La scène est de plus en plus courante. Le soir, chez vous seul(e) ou en famille, vous consultez votre messagerie professionnelle et il vous arrive même de répondre à certains courriers. Le faites-vous par libre choix ou bien par obligation, que cette obligation soit réelle ou déguisée sous forme de pression ? Apporter une réponse claire à cette question n'est pas simple. Elle touche à la fois à notre addiction à la connexion digitale et à l'organisation de notre travail.
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La scène est de plus en plus courante. Le soir, chez vous seul(e) ou en famille, vous consultez votre messagerie professionnelle et il vous arrive même de répondre à certains courriers. Le faites-vous par libre choix ou bien par obligation, que cette obligation soit réelle ou déguisée sous forme de pression ? Apporter une réponse claire à cette question n'est pas simple. Elle touche à la fois à notre addiction à la connexion digitale et à l'organisation de notre travail. Malgré cette complexité, nos voisins français ont décidé de légiférer. " C'est une bonne chose, indique Bernard Fusulier, professeur de sociologie à l'UCL. C'est une façon d'envoyer un signal sur une problématique qui prend de l'ampleur. Les maladies psycho-sociales deviennent de plus en plus coûteuses à la sécurité sociale. Les burn-out sont un vrai défi pour les employeurs et les employés. Plusieurs enquêtes ont montré en France qu'il y avait une réelle demande de la part des travailleurs et des patrons d'obtenir une frontière plus nette entre vie privée et vie professionnelle. Cette loi française s'inscrit dans une réflexion globale sur l'évolution du marché du travail. Aujourd'hui, dans ce contexte d'hyper-connexion, les ordis et autres tablettes ont colonisé les espaces privés. Tous ces outils se sont diffusés simultanément dans les deux sphères, privée et professionnelle. Légiférer est une sorte de proclamation et de reconnaissance que quelque chose ne va plus ". Mais les avis divergent sur cette question délicate de la déconnexion. Pour Laurence Vanhée, chief happiness officer, cette loi française est " une mauvaise réponse à une bonne question ". Et d'ajouter : " si je voulais le dire de façon un peu directe, je pense qu'il faudrait plutôt légiférer sur les mauvais managers ! Le risque avec cette loi est d'infantiliser le travailleur. Nous disposons aujourd'hui d'outils qui nous permettent une plus grande flexibilité dans la façon d'organiser notre temps de travail. Nous pouvons plus librement qu'avant gérer nos missions professionnelles en fonction des obligations familiales. Ce qu'il faut, c'est établir un vrai dialogue sur le lieu de travail quant aux objectifs à atteindre et mettre en place une vraie culture de la collaboration, de l'écoute de chacun. Privilégier la collaboration à la compétition ". Laissons donc à chacun cette liberté digitale, pensent donc une partie des observateurs. " J'adhère à ce message concernant la mise en place d'une culture de la collaboration, indique pour sa part Philippe Samek, secrétaire national CNE, mais je ne crois pas à la concertation non contraignante sur des questions de ce genre. On le voit avec des conventions interprofessionnelles sur le maintien des personnes âgées au travail par exemple. On en discute rapidement et puis le sujet reste dans le tiroir. Si la loi ne prévoit pas quelque chose de plus contraignant, j'ai peur que ce ne soit pas très efficace. Il faut tout de même rappeler qu'il existe déjà aujourd'hui un cadre juridique qui protège le travailleur en dehors des heures de travail. Mais on voit en effet que les habitudes évoluent. S'il peut relever du bon sens individuel de ne pas répondre à ses mails professionnels en dehors du travail, il y a une pression du collectif qui est de plus en plus forte. " D'où la tentation d'accorder un droit supplémentaire aux travailleurs. Pour rappel, en France, en modifiant un article du code du travail, la loi prévoit que les partenaires sociaux entament des négociations sur " les modalités du plein exercice par le salarié de son droit à la déconnexion et la mise en place par l'entreprise de dispositifs de régulation de l'utilisation des outils numériques. Ceci, en vue d'assurer le respect des temps de repos et de congé ainsi que de la vie personnelle et familiale ". Et cela, si l'entreprise compte plus de 50 salariés. La loi prévoit et invite employeurs et employés à aboutir à une charte qui définirait les modalités de la mise en place de l'exercice de ce droit à la déconnexion. Aucune sanction n'est donc prévue. " L'intérêt de ce texte est de proposer quelque chose de transversal, indique Bernard Fusulier. C'est assez souple. Il faut se rendre compte que les façons d'organiser le travail varient d'une entreprise à l'autre. Cette hétérogénéité est donc prise en considération dans cette loi française. " Chez nous, c'est la députée fédérale et chef de groupe cdH à la Chambre, Catherine Fonck, qui a déposé une proposition de loi, s'inspirant de la loi El-Khomri votée en France. Elle espère pouvoir rapidement la mettre en débat. Certaines grandes entreprises n'ont pas attendu que le législateur s'intéresse à cette problématique. L'entreprise allemande Volkswagen a ainsi choisi une méthode pour le moins radicale. Depuis 2011, elle coupe les serveurs pour les employés équipés d'un smartphone professionnel entre 18h15 et 7 h le lendemain matin. Il est des cas aussi où les mails envoyés pendant les périodes de vacances sont tout simplement détruits. Un quart des entreprises américaines ont adopté des mesures de restriction de connexion. Et donc y compris également sur le lieu de travail. Car l'hyper-connexion n'est pas uniquement nuisible dans la sphère privée, elle entrave également l'efficacité sur le lieu de travail. A tel point que la capacité à se déconnecter devient tout doucement une compétence en soi. Le groupe de Telecom Orange a par exemple instauré des plages horaires sur la journée au cours desquelles les employés doivent se déconnecter. L'entreprise offre également aux salariés, sur base du volontariat, un bilan des usages numériques. FABRICE LAMBERTUn quart des entreprises américaines ont adopté des mesures de restriction de connexion.