Xavier Pichon revient de loin. Au sens littéral du terme. Le Français de 53 ans débarque tout droit d'Australie où il s'était installé depuis deux ans. Après de longs palabres avec les autorités sanitaires locales, il est parvenu à les convaincre qu'effectivement il comptait déménager en Belgique. Et pas pour y faire de la figuration. Xavier Pichon reprend les rênes d'Orange, qui est devenu ces dernières années le poil à gratter du marché belge des télécoms.
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Xavier Pichon revient de loin. Au sens littéral du terme. Le Français de 53 ans débarque tout droit d'Australie où il s'était installé depuis deux ans. Après de longs palabres avec les autorités sanitaires locales, il est parvenu à les convaincre qu'effectivement il comptait déménager en Belgique. Et pas pour y faire de la figuration. Xavier Pichon reprend les rênes d'Orange, qui est devenu ces dernières années le poil à gratter du marché belge des télécoms. " Je suis un Orange guy ", lance le nouveau CEO. Et c'est vrai : 20 ans de fidélité à l'opérateur historique en France, ça compte. L'homme a siégé dans les plus hautes instances du groupe. Il s'est notamment occupé des finances de l'opérateur et de sa transformation digitale en France. Il a également contribué au lancement de la stratégie mobile de l'entreprise, aux tout débuts du téléphone portable. Bref, Xavier Pichon a pas mal bourlingué au sein de l'un des plus grands opérateurs en Europe. Au point d'en avoir fait le tour. En 2018, l' Orange guy donne un coup de canif dans son contrat de mariage avec son entreprise et rejoint le Boston Consulting Group en Australie. Il s'y occupe, forcément, de télécoms, ce qui l'amène à beaucoup voyager, notamment en Asie, au service des clients du consultant, de gros opérateurs locaux. De retour au bercail, Xavier Pichon affirme avoir eu le choix de son point de chute. " J'ai choisi la Belgique ", affirme le CEO d'un ton frondeur. Mais pourquoi la Belgique ? Le patron se fait mystérieux : " Le film m'intéresse. Il va se passer des choses ici ". Ce qui est sûr, c'est que les dossiers chauds ne manquent pas. Voici les trois défis qui attendent le nouveau boss d'Orange. L'offre " Orange Love " est parvenue à séduire près de 300.000 foyers belges, et elle continue sa progression ( voir graphique). C'est une belle performance pour un opérateur qui a bâti son succès uniquement sur le mobile. L'ex-Mobistar ne possède en effet pas (encore) de réseau fixe. Pour proposer ses offres TV et Internet, Orange est contraint de " louer " le réseau fixe de ses concurrents. En l'occurrence, l'opérateur a jeté son dévolu sur le câble. L'entreprise paye donc Telenet (en Flandre, à Bruxelles et dans quelques communes wallonnes) et VOO (à Bruxelles et en Wallonie) pour proposer à ses clients un package télécom attractif. Problème : le chèque envoyé tous les mois à ses concurrents reste en travers de la gorge des dirigeants d'Orange. Le montant de la facture est fixé par une réglementation stricte contrôlée par l'IBPT, le gendarme des télécoms, suite à l'ouverture du câble à la concurrence. Cette réglementation prévoit des calculs complexes fixant le " prix de gros " que doit payer Orange pour utiliser le réseau développé et entretenu par VOO et Telenet. Xavier Pichon tape sur un clou déjà enfoncé par son prédécesseur : " La décision prise sur les prix des gros ne nous convient pas, assène le CEO. Mais nous voulons rester dynamiques et compétitifs sur le fixe. Nous sommes à l'heure des choix ". Ces choix concernent notamment le prix de détail, c'est-à-dire le prix payé par le consommateur final. Xavier Pichon ne veut pas s'avancer mais une augmentation de ces tarifs n'est pas exclue. C'est dangereux pour un challenger d'augmenter ses prix. Mais cela pourrait s'avérer indispensable pour permettre à Orange de dégager des bénéfices sur le fixe (télévision-Internet), une formule qui n'est pas encore suffisamment rentable malgré son succès. L'opérateur a atteint les 7% de parts de marché et devrait concrétiser son objectif de 10% de parts de marché en 2021. Mais ce n'est pas encore suffisant pour crier victoire. Xavier Pichon fixe la barre encore plus haut : " Notre ambition est de doubler notre part de marché dans les années qui viennent. Nous visons même les 25% de parts de marché ! ", s'emballe le nouveau CEO. Pour parvenir à ce genre de performance, il faudra passer sur le corps des poids lourds du secteur, Proximus et Telenet... ou faire main basse sur le troisième larron : le câblo-opérateur wallon VOO. " Le rachat de VOO, c'est une des options qui sont sur la table ", souffle Xavier Pichon. Très volubile sur de nombreux sujets, le nouveau patron est d'une prudence de Sioux lorsqu'on aborde le sujet de la vente du câblo- opérateur wallon. Il ne le dira pas, mais c'est un secret de Polichinelle : VOO, c'est la piste la plus chaude pour assurer l'avenir d'Orange sur le marché belge. La filiale de Nethys, le groupe liégeois chapeauté par l'intercommunale Enodia (ex-Publifin) est sur le marché. On le sait, la direction ad interim de Nethys, occupée par Renaud Witmeur (Sogepa), est chargée de vendre les bijoux de famille de la structure anciennement pilotée par Stéphane Moreau. VOO en fait partie. La transaction avec le fonds d'investissement américain Providence a capoté suite à un recours introduit par Orange. Il serait étonnant que l'opérateur ne soit pas dans les starting-blocks pour racheter VOO qui lui est passé sous le nez dans des circonstances troubles. Pour rappel, l'ancienne direction de Nethys est soupçonnée d'avoir privilégié Providence afin de tirer de juteux bénéfices personnels de l'opération. VOO sera donc bientôt mis en vente, même si les modalités (vente totale ou partielle ? ) doivent encore être fixées. Et Orange sera plus que probablement candidat. On parle d'un montant supérieur à un milliard d'euros. Pour Orange, c'est une opportunité unique de s'installer durablement sur le marché fixe avec son propre réseau, sa propre infrastructure câblée. Pour avoir une idée de l'importance de ce deal, sachez que VOO occupe environ 50% de parts sur le marché de la télévision dans le sud du pays. En une seule opération, Orange pourrait faire un bond de géant et se rapprocher des objectifs ambitieux évoqués par Xavier Pichon. Mais pour cela, il faudra se montrer plus généreux que Telenet, le câblo-opérateur dominant en Flandre, qui aimerait s'étendre plus largement en Wallonie et a des vues sur VOO. Mais pourquoi est-ce si important pour Orange d'avoir, physiquement, un pied dans le câble ? Parce que les consommateurs, depuis quelques années déjà, privilégient les packages télécoms, qui combinent le mobile et le fixe (Internet, TV, téléphone fixe). C'est ce qu'on appelle la convergence. " La convergence, c'est le seul modèle gagnant. Il n'y a pas de modèle gagnant sans le fixe, scande Xavier Pichon. C'est un sujet lié aux effets d'échelle. " En clair : ce n'est pas avec de " simples " offres mobiles qu'Orange parviendra à faire grandir son empreinte sur le marché belge des télécoms. Seule une offre convergente permet de progresser. Et pour y arriver, le marchepied le plus évident, c'est le rachat de VOO. Mais effectivement, ce n'est pas la seule option qui s'offre à Orange. Xavier Pichon, l'assure, il examine de près tous les scénarios. La décision devrait bientôt tomber, parce que nous sommes entrés, selon le CEO, dans le money time, dans les instants décisifs. " Heureusement, sur le fixe, nous avons le choix ", rappelle Xavier Pichon. Orange peut racheter VOO et posséder du coup sa propre infrastructure câblée. Orange peut continuer à louer le câble à VOO et Telenet. Orange peut aussi miser sur la fibre optique développée par Proximus ou créer une joint- venture avec Proximus pour partager les frais de développement, comme cela s'est déjà vu sur le déploiement du réseau mobile. Voire même installer son propre réseau de fibre. Par contre, cette dernière solution, extrêmement onéreuse, ne peut être déployée sur l'ensemble du territoire : " Nous pouvons trouver des partenaires financiers pour construire des bouts de réseau où cela s'avérera nécessaire ", assure Xavier Pichon. Dernière option : utiliser le réseau mobile d'Orange pour proposer de l'Internet et de la télévision à la maison. Mais pour atteindre des capacités et des débits suffisants, il faudra attendre la technologie mobile de dernière génération, la 5G. " Nous attendons les enchères de spectre au plus tard d'ici un an ", avance Xavier Pichon. Le processus de mise en vente des fréquence 5G a pris du retard, notamment en raison de l'absence de gouvernement fédéral. La machine devrait se remettre en route suite à la naissance de la coalition Vivaldi. C'est un enjeu crucial pour tous les opérateurs mobiles. La 5G devrait donner de l'air aux fréquences actuelles (3G, 4G...) qui menacent de saturation dans les zones denses dès l'année prochaine, nous glissait en juin dernier Michaël Trabbia, l'ex-CEO d'Orange Belgique et désormais chief technology and innovation officer du groupe. " Tous nos scénarios de croissance du trafic en données mobiles ont été dépassés ", observe Xavier Pichon. Orange, comme tous les opérateurs, estime que la 5G est une nécessité pour les consommateurs, mais aussi pour les industriels qui développent des applications utilisant cette nouvelle technologie. L'arrivée de la 5G est actuellement soumise à un débat particulièrement vif sous la pression d'associations environnementales et citoyennes qui évoquent des risques pour la santé. Un recours introduit par ces lobbies contre les fréquences provisoires octroyées aux opérateurs, dont Orange, doit d'ailleurs être prochainement jugé par la cour d'appel de Bruxelles. En attendant, le déploiement des futurs réseaux 5G se prépare en coulisses. Dominé ces dernières années par les constructeurs chinois Huawei et ZTE, ce déploiement va prendre une couleur plus européenne. Orange, comme Proximus, vient de jeter son dévolu sur un revenant : le fabricant finlandais Nokia, qui s'est refocalisé sur les réseaux télécoms après son échec dans le domaine des smartphones. Ce choix d'Orange a été quelque peu orienté par les consignes des autorités belges, qui pointaient des failles possibles de sécurité du côté des fabricants chinois. Ce choix d'Orange va-t-il lui coûter cher ? Si les opérateurs se sont tournés vers les Chinois ces dernières années, c'est notamment pour des raisons de coûts. Mais le nouveau CEO assure que le marché a évolué. " Les industriels européens se sont alignés sur les Chinois ", assure Xavier Pichon.