C'est une intense partie de poker qui se joue aujourd'hui dans la sphère médiatique belge. Autour de la table, les joueurs - plus ou moins masqués - portent le nom de grands groupes de presse et d'entreprises actives dans l'audiovisuel ou la communication. La tension est palpable ; la partie, serrée. Sur le tapis vert, le magot de RTL Belgique - trois chaînes de télé, deux stations de radio et une régie publicitaire - suscite toutes les convoitises. La maison mère (RTL Group, elle-même propriété du géant Bertelsmann) a en effet décidé de se délester de sa filiale belge pour mieux se concentrer sur le marché allemand. Depuis la mise aux enchères, les joueurs se regardent en chiens de faïence et tentent des alliances. "Cela semble tendu mais tout le monde parle avec tout le monde, résume l'un des spectateurs avisés de cette partie haletante. D'ailleurs, il est plus que probable qu'il n'y ait pas qu'un seul vainqueur au terme de la compétition, mais bien plusieurs heureux puisque l'idée de différents consortiums fait également son chemin."
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C'est une intense partie de poker qui se joue aujourd'hui dans la sphère médiatique belge. Autour de la table, les joueurs - plus ou moins masqués - portent le nom de grands groupes de presse et d'entreprises actives dans l'audiovisuel ou la communication. La tension est palpable ; la partie, serrée. Sur le tapis vert, le magot de RTL Belgique - trois chaînes de télé, deux stations de radio et une régie publicitaire - suscite toutes les convoitises. La maison mère (RTL Group, elle-même propriété du géant Bertelsmann) a en effet décidé de se délester de sa filiale belge pour mieux se concentrer sur le marché allemand. Depuis la mise aux enchères, les joueurs se regardent en chiens de faïence et tentent des alliances. "Cela semble tendu mais tout le monde parle avec tout le monde, résume l'un des spectateurs avisés de cette partie haletante. D'ailleurs, il est plus que probable qu'il n'y ait pas qu'un seul vainqueur au terme de la compétition, mais bien plusieurs heureux puisque l'idée de différents consortiums fait également son chemin." Dans cette partie de poker, le croupier n'est autre que la banque d'affaires JP Morgan qui a été mandatée par RTL Group pour veiller à la cession de ses activités en Belgique. Fidèle à sa réputation de discrétion et d'impartialité, le maître du jeu ne fera aucun commentaire sur la partie en cours.Pas plus d'ailleurs que les joueurs présents à la table qui ont été priés de ne pas commenter les négociations. "Les candidats au rachat sont tenus par un accord de confidentialité, chuchote l'un d'eux. Il nous est donc interdit de nous exprimer dans les médias et tout ce que je vous dis doit rester en off, OK?" Mais qui sont ces fameux joueurs? D'après nos informations, ils sont une petite dizaine à lorgner le magot de RTL Belgique dont la valeur serait évaluée aujourd'hui entre 200 et 220 millions. Des acteurs belges bien sûr, mais aussi de grands groupes étrangers qui ont fini par transformer l'enjeu local en une compétition internationale. En Fédération Wallonie-Bruxelles, il y a d'abord le groupe Rossel (505 millions de chiffre d'affaires), éditeur des journaux Le Soir et Sudpresse mais aussi de plusieurs titres de presse français. Rossel était l'un des actionnaires historiques de la société Audiopresse (qui possédait 34% du capital de RTL Belgique jusqu'en décembre dernier) et le groupe a toujours nourri de sérieuses ambitions audiovisuelles. Rossel a d'ailleurs racheté le mois dernier les réseaux provinciaux des radios Maximum à Liège et Must FM active à Namur et au Luxembourg. Son modèle n'est autre que l'éditeur flamand DPG Media, également candidat au rachat de RTL Belgique et surtout de RTL Nederland. Propriétaire de plusieurs journaux et magazines belges ( Het Laatste Nieuws, De Morgen, Humo, etc.) et de quelques quotidiens au Danemark et aux Pays-Bas, DPG Media (1,8 milliard de chiffre d'affaires) possède en plus Medialaan, la société mère de la chaîne privée VTM et de radios comme QMusic et Joe. Inspiré par son modèle flamand, le groupe Rossel voit dans le rachat de RTL Belgique l'opportunité unique de développer, lui aussi, ses futures activités autour de deux pôles (ses titres de presse et une offre audiovisuelle) qui multiplieraient les synergies - surtout en terrain numérique - et donneraient au groupe francophone une toute autre dimension. Concurrent direct de Rossel sur le marché de la presse francophone belge, l'éditeur IPM ( La Libre et La DH), qui s'est aussi diversifié dans les paris en ligne avec betFIRST et dans les voyages avec Continents insolites, figure également dans la liste des candidats au rachat mais dans une formule "consortium" ouverte à d'autres partenaires. Ce fameux principe de "L'Union fait la force" semble aussi prévaloir dans le jeu d'un autre duo qui convoite les jetons de RTL Belgique. Outsider dans le paysage audiovisuel, la chaîne d'info LN24 a en effet réussi à convaincre le groupe Deficom et son président Philippe Lhomme de rejoindre la partie de poker. Cet entrepreneur plutôt discret est actif dans des secteurs aussi divers que les salons (Batibouw, Cocoon, etc.), les médias ( Psychologies Magazine) et l'industrie des loisirs (les cinémas Imagix, le cabaret parisien Crazy Horse, etc.) mais il est également président du conseil d'administration de LN24 depuis un an et dispose surtout d'une solide assise financière qui manque précisément à la chaîne d'info. Si LN24 - toujours déficitaire - nourrit de très grandes ambitions (lancer un projet équivalent en Flandre en 2022 et même une télé concurrente à Euronews en 2024), cet outsider de l'info ne dispose en revanche d'aucune ressource pour viser, dans un premier temps, RTL Belgique. L'idée est donc de se greffer à Deficom pour réaliser ce premier rêve d'expansion, en invitant aussi d'autres partenaires à consolider financièrement le projet, qu'il s'agisse des actionnaires historiques de LN24 (Besix et Belfius) ou d'autres acteurs importants du paysage médiatique et industriel. Dans ce dossier, le nom de Proximus revient d'ailleurs régulièrement dans les scénarios des différents consortiums envisagés, ce qui permettrait aux protagonistes de partager aussi bien les moyens engagés que les risques encourus dans la nouvelle version de RTL Belgique. Inattendu, l'attelage Deficom- LN24 & Cie donnerait à la chaîne d'info l'occasion d'évoluer dans un groupe plus solide - à l'instar de LCI qui gravite dans la galaxie TF1 - mais permettrait surtout à RTL Belgique de prendre enfin le virage numérique qu'elle a toujours raté. Dans cette partie de poker, quelques joueurs fantômes apparaissent aussi de temps à autre sans que l'on sache vraiment s'ils participent ou non à la compétition. Côté belge, on voit parfois surgir l'opérateur flamand Telenet, grand concurrent de Proximus et de Voo sur le marché des télécommunications. Son CEO John Porter s'est déjà invité dans le monde de la télé (il a pris le contrôle de la société De Vijver Media qui possède SBS Belgium) et il n'a jamais caché ses ambitions d'étendre son réseau en Wallonie. Avec l'acquisition de RTL Belgique, Telenet pourrait ainsi proposer une offre nationale aux annonceurs à travers un réseau inédit (constitué des chaînes flamandes Play et des francophones RTL-TVi, Club RTL et Plug RTL), avant de s'attaquer à Voo, sa vraie cible de prédilection. C'est toutefois à l'international que le flou gagne en intensité. Certes, il semblerait acquis que le groupe canadien Québecor, actif dans les médias et les télécommu- nications, ait bien déposé une offre pour RTL Belgique, mais c'est surtout du côté des candidatures fran-çaises que les rumeurs et contre- rumeurs sont les plus récurrentes. Outre le groupe TF1 dont le nom est régulièrement cité dans le dossier, deux autres grands acteurs sont également évoqués: Vivendi, porté par l'homme d'affaires Vincent Bolloré, qui est actif dans les médias avec le groupe Canal+, d'une part, et le duo Matthieu Pigasse-Xavier Niel (Free) déjà aux commandes du groupe Mediawan, notamment propriétaire de chaînes de télé AB, d'autre part. Si les spéculations vont bon train autour du tapis vert, ce sont toutefois les manoeuvres de ces grands joueurs français qui suscitent le plus de commentaires. Lundi, on apprenait en effet que le groupe TF1 allait racheter 30% de M6 (la filiale française de RTL Group également mise en vente) pour en devenir l'actionnaire majoritaire. Certes, l'accord est loin d'être bouclé - le groupe Bouygues (qui possède TF1) et Bertelsmann (propriétaire de RTL Group) vont entamer de longues négociations qui risquent de durer une année - mais la naissance d'un "super acteur privé" en France semble enfin se concrétiser pour mieux résister aux géants du numérique américains. Selon la plupart des observateurs, la fusion TF1-M6 aura certainement un impact sur les négociations autour de RTL Belgique puisque M6 reste, jusqu'à présent, le principal fournisseur des chaînes privées belges (Top Chef, Pékin Express, Mariés au premier regard, etc.). Le choix d'une nouvelle stratégie de TF1 sur le marché belge pourrait donc changer la donne et impacter la valeur réelle de RTL Belgique si d'aventure le "nouveau M6" décidait de fermer subitement le robinet à programmes. L'inquiétude ne se limite toutefois pas au niveau des contenus car le poids des groupes français fait également trembler le marché publicitaire. Si l'un des éventuels prétendants que sont TF1, Vivendi ou Mediawan venait effectivement à s'offrir la filiale belge, une réelle menace pourrait alors planer sur les régies de notre pays. "Le marché publicitaire belge est nettement plus élevé que celui de ses voisins, rappelle l'un des candidats au magot de RTL Belgique. Si un groupe français remporte la mise, il pourrait très bien brader le prix des pubs en télé et donc casser le marché. Cela aurait des répercussions désastreuses, non seulement pour la RTBF, mais aussi pour les acteurs de la presse écrite qui feraient les frais de ce rabais sur les prix en Belgique." Pour faire face à la menace française tant sur le plan de la pub qu'au niveau des contenus, l'idée de différents consortiums belges (à géométrie variable) est tout doucement en train de se mettre en place. C'est la raison pour laquelle "tout le monde parle avec tout le monde" et que plusieurs alliances sont aujourd'hui envisagées. Mais dans cette partie de poker, il convient surtout de définir la vraie valeur de RTL Belgique. Selon les scénarios envisagés, à savoir l'éventuelle fermeture du "robinet M6" à court ou à moyen terme, le prix peut en effet varier. D'autant plus que RTL Belgique souffre non seulement de sa forte dépendance aux programmes de la chaîne française mais aussi d'un triple handicap qui a vu sa valeur baisser ces dernières années: son manque de vision et de stratégie dans le digital, son désinvestissement dans les productions locales et, enfin, la chute de son Ebidta (résultat brut) qui est passé de 36 millions d'euros en 2019 à 16 millions en 2020. "Tous ces éléments font partie du décor des négociations, conclut un autre candidat au rachat de RTL Belgique. Le vendeur espère en tirer 250 millions, mais la plupart des acheteurs pensent que l'entreprise ne vaut plus aujourd'hui que 150 millions pour une raison très simple: RTL-TVI reste une chaîne du 20e siècle alors que le défi consiste justement à la hisser au 21e siècle. Les coûts des investissements pour y arriver, notamment en termes de transformation numérique, doivent donc être pris en considération pour définir la réelle valeur de l'entreprise." Sur le tapis vert de JP Morgan, la partie de poker ne fait que commencer