Une véritable onde de choc secoue les marchés. Pour tenter de comprendre ce qui se passe, nous avons consulté quatre experts qui officient depuis de nombreuses années. Ce n'est pas notre premier krach, clament en choeur Roland Van der Elst, Paul Huybrechts, Monique Leys et Vincent Van Dessel. Mais tous soulignent le caractère exceptionnel de la situation.
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Une véritable onde de choc secoue les marchés. Pour tenter de comprendre ce qui se passe, nous avons consulté quatre experts qui officient depuis de nombreuses années. Ce n'est pas notre premier krach, clament en choeur Roland Van der Elst, Paul Huybrechts, Monique Leys et Vincent Van Dessel. Mais tous soulignent le caractère exceptionnel de la situation. Plusieurs séismes ont ébranlé l'économie et les marchés financiers ces dernières décennies : le Black Monday de 1987, la bulle dotcom de 2000, la crise financière de 2008 et l'eurocrise de 2011. Qu'est-ce qui rend la crise du coronavirus si particulière ? Selon Monique Leys, présidente de la banque privée Dierickx Leys, la grande différence réside dans le fait que cette fois, l'origine du krach n'est ni économique, ni financière. " Aucune bulle n'a éclaté. Pas d'eurocrise ni de survalorisation immobilière. Comme elle n'est pas économique, la crise est difficile à appréhender. " Même son de cloche du côté de Vincent Van Dessel, numéro un du groupe boursier Euronext. " En général, on voit venir le krach et cela se ressent au niveau des cours, note-t-il. Mais dans ce cas-ci, personne n'a anticipé la catastrophe. Economiquement parlant, le krach n'a pas de raison d'être. La crise est d'ordre sanitaire. " Roland Van der Elst, professeur émérite et spécialiste en placement, ajoute : " En temps normal, un krach est toujours lié à l'économie. Dans ce cas, les problèmes économiques ne sont qu'une conséquence ". Paul Huybrechts, ex-président de la Fédération flamande des investisseurs, rappelle la pandémie de grippe espagnole qui a déferlé sur le monde entier au lendemain de la Première Guerre mondiale. " Tout le monde espère que cette expérience pourra nous être utile, même si la situation n'est pas vraiment comparable ", dit-il. Il évoque aussi la Grande Dépression des années 1930 : " Un tel scénario a pu être évité en 2008 et 2011 grâce à l'intervention des banques centrales mais aujourd'hui, nous risquons de perdre la guerre contre les forces négatives qui paralysent notre économie et de notre prospérité ". Outre l'impact du coronavirus, Paul Huybrechts craint une recrudescence de la dette publique, les conséquences déflationnistes de la baisse des prix du pétrole, l'absence de leadership politique. " Les conséquences politiques d'une baisse de prospérité sont redoutables ", dit-il. Monique Leys discerne des similitudes avec la crise financière et les problèmes résultants avec l'euro. " L'énorme volatilité interpelle. La technologie y est pour quelque chose. Ce fut le cas en 2008 et 2011 également. Le marché subit des chocs considérables, renforcés par les algorithmes et les margin calls. " Les margin calls forcent les investisseurs ayant investi de l'argent emprunté à vendre. Les algorithmes génèrent des ordres de Bourse automatiques. Ces deux phénomènes ont pour effet de précipiter la chute des Bourses. Constat contredit par Vincent Van Dessel. A en croire le patron de la Bourse bruxelloise, la technologie et le commerce sur base d'algorithmes contribuent au contraire à une certaine stabilité. " Avant, à une forte baisse de deux ou trois jours succédaient de faibles volumes de négoce, explique-t-il. Aujourd'hui, les liquidités perdurent. Des contreparties étaient donc présentes. C'est important car s'il n'y a pas de liquidités dans les actions, la pression de la vente se déplace vers d'autres actifs, vers l'immobilier par exemple. " Vincent Van Dessel dénonce l'esprit grégaire des investisseurs. " Plus marqué que d'habitude. La baisse a été vertigineuse et massive. " Les gourous ne sont pas optimistes quant aux perspectives à court terme. " On se dirige vers une longue traversée du désert, estime Vincent Van der Elst. A supposer que l'Europe commence à entrevoir la fin du tunnel, disons dans un mois, les Etats-Unis ne seront peut-être alors qu'au tout début de leurs déboires parce qu'ils n'ont pas encore atteint le pic du nombre de nouvelles contaminations. Les Etats-Unis semblent moins bien préparés et un grand nombre d'Américains ne sont pas couverts par la sécurité sociale. " Paul Huybrechts s'attend à ce que les " manoeuvres des traders favorisent une forte volatilité pendant des semaines ". " C'est ainsi que cela va en Bourse ", dit-il. Vincent Van Dessel prédit lui aussi davantage de fluctuations sur le marché : " La volatilité est due à l'incertitude liée au virus. Tant que cette incertitude perdurera, la volatilité sera à son comble ". Tout le monde se crispe à l'idée d'une volatilité croissante. Cela signifierait-il qu'on n'a pas encore touché le fond ? " Le calme ne reviendra qu'après une avancée significative dans la lutte contre le virus en Belgique et en Europe, argue Monique Leys. Tant que la pandémie ne sera pas sous contrôle, la Bourse continuera probablement plus à baisser qu'à remonter. " La présidente de Dierickx Leys évoque le phénomène de panique. " Compréhensible mais des mesures ont été prises et elles devraient produire leurs effets à terme. C'est déjà le cas en Chine où les écoles rouvrent leurs portes et l'activité économique reprend tout doucement. Chez nous aussi, un pic sera atteint. Espérons que cela ne durera pas des mois. Il ne faut surtout pas paniquer mais prendre les mesures de précaution qui s'imposent dans notre vie quotidienne. " Pas facile de garder la tête froide, insiste Monique Leys : " A terme, les Bourses finiront par se rétablir mais d'un point de vue psychologique, un krach de cette ampleur est difficile à encaisser. La panique est mauvaise conseillère ". Le professeur Van der Elst donne quelques conseils concrets. Plusieurs indices semblent indiquer qu'on a plus ou moins touché le fond, par exemple les achats massifs d'actions propres par les entreprises et les offres d'acquisition qui commencent à fleurir. Nous avons demandé à nos gourous quelles leçons ils tirent des crises précédentes. Pour Monique Leys, la leçon est évidente : il ne faut pas paniquer trop vite. " C'est vrai dans les deux sens, dit-elle. Les arbres ne poussent pas jusqu'au ciel. Il n'y a pas de raison de paniquer. " Roland Van der Elst est du même avis : " Tant qu'à paniquer, autant être le premier. Sinon, dites-vous que tout finira par rentrer dans l'ordre ". Voici la leçon que tire Paul Huybrechts de ses nombreuses années d'expérience : les choses peuvent vraiment mal tourner mais le bilan est généralement positif " pour les plus persévérants ". " J'ai confiance dans les entrepreneurs et je leur confie volontiers mon épargne même si je prends parfois des coups, tout comme eux ", assure-t-il. " La leçon à en tirer est celle-ci : il faut garder son sang-froid et savoir saisir les opportunités ", lance Vincent Van Dessel. Garder son sang-froid, cela s'apprend, assure-t-il. " Lors de ma première crise en 1987, j'étais agent de change depuis trois ans. Je pensais que le monde allait s'effondrer. Le krach d'aujourd'hui se remarque à peine sur les graphiques. A long terme, les actions sont un meilleur placement, j'en suis persuadé. Normalement, un krach est le moment idéal pour entrer en Bourse. " Voici enfin la question qui taraude les investisseurs : est-ce le moment d'acheter des actions ? " Non, affirme Paul Huybrechts. On ignore encore quelles seront les retombées du coronavirus aux Etats-Unis et en Europe. Tant qu'on n'y voit pas plus clair sur l'évolution du risque sanitaire, je ne bouge pas. Quand on est tondu, on fait le mort. " Qu'est-ce qui fera pencher la balance ? " Des chiffres encourageants aux Etats-Unis et en Europe qui redonnent espoir ", assure Paul Huybrechts. D'après lui, les entreprises avec un niveau d'endettement viable susciteront à nouveau la confiance et se verront offrir des opportunités. " Le redressement prendra du temps mais comme nous l'enseigne le passé, les détenteurs d'obligations n'ont jamais réussi à se refaire après une guerre mondiale, contrairement aux propriétaires d'actions. " Monique Leys n'est pas sûre qu'on a touché le fond. " Mais je veux me montrer optimiste. Les secteurs tels que la pharmacie, l'alimentation, les biens de consommation et la technologie restent indispensables. Vous pouvez investir une partie de vos fonds dans ces différents secteurs, dès maintenant. Pour autant que vous soyez psychologiquement disposé à le faire. " La nuance est importante. " Certains sont psychologiquement plus résistants que d'autres ", reconnaît Monique Leys. D'après elle, un krach d'une telle ampleur peut couper l'appétit de certains investisseurs. " Les investisseurs qui viennent de faire leur entrée en Bourse, au plus fort de la hausse, auront tendance à prendre leurs distances pendant quelques années. "