en plus contraignantes en matière de carburant. C'est notamment le cas pour les navires et porte-conteneurs qui utilisent un carburant chargé en soufre, considéré comme l'un des plus polluants au monde. Dès 2020, cette teneur maximale en soufre devra être réduite de 3,5 à 0,5 %.

La baisse du prix du baril a profité aux raffineurs avec une rentabilité qui a fortement progressé.

Modernisation et optimisation

Dans le cadre de cet investissement, deux grands projets ont été menés.

D'une part, l'investissement - de l'ordre de 700 millions d'euros - dans un nouveau complexe de raffinage pour convertir davantage de fiouls lourds en produits légers à basse teneur en soufre. Ce projet a nécessité la construction d'une unité de désasphaltage et d'un hydrocraqueur pour augmenter la production de produits légers à forte valeur ajoutée répondant aux normes environnementales les plus strictes. Le nouveau complexe permettra de réduire la production de fiouls lourds soufrés de la raffinerie d'Anvers, ainsi que de celle de Flessingue située en Zélande toute proche, dont Total détient 55 % du capital pour 45 % à Lukoil.

D'autre part, 350 millions d'euros ont aussi été investis afin d'ajuster et d'augmenter la fiabilité des vapocraqueurs et de maximiser le traitement de matières premières à meilleur coût. Cela s'est traduit d'abord par la construction d'une unité récupérant les gaz riches produits par la raffinerie - qui étaient auparavant brûlés - pour les convertir en matière première. Et ensuite par l'adaptation d'un des deux vapocraqueurs et de la logistique du site afin de pouvoir importer de l'éthane, un sous-produit de l'extraction du gaz, meilleur marché que le pétrole. Cet investissement d'une cinquantaine de millions d'euros permettra à Anvers de traiter quelque 200.000 tonnes d'éthane provenant de Norvège par bateau.

Ligue des Champions

La construction et la modernisation de ces unités a été une véritable odyssée industrielle et humaine. Comme l'explique Thomas Behrends, directeur du projet Optara (optimisation de la zone Amsterdam Rotterdam Anvers), " la nouvelle unité et une partie de celle transformée ont été construites à Tarragone, en Espagne, sous forme de modules. Ces derniers ont alors été acheminés par bateau jusqu'à Anvers et ensuite, par transport exceptionnel à la raffinerie ".

" Ce transport a représenté un véritable défi, ajoute-t-il, d'autant que l'activité du site n'a jamais été stoppée durant les travaux. Grâce à nos équipes, nous avons pu assembler et monter les modules, dont certains affichent une taille équivalente à la hauteur de plusieurs étages, dans les meilleures conditions de sécurité. Plus largement, au-delà de ces unités qui sont visibles, nous avons également dû adapter nos installations, notamment en termes d'alimentation électrique, et réaliser d'autres modifications diverses moins spectaculaires mais qui revêtent également toute leur importance. " Une modernisation de l'outil de production qui permet à la raffinerie anversoise de conforter sa place dans le top européen tout en consolidant les positions du groupe Total sur le continent où il s'affiche en deuxième position tant pour le raffinage (derrière ExxonMobil) que pour la pétrochimie (derrière Dow Chemical). " Pour prendre une métaphore footballistique, nous sommes passés, avec cet investissement, de l'Europa League à la Ligue des Champions ", sourit Jacques Beuckelaers, directeur général du site.

Troisième raffinerie d'Europe

" Ce projet majeur est emblématique de notre stratégie qui consiste à renforcer en permanence la compétitivité industrielle de nos grandes plateformes intégrées afin de les positionner parmi les meilleures de l'industrie, souligne Bernard Pinatel, directeur général Raffinage-Chimie de Total. Il illustre également notre ambition en pétrochimie, où nous souhaitons tirer parti de la croissance du marché à partir de charges à coût avantagé. Les vapocraqueurs d'Anvers pourront traiter dorénavant jusqu'à 60 % - contre 30 % précédemment - de charges avantagées dérivées du gaz, dont les prix sont moins élevés que le naphta issu du pétrole. Autrement dit, nous ne voulons pas faire plus, mais faire mieux, à l'image du slogan du groupe Committed to better energy(Engagé pour une meilleure énergie, Ndlr). " Plus globalement, la stratégie du groupe Total s'articule sur trois axes. D'abord, améliorer la compétitivité de ses sites de production. Ensuite, croître en pétrochimie en développant des activités et des produits à plus haute valeur ajoutée. Enfin, réduire l'intensité carbone du mix des énergies fossiles en travaillant sur les biocarburants et en misant sur l'innovation.

Ça tourne rond à Anvers En ce jour d'inauguration, on retrouve à la barre : Geert Bourgeois, le directeur général du site Jacques Beuckelaers, Bart De Wever, Kris Peeters et le CEO de Total, Patrick Pouyanné. © belga image

Plateforme intégrée, Anvers comprend trois usines : une raffinerie d'une capacité de 338.000 barils par jour qui est la troisième plus grande en Europe, un complexe pétrochimique et un site de production de polymères (1,1 million de tonnes par an d'éthylène). " Nous sommes idéalement situés au bord de l'Escaut, ajoute Jacques Beuckelaers. Au coeur de notre marché qui est le Benelux et l'Allemagne. En ce qui concerne le transport de nos produits, nous utilisons le fluvial pour 50 %, les pipelines pour 40 % et la route pour seulement 10 %. " Les activités de la plateforme couvrent la production de divers produits pétroliers (essence, GPL, diesel, kérosène, fioul lourd, etc.) et de produits chimiques de base (oléfines, fractions C4 et hydrocarbures aromatiques dont certains sont transformés en polymères - polyéthylène haute densité). Ces produits sont utilisés pour de nombreuses applications domestiques et industrielles, telles que les emballages et le secteur automobile. La plateforme d'Anvers emploie 1.700 collaborateurs.

Stratégie globale

Acteur majeur de l'énergie, le groupe Total emploie 98.000 collaborateurs dans le monde - dont 4.800 en Belgique - et se profile comme l'une des premières compagnies pétrolières et gazières mondiales. Présent dans plus de 130 pays, il a réalisé en 2016 un chiffre d'affaires consolidé de 150 milliards de dollars et affiche une production de 2,5 millions de barils. Il vise les 3 millions à l'horizon 2020. Un objectif que Total devrait atteindre, après l'acquisition en août dernier de Maersk Oil.

Outre Anvers, le groupe compte cinq autres plateformes intégrées dans le monde : en Normandie, en Corée du Sud, aux Etats-Unis, en Arabie saoudite et au Qatar. Le principal avantage de ces plateformes est de concentrer plusieurs productions sur un seul site et de pouvoir utiliser directement la matière première pour la chimie. L'investissement consenti en Belgique s'inscrit donc dans la stratégie globale du groupe qui consiste à intégrer davantage ses six plateformes et les doter d'outils industriels affûtés et performants pour affronter les années qui viennent. Ces dernières devraient être meilleures que celles que le secteur pétrolier a traversées depuis la crise, même si l'Europe est toujours en surcapacité pour le raffinage et la pétrochimie.

Le groupe Total s'est d'ailleurs restructuré ces dernières années. Comme le rappelle Patrick Pouyanné alors qu'il arrivait à la tête de la branche Raffinage-Chimie il y a cinq ans, l'une de ses premières décisions a été de fermer l'un des trois vapocraqueurs que comptait alors Anvers. D'autres fermetures ont eu lieu en Europe.

En France, le groupe a également fermé ces dernières années trois raffineries qu'il a reconverties : en centre de formation à Dunkerque, en unité de production de plastique et résine à Carling, et en bioraffinerie à La Mède. Cette dernière devant entrer en service courant de l'année prochaine. Parallèlement à ces restructurations, le groupe a continué à investir afin d'optimiser ses meilleurs sites dont Anvers fait partie. C'est également, selon le PDG, " une machine à cash qui a toujours généré du profit. Grâce à ces investissements qui seront rentabilisés en six à sept ans, nous sommes assurés qu'elle va continuer à être profitable. Dans l'immédiat de nouveaux investissements ne sont pas au programme pour ce site. Nous devons d'abord laisser les collaborateurs les digérer et se concentrer sur le fonctionnement journalier de nos installations ".

Perspectives énergétiques

En investissant massivement à Anvers mais également dans ses autres plateformes intégrées, le groupe Total a clairement choisi de renforcer sa branche raffinage-chimie qui est devenue " la colonne vertébrale du groupe ", selon son directeur Bernard Pinatel.

La baisse du prix du baril a profité aux raffineurs avec une rentabilité qui a fortement progressé. Il y a quelques années, son taux de rentabilité oscillait entre 3 et 4 %. Il dépasse aujourd'hui les 30 %. Patrick Pouyanné est assez confiant quant à l'avenir du site anversois, et plus largement du groupe qu'il dirige. Il rappelle que le monde de l'énergie est relativement stable. La première source d'énergie primaire au monde est toujours le charbon (40 % de la production mondiale d'électricité). Quant aux véhicules électriques, ils ne représentent pas, selon lui, une menace : " Nous avons établi un scénario dans lequel la moitié du parc automobile mondial roule à l'électricité en 2040. Dans cette hypothèse, cela représenterait une baisse de consommation de 8 à 9 millions de barils par jour, soit quelque 10 % de la production actuelle. Or, nous avons encore d'autres débouchés pour le pétrole ".

Les investissements consentis par Total ainsi que la réduction de ses capacités de raffinage de l'ordre de 20 % ces cinq dernières années fournissent au groupe les armes indispensables pour répondre aux défis qui s'annoncent. Dont le climatique n'est pas le moindre... Les nouvelles installations dont dispose dorénavant le groupe, notamment à Anvers, vont en effet lui permettre de livrer au marché les carburants qui répondent aux normes environnementales de plus en plus contraignantes.

Les investissements confirment également l'importance du site anversois dans un groupe très actif en Belgique, où il emploie quelque 4.800 personnes. A côté d'Anvers, il est également présent à Bruxelles, avec ses quartiers généraux, et en Wallonie, à Feluy, où sont implantés une usine pétrochimique - le plus grand site de production de polymères de Total en Europe - et un centre R&D. N'oublions pas les 534 stations-services disséminées sur notre territoire.

Enfin, implanté en Belgique depuis 2013, Total Gas & Power vend du gaz naturel et de l'électricité aux entreprises. Et depuis l'année dernière, le groupe en propose également aux particuliers, avec l'acquisition de Lampiris. Il se profile ainsi comme un acteur majeur des énergies bas carbone... tout en demeurant l'une des premières compagnies pétrolières et gazières internationales.