Lassé de son statut de fleuriste propret pour clients huppés, il décida un beau jour de planter ses jolis bouquets dans une poubelle. Et il devint la coqueluche du tout New York... Telle pourrait être la fable de Lewis Miller, fringant entrepreneur américain de 47 ans qui transforme l'espace public en jardins d'Eden. Son travail fait l'objet d'un beau livre publié en anglais aux éditions Monacelli sous le titre percutant de Flower Flash, le nom que Miller lui-même donne à ses étonnants pop-up.
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Lassé de son statut de fleuriste propret pour clients huppés, il décida un beau jour de planter ses jolis bouquets dans une poubelle. Et il devint la coqueluche du tout New York... Telle pourrait être la fable de Lewis Miller, fringant entrepreneur américain de 47 ans qui transforme l'espace public en jardins d'Eden. Son travail fait l'objet d'un beau livre publié en anglais aux éditions Monacelli sous le titre percutant de Flower Flash, le nom que Miller lui-même donne à ses étonnants pop-up. Imaginez des gerbes colorées qui surgissent de boîtes à ordures, débordent des abribus, envahissent les cabines téléphoniques, s'accrochent aux steam pipes, ces conduits orange et blanc typiquement new-yorkais qui déversent leurs nuages de vapeur. La greffe végétale fonctionne en plein, elle a même le pouvoir d'humaniser la bouillonnante mégalopole nord-américaine. New York la surpeuplée encourage les initiatives vertes. On y trouve 550 jardins communautaires soutenus par le programme Green Thumb qui sensibilise les habitants aux bienfaits du compost et de la végétalisation. Lewis Miller n'emprunte cependant pas les mêmes plates-bandes. Financés en fonds propre ou par le privé, ses flower flashes n'ont pas valeur pédagogique. Ils ne visent qu'à offrir un pur moment de beauté, forcément éphémère. Aussitôt achevés, aussitôt démembrés. Les passants ne résistent pas à la tentation, les vendeurs à la sauvette non plus, eux qui vont jusqu'à remplir des seaux du précieux butin odorant pour revendre à la pièce pivoines ou roses de Damas en échange d'un dollar. "Cela fait partie du jeu, nous ne sommes pas dans un musée", s'amuse Miller, philosophe. L'homme doit aussi composer avec le DSNY, le département d'assainissement de la ville de New York et sa brigade de 9.500 agents désignés pour faire le ménage. Papier gras ou mimosas, même combat. "Au début, on les suppliait de ne pas jeter nos compositions florales dans leur camions poubelles, évoque l'artisan dans son livre. Maintenant, nous avons des éboueurs qui klaxonnent et qui nous font signe sur leur trajet en criant: 'est-ce que vous allez décorer ce truc?!'". Une centaine de flower flashes ont déjà vu le jour. A l'exception d'une infidélité passagère à Los Angeles, d'un détour dans l'Etat en Virginie et d'une incursion remarquée le printemps passé à Londres, New York reste la grande privilégiée. Les adresses varient mais la technique est éprouvée. "Ma démarche repose sur la spontanéité et la rapidité", fait savoir cet enfant naturel d'Arcimboldo et de Shepard Fairey, le célèbre street-artiste auteur de l'affiche de campagne de Barack Obama. "J'ai en tête un plan assez imprécis qui peut être modifié une fois sur place." L'improvisation a néanmoins ses limites. Avant de devenir réalité, les geysers de tulipes, de pois de senteur et de tournesols font l'objet de repérages rigoureux assurés par sa fidèle collaboratrice, Irini Arakas, ancienne rédactrice de mode à Vogue qui revendique sur sa page LinkedIn la cocréation du "Flower Flash". L'équipe est composée de fidèles (entre quatre et six membres) qui agissent à la fine pointe de l'aube pour ne pas être dérangés ni repérés. Durée de l'expédition? Une demi-heure. Le temps de garer le van, d'enfiler les gants et d'accrocher les bottes aux rambardes, plots, poteaux et autres palissades. Le tableau final comporte entre 1.500 et 6.000 tiges. "C'est plus que ce que les fleuristes américains ont en moyenne en stock dans leur magasin", ironise le beau gosse aux faux airs de Christopher Reeves, période Superman. Le super-héros qui vole au secours de la beauté met en place ses bouquets de rue à la vitesse de la lumière, taraudé par la crainte de se faire arrêter. Car l'opération demeure répréhensible même si les forces de l'ordre n'ont jamais poursuivi les contrevenants. La police new-yorkaise cacherait-elle une âme de midinette? "Les fleurs ont un pouvoir émotionnel indéniable. Elles font partie de l'expérience humaine depuis la nuit des temps. Nous comptons sur elles pour transmettre et déclarer nos souhaits les plus sincères: 'Je t'aime', 'Pardonne-moi', 'Merci', 'Bon rétablissement'. Lorsque nous n'arrivons pas à trouver les mots, elles communiquent pour nous". Confiant dans la clémence des autorités, le fauteur de troubles s'offre même le luxe de signer ses forfaits à l'aérosol: LMD (pour Lewis Miller Design ) X NYC. Un tag vertueux car les pochoirs sont réalisés avec une peinture soluble qui disparaîtra avec la première pluie. On est écoresponsable ou on ne l'est pas... Avec l'ambition de mettre son travail à la portée du plus grand nombre, Miller parle d'un geste politique. Il souhaite que le pouvoir des fleurs profite à toutes les classes sociales. Grâce aux évènements prestigieux auxquels il collabore, le New-Yorkais d'adoption est aux premières loges pour mettre en pratique sa théorie. Quand une marque horlogère lui passe commande de la décoration d'une salle du Metropolitan Museum of Art pour le lancement d'une nouveau modèle de montre, il ne rate pas l'occasion d'offrir une seconde vie à son matériau de prédilection. C'est ainsi que son assemblage de philodendrons et de soucis mis en scène dans le prestigieux musée de la Cinquième avenue se retrouve sublimé au lendemain des festivités dans une poubelle de Harlem... Le goût du grand écart. Un autre jour c'est la marque américaine de prêt-à-porter Tory Burch qui s'apprête à jeter à la benne 12.000 oeillets qui ont servi à peine 15 minutes, le temps d'un défilé de mode. Les responsables ont l'idée de contacter Miller pour éviter le grand gaspillage. Une heure après, le designer débarque au volant de sa camionnette. Il repartira lesté comme une mule, enivré par les effluves de sa marchandise qui distille des odeurs de clous de girofle. Une autre fois, ce sont les brassées disposées en majesté au Plaza Hôtel pour la première du film Downton Abbey qui sont embarquées à la fin de la fête pour renaître sur le trottoir au milieu des concerts de klaxon et des marchands de hotdogs. L'exercice de la rue grouillante et indocile est pour lui le meilleur antidote au ronron. Miller fuit la routine. Une hantise qui remonte au temps de sa jeunesse. L'autodidacte a grandi en Californie, dans une petite ville sans attrait, à l'intérieur des terres, loin de l'image d'Epinal du sea, sex and surf. "J'ai eu une enfance très traditionnelle. Après la messe du dimanche, les femmes étaient en cuisine et les hommes se retrouvaient au salon pour parler de Dieu ou des armes à feu, se souvenait-il en 2019 lors d'une conférence. Je me réfugiais dans la salle à manger pour faire ce que préférais faire, à savoir décorer la table à manger. Je n'étais pas un adolescent très bien dans ma peau. Les fleurs étaient une sorte de sanctuaire." Un refuge dont il fera son métier lorsqu'à 20 ans, il devient préposé à l'entretien d'un parcours de golf à Seattle. Nourri par ses lectures de magazines de jardinage depuis son plus jeune âge, il arrive à décrocher l'aménagement floral du club-house. Sa voie est tracée. En 2000, il pose ses valises à New York, déterminé à devenir, comme dans la chanson de Sinatra, " the king of the hill". "L'idée d'échec ne m'a jamais traversé l'esprit, avoua-t-il un jour au magazine Forbes. Je ne dis pas ça par arrogance mais l'échec ne me fait pas peur. Si j'ai une crainte c'est celle de m'ennuyer." Sa détermination et son talent l'amènent à gagner la confiance de clients aisés, organisateurs de mariages VIP ou de cérémonies en vue. Il enchaîne les contrats, pénètre dans les sphères étroites de la haute bourgeoisie qui navigue entre la maison particulière d'Upper East Side et le cottage d'East Hampton. Mais après 15 ans de mondanités, l'ombre de la routine se profile. Les flower flashes vont le sortir de sa zone de confort. L'acte fondateur est posé le 20 octobre 2016. Ce n'est pas une bouche de métro lugubre ou un feu de signalisation bringuebalant qui sert de galop d'essai mais le très respecté mémorial de John Lennon à Central Park. L'amateur de natures mortes qui s'inspire fréquemment des toiles du maître flamand Pieter Faes (1750-1814) pour ses compositions, installe un halo de dahlias et d'oeillets multicolores autour de la mosaïque Strawberry Fields posée dans les années 1980 en hommage au chanteur-compositeur. C'est joli, délicat, plus proche de Richard Clayderman que de Banksy. La suite sera plus audacieuse. En 2016, au moment de l'élection présidentielle qui oppose Hillary Clinton à Donald Trump, il encourage ses concitoyens à se rendre aux urnes en déroulant une guirlande " Vote"... Pour quel camp? On vous laisse deviner. Deux ans plus tard, la marque de vêtements Old Navy finance une série de "flashes" pour célébrer la Journée internationale des femmes. New York compte seulement cinq statues de personnalités féminines contre plusieurs centaines de monuments dédiés aux "grands hommes". Comment attirer l'attention sur ce manque de parité? Voilà Miller chargé par un froid de canard de "rhabiller" avec des manteaux de pétales la silhouette de bronze d'Eleanor Roosevelt, de Jeanne d'Arc, d'Alice au pays des merveilles ou de la petite fille qui défie le taureau de Wall Street. La pandémie, elle, a été l'occasion d'apporter du réconfort aux combattants de la première ligne. Pour soutenir les soignants et grâce au sponsoring d'American Express, Miller a sorti le grand jeu à la sortie des hôpitaux. Tout simplement parce que "les fleurs ont plus que jamais leur importance en cette période complètement folle". Lewis Miller, "Flower Flash" (en anglais uniquement), Monacelli Press, 240 pages, 60 euros.