Le fuselage avant profilé en bec d'oiseau, le Shinkansen évoque un Concorde sur rail, glissant silencieusement sur les voies japonaises. Avec des pointes à 320 km/h, il traverse les reliefs contorsionnés d'un pays grand comme 12 fois la Belgique mais habitable sur seulement un peu plus d'un cinquième de son territoire. Ce qui reste étroit pour 126 millions d'habitants.
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Le fuselage avant profilé en bec d'oiseau, le Shinkansen évoque un Concorde sur rail, glissant silencieusement sur les voies japonaises. Avec des pointes à 320 km/h, il traverse les reliefs contorsionnés d'un pays grand comme 12 fois la Belgique mais habitable sur seulement un peu plus d'un cinquième de son territoire. Ce qui reste étroit pour 126 millions d'habitants. Le confortable bullet train est pratique dans cet archipel de 6.852 îles - 430 sont habitées - où la location de voiture suppose pour le citoyen belge de détenir un permis international, et d'affronter une signalétique routière dominée par l'impénétrable alphabet local. Le train, que les touristes peuvent prendre au forfait via le pass JR ( lire l'encadré) constitue une parfaite introduction au mode de civilisation nippon : techno-orienté, rigoureux et parfois étanche aux us et coutumes occidentaux. On n'imagine pas vraiment la SNCB s'excuser officiellement pour les quelques minutes d'avance de l'un de ses trains : au Japon, ce n'est pas de la fiction, pas plus que ne l'est la manie constante des Japonais de saluer. En sortant de l'aéroport de Tokyo-Narita, à l'est de la ville, la campagne faite de rizières se transforme graduellement en un gigantesque puzzle d'étroites habitations. Hormis les tours bétonnées, les maisons privilégient des matériaux légers comme le bois ou la tôle, moins dommageables en cas de secousses fatales : ces derniers mois, tsunamis, tremblements de terre, typhons, canicules et inondations ont rappelé l'incertaine nature volcanique du pays. Repéré dans le second tome biographique de Patti Smith - M Train - on descend à l'Okura Hotel, un établissement 4,5 étoiles du downtown Tokyo, dans le quartier de Minato. Le décor moderniste présente un délicieux côté vintage, genre James Bond sixties, et des chambres ultra-soignées. Tradi-modern donc, comme le magistral petit déjeuner, combinaison d'offre occidentale et de buffet gastronomique nippon. Maquereau grillé, variété de tofu, soupe miso, oyakodon - poulet et oeuf sur riz - plus toutes sortes de fruits locaux comme le iyokan, cousin de notre mandarine. Peu de graisse, beaucoup d'allure. Assez étrangement, le boucan urbain de Tokyo, malgré son infernale réputation d'agglomération élargie de 36 millions d'habitants, semble moins nocif que l'équivalent new-yorkais ou même parisien. Surprise peut-être due à la dimension réduite des voitures ou au fait que la végétation, encouragée par des doses massives de pluie et de soleil, est omniprésente. Avec des vertus calmantes comme ce mini-champ de bambous bordant la station de métro de la ligne Ginza, à 10 minutes de l'Okura. Que l'on quitte en direction de la Tokyo Tower, située à une vingtaine de minutes à pied, pour commencer le décryptage de la ville. Du dernier étage de cet édifice qui dépasse la Tour Eiffel de quelques mètres, l'horizon est un infini urbain de noeuds routiers et de buildings, entrelacés de zones vertes et de cimetières. Justement, installée face à la Tokyo Tower, la tombe de Hory Kyoan (1585-1642), médecin disciple de Confucius, est logée dans un sanctuaire où les pierres sont émoussées par leurs siècles d'existence. Avec cette particularité très japonaise d'ajouter aux éléments de respect - fleurs, eau, encens - une place pour déposer les business cards, informant ainsi la famille du défunt de l'identité des visiteurs. Sur le même trottoir, à 200 mètres du lieu de recueillement : le Hasegawa Green Building, quatre étages intégralement recouverts de végétation, baies vitrées exceptées. Il a la particularité que sa parure de feuilles vertes change de couleur selon les saisons : en automne, le bâtiment s'orne de couleurs rousses, attestant aussi du sens maniaque du détail japonais. Le soir, à deux pas de l'Okura, on passe au Nobu, attiré par la réputation de son cuisinier fondateur, Nobuyuki Matsuhisa, créateur d'une chaîne internationale dont le relais new-yorkais bénéficie du partenariat de Robert De Niro. De fait, le décor comme le bataillon de cuisiniers au comptoir sous la direction de l' itamae - le chef sushi - en jettent, mais les deux plats de poisson commandés et accompagnés de deux verres de vin, ne valent pas l'addition de 100 euros. Tokyo compte tellement de lieux où déguster la cuisine qu'un guide comme le conseillé The 500 Hidden Secrets Of Tokyo (1) les répartit selon leurs spécialités : sushi, tempura, cuisine régionale, ramen, curry, nouilles, gyoza (ravioli) et même ceux dévoués à l'onigiri, l'impériale boule de riz. Tokyo est tellement vaste qu'il n'est pas réaliste de s'y déplacer uniquement pour manger : il faut y aller à l'instinct, y compris en entrant dans les refuges de salarymen à la sortie des bureaux, jusque tard le soir. Un indice en faveur de ces endroits passe-partout : le menu est exclusivement en japonais mais contient les photos des plats, peu chers mais goûteux. Grillades, potages, nouilles, tempuras et sakés y font chauffer l'ambiance. Aucun souci d'y aller comme gaijin - non-Japonais - sauf à tomber dans un lieu réservé aux yakuzas, les gangsters nationaux. Où vous n'aurez de toute façon aucune chance d'entrer, même si le Japon est globalement sûr. Sans être non plus angélique : le portefeuille perdu en rue et retrouvé intact au même endroit le lendemain, relève bel et bien du mythe. Que faire à Tokyo sinon s'y perdre ? Dans la foule du plus fameux passage pour piétons au monde - juste à l'extérieur de la station Shibuya - ou celle du fish market de Tsukiji ? La seconde option est d'autant plus excitante que le poisson est à la fois ressource nutritive, ingrédient majeur de la cuisine nationale, produit commercial et incarnation d'un rapport complexe à l'océan qui encercle le pays. Tsujiki est un endroit insensé, pas seulement en termes de dimensions - plusieurs hectares - mais par ses différents types de spectacles. Si vous êtes matinal, vous vous inscrivez - gratuitement - à 4h30 du matin au marché pour assister, une demi-heure plus tard, à la vente du thon. Le roi japonais des mers enflamme la mise aux enchères dans une mise-en-scène digne d'un film de Kitano. Les moins lève-tôt se contenteront du ballet infini des étals, qui s'éteint assez vite en fin de matinée. Il faut vérifier les jours d'accès du lieu aux non-professionnels mais l'endroit propose au quotidien les mets de plusieurs dizaines de restaurants, dont l'excellent Sushi Day et pour les amateurs de curry, l'Higashi Indo Kare Shokai. A une quinzaine de minutes à pied du marché, au coeur de Ginza, il faut absolument assister à une séance au Kabuki-za, principal lieu de ce genre national théâtral et dansé, joué par des acteurs au maquillage et gestes outranciers. Configuration probablement unique au monde : il est possible de voir et d'acheter un quart d'heure et non pas l'intégralité du spectacle du jour. Méfiant vu l'hermétisme apparent des codes du kabuki, on se retrouve dans cette somptueuse salle de 1.600 places, tout de suite emporté par cette commedia dell'arte locale et son rythme millimétré de la parole comme de la musique. Tokyo s'explore autant par ses extérieurs que par ses plus discrets atours : une visite du QG de Sony, toujours à Ginza, pour admirer le nouvel écran 4K de 2m54 de long, donne ensuite envie de filer vers de plus paisibles destinations, comme Shimokitazawa, à l'ouest de la ville. On y arrive par la station de métro du même nom, débouchant sur de petites rues hype et quasi-villageoises. Mix bohème étendu à des dizaines de boutiques de fringues pop, de bars, boutiques bios et de perles rares comme ce Darwin Room. Mirifique magasin qui, fidèle à son titre, s'intéresse à l'évolution en distillant des objets inhabituels. Animaux empaillés, cartes rares, bouquins vintage, papillons fossiles, c'est un peu le repaire secret d'un Harry Potter nippon : on a envie de tout acheter. Et puis de se perdre dans ces rues malingres où les boutiques de jeux vidéos cohabitent avec des fast-food et d'anciens commerces, à l'image de ce pressing manuel qui semble dater du 19e siècle. S'il existe un lieu de mémoire tokyoïte contrasté, c'est bien Shimokitazawa. A trois heures de Shinkansen à l'ouest de Tokyo, Kyoto recèle d'évidents parfums provinciaux. Malgré l'invasion touristique, cette ville d'un million et demi d'habitants, capitale du pays pendant près d'un millénaire, ramène à l'essentiel japonais : le temple, dont la préfecture de Kyoto compte pas moins de 1.600 exemplaires. On part de notre hôtel en bordure de la rivière Kamo-gawa - le moderne Solaria Nishitetsu - en fin d'après-midi, histoire d'éviter la foule. Quarante-cinq minutes de marche ou une dizaine en taxi, moins cher qu'à Bruxelles, en direction de Higashiyama alors que la lumière s'éteint doucement au fil de la promenade bordée de sanctuaires, telle la sublime pagode Yasaka. Tôle et béton communs laissent place au bois ancestral érigé dans de tortueuses ruelles : parfois récupéré lorsque Starbucks s'installe dans une maison de thé vieille de 100 ans. En grimpant la colline, on aboutit au complexe d'édifices bouddhistes et shintoïstes de Kiyomizu-dera, datés du 17e siècle, dont la porte Nio-mon, dresse ses somptueuses parures rouges. Pour comprendre l'histoire de la ville et de l'archipel, il faut visiter le Musée National de Kyoto, en particulier la salle des bouddhas. Plongé dans une demi-obscurité recueillie, le lieu présente des statues centenaires, du minuscule bronze à l'imposante figure dépassant les trois mètres. L'émotion qui se dégage des sculptures rappelle aussi le lien entre le Japon et les bouddhismes chinois et coréens, importés sur l'île dès le 5e siècle, se mêlant au shintoïsme local. L'entretien de la mémoire se fait aussi par le travail de l'image et l'art de la reproduction. Celui des estampes se trouve dans un délicieux magasin de Nakagyo Ward, le Kyoto Benrido : de petits formats s'y vendent pour moins de 100 euros, respectant une charte de qualité qui inclut du papier supérieur et une fidélité éprouvée aux couleurs originales. Papiers à écrire, dessiner ou peindre, des dizaines de variétés s'achètent au Loft, grand magasin du centre proposant des matières introuvables en Europe. Comme le washi, papier produit depuis un arbuste typiquement japonais, le gampi, servant aussi dans l'art traditionnel de l'origami. Il s'agit encore de papier - mais en quantités industrielles - au Musée international du manga, où l'on peut découvrir quelque 300.000 ouvrages du neuvième art japonais, en langue originale, évidemment. Aux mangas, on préfère toutefois le dépaysement du mini-trip à Arashiyama, une demi-heure de métro et tram du centre de Kyoto. La fameuse forêt de bambous légendaire s'y révèle aussi belle qu'anecdotique, moins intéressante que l'Iwatayama Monkey Park, à un kilomètre de là. La montée, plutôt raide au sommet de la réserve naturelle, prend une bonne trentaine de minutes, mais à l'arrivée, on s'émerveille d'être au milieu de près de 200 macaques japonais en liberté. La taille de ce singe adulte n'est pas forcément impressionnant mais sa face rouge, ses cris et sa vitesse, le sont définitivement. Reste alors à redescendre vers Kyoto pour une leçon avec Tyas Sosen, Huybrechts de son vrai nom. Un trentenaire flamand devenu instructeur nihoncha - terme officiel pour la maîtrise de l'art du thé - qui vend d'infinies variétés du produit-phare japonais on line, mais en dispense aussi tous les codes lors de sessions privées ou en groupe, pour lesquelles l'inscription préalable est indispensable. Une manière de ramener chez nous un exotique parfum belgo-nippon.