L'an dernier, on avait laissé Jean-Marc Rochette au pied de son Ailefroide au coeur du massif des Ecrins. Dans la bande dessinée qui portait le titre de ce sommet réputé difficile, le dessinateur revenait sur son adolescence délicate et son émancipation par l'alpinisme : la confrontation à une nature dure, abrupte, meurtrière parfois, avait fait naître chez le jeune homme sa propre identité qu'il n'avait pu forger auprès des siens.

C'est presque sans surprise qu'on le retrouve à dessiner une nouvelle fois cette montagne qu'il aime tant. " Cela coulait de source, justifie l'auteur. J'étais chez moi. " Mais point ici d'autobiographie et autres souvenirs. Dans cette fiction inspirée d'un récit qui lui a été rapporté, Rochette garde toutefois un point commun avec Ailefroide : le face à face de l'homme avec son environnement.

Gaspard est l'un des ces rares pasteurs solitaires qui voit ses bêtes menacées par un loup. Un jour, il tue la louve mère sous les yeux de son louveteau. Il sait que son geste meurtrier se retournera un jour contre lui ou son troupeau. Et l'histoire d'une vengeance animale de s'alimenter par une projection anthropomorphique qu'assume pleinement l'auteur. Le loup est-il pour autant un loup pour l'homme ? " La nature n'a pas de haine. Elle est dure, certes, mais elle n'est ni bonne ni mauvaise. Je voulais surtout remettre l'homme dans son contexte le plus primitif, celui du chasseur. Et la vengeance que fomente le loup n'est ici bien sûr qu'une projection. "

Un récit quasi muet

Habitant une bergerie complètement coupée du monde les mois d'enneigement, le personnage en est remis à une condition primaire, celle de l'humain chassant pour se nourrir. " Il est la nature et la regarde comme dans un miroir ", résumé Jean-Marc Rochette. La chasse gagne en intensité l'hiver. Pris dans une tempête de neige en pleine montagne, il trouve refuge mais les températures négatives le conduisent à l'hallucination et la révélation des tourments du berger : un fils tué dans une guerre lointaine, une épouse depuis lors internée. Ce n'est pas de l'animal dont se méfie Gaspard mais bien de l'homme, voire de lui-même, constat l'obligeant à retourner à une saine humilité, celle de la petitesse de l'humain face à son environnement.

Ils sont d'égal à égal, mains contre crocs.

Par ailleurs, l'histoire ne renvoie pas dos à dos les écologistes défenseurs d'une réintroduction des prédateurs originels des massifs montagneux et de l'autre des éleveurs obstinés bien décidés à protéger coûte que coûte leur cheptel. Ce duel est laissé volontairement en second plan comme pour montrer que la rivalité ici nécessite un équilibre délicat. Jean-Marc Rochette préfère renvoyer les êtres à leur nature propre.

Graphiquement, il accentue son style utilisé dans Ailefroide. On est face à un récit quasi muet, les planches sans paroles se voient entrecoupées de quelques scènes dialoguées et de hors-texte inspirés. La montagne se hachure sur ses flancs les plus vertigineux, la neige se fait mer bleutée. L'animal, qu'il soit loup, chamois ou aigle, se montre hyperréaliste, le fruit d'une profonde documentation, le dessinateur ayant voulu " sentir la bestialité " dans les regards du prédateur.

Magnifique récit d'évasion et de réflexion, Le loup confirme le talent de Rochette attiré depuis toujours par la peinture. Ce dernier n'abandonne pas pour autant son excellent Transperceneige, série dont il vient de signer le premier tome du préquel intitulé Extinctions.

" Le loup ", Jean-Marc Rochette, éditions Casterman, 112 pages, 18 euros.