A la fin de l'an dernier, le bras "gestion d'actifs" du géant français de l'assurance Axa a effectué sa première transaction de marché basée sur la technologie blockchain. Axa IM a acheté à SocGen pour 3 millions d'euros d'obligations émises par la Banque européenne d'investissement (BEI). Des titres un peu particuliers parce qu'ils avaient été émis sous forme de tokens sur la blockchain publique Ethereum.
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A la fin de l'an dernier, le bras "gestion d'actifs" du géant français de l'assurance Axa a effectué sa première transaction de marché basée sur la technologie blockchain. Axa IM a acheté à SocGen pour 3 millions d'euros d'obligations émises par la Banque européenne d'investissement (BEI). Des titres un peu particuliers parce qu'ils avaient été émis sous forme de tokens sur la blockchain publique Ethereum. Si cela vous laisse perplexe, rassurez-vous, vous n'êtes pas seul. Pourtant, derrière ces termes techniques se cache une véritable révolution qui, un jour ou l'autre, pourrait concerner chacun d'entre nous. La blockchain est connue du grand public parce que c'est la technologique qui a permis l'existence des cryptomonnaies, et notamment du bitcoin. Pour rappel, contrairement à une base de données classique, centralisée et gérée par un seul acteur de confiance, la blockchain est une base de données partagée auprès de très nombreux acteurs qui vont valider chaque nouveau bloc. Car chaque nouvelle information (par exemple, dans le cas du bitcoin, chaque transaction ou chaque émission d'un nouveau bitcoin) vient enrichir la base de données et apporter une nouvelle pierre à l'édifice, un nouveau bloc à la chaîne. La validité de ce bloc est vérifiée. Dans le cas du bitcoin, cette vérification est réalisée par des "mineurs", qui se font concurrence - le plus rapide l'emporte - et qui sont rémunérés (en bitcoin) à cette fin. Revers de la médaille: ils utilisent une énorme quantité d'énergie pour faire tourner leurs programmes. Une fois le bloc validé, il vient s'ajouter à la chaîne des blocs précédents pour former ce registre partagé. Le système est sécurisé par cryptographie, et il est inaltérable puisque les nombreux utilisateurs possèdent le registre. Quant aux tokens, ce sont des jetons d'authentification numérique qui peuvent être négociés sur une blockchain. Ces tokens peuvent authentifier tout ce qu'on veut: une cryptodevise, une oeuvre d'art numérique, un titre financier, etc. Mais pourquoi Axa IM et SocGen, plutôt que de passer par des plateformes d'échange classiques, mobilisent-ils la blockchain? "La technologie nous apporte deux aspects intéressants, répond Laurence Arnold, head of innovation management and strategic initiatives d'Axa Investment Managers. Le premier est la décentralisation. Les registres peuvent se mettre à jour instantanément chez tout le monde au même moment. Le second aspect est la programmabilité des paiements." Car un des atouts de la blockchain est aussi de permettre d'élaborer des " smart contracts", des contrats intelligents: ce sont des programmes qui permettent d'effectuer automatiquement certaines opérations si un ensemble de conditions prédéfinies est rempli. Il est ainsi possible de déclencher automatiquement le paiement des coupons d'une obligation une fois que la date de détachement est atteinte. "Il y a souvent amalgame entre blockchain et bitcoin, mais nous sommes loin des cryptomonnaies. Nous sommes sur la technologie sous-jacente", souligne Laurence Arnold. Cette technologie permettrait-elle un gain d'efficacité? Et comment? "Dans la gestion d'actifs, nous sommes dans des environnements extrêmement intermédiés, rappelle la responsable. Il y a des instances de contrôle, des institutions à tous les niveaux, et il y a beaucoup de bases de données variées, à divers niveaux, qui nécessitent des réconciliations importantes. Nous testons aujourd'hui cette technologie afin de voir en quoi elle pourrait améliorer notre efficacité et nous ouvrir à d'autres marchés puisque la tokenisation peut permettre d'aller sur d'autres classes d'actifs. En achetant des obligations sous forme de tokens, nous avons enlevé le dépositaire central qui est l'institution qui a un rôle d'enregistrement, de teneur de registres des titres financiers. Cela nous permet de voir ce que cela implique, en termes opérationnels, mais aussi en termes juridiques. Comment qualifier un token en termes juridiques? Comment prouver qu'on le possède?" Cette révolution blockchain n'en est qu'à ses balbutiements. Mais elle secoue beaucoup de monde: les gestionnaires d'actifs, les banques, les chambres de compensation ( clearing houses), les dépositaires, etc. "De nombreux acteurs financiers sont en train de repenser leur modèle, abonde Laurence Arnold. On voit par exemple apparaître de nouveaux métiers comme celui de dépositaires de clés numériques sur des actifs financiers." Les instances réglementaires européennes se sont emparées du sujet. Voici quelques semaines, les Etats membres ont approuvé l'instauration pendant trois ans d'un régime pilote pour les infrastructures de marché reposant sur cette technologie. "Ce régime pilote va nous permettre de tester les security tokens sous forme d'actions ou d'obligations", précise Laurence Arnold. Pour que la blockchain remplace les échanges traditionnels, il faudra encore du temps. Il faudra évidemment que le régime pilote européen soit confirmé. Et il faudra agencer des pièces du puzzle qui ne sont pas encore là. "Il manque surtout une monnaie digitale, une monnaie blockchain, observe Laurence Arnold. C'est pourquoi nous soutenons la Banque centrale européenne sur la création d'un euro digital." Sans euro digital, en effet, la transaction reste hybride. "Dans l'opération qui a été réalisée avec SocGen, nous avons encore dû passer le cash via des comptes bancaires traditionnels, alors qu'en face, nous n'avons pas de titres classiques", explique la responsable de l'innovation d'Axa IM. S'il y avait eu un euro digital, il y aurait eu un règlement-livraison automatique, avec des cash tokens contre des security tokens, des "jetons argent" contre des "jetons titres". D'autres obstacles doivent encore être levés. "Nos clients nous posent évidemment des questions sur la sécurité, observe Laurence Arnold. Nous avons monté des groupes de travail sur la sécurité des blockchains pour répondre à ces questions." Certes il n'y a pas de preuve qu'il existe des failles de sécurité. Mais en juin dernier, le FBI a pu récupérer une partie d'une rançon en bitcoin qu'avait versée le gestionnaire de pipeline Colonial à un groupe de hackeurs. Mais on ignore comment les agents du FBI ont pu accéder au portefeuille de cryptomonnaies des criminels. L'utilisation de la blockchain soulève aussi des questions environnementales. "Les technologies blockchain sont en train de devenir plus vertes. Mais nous n'y sommes pas encore", dit-elle. Problème enfin, au niveau de la standardisation. Il y a certes l'instauration d'un régime pilote dans l'Union européenne, mais il n'existe pas de standard, de règlement encadrant les security tokens et les actifs financiers digitaux. Et il faudra veiller à l'interopérabilité entre systèmes. "Il y a des blockchains publiques, privées, des actifs, des passifs qui fonctionnent différemment, conclut Laurence Arnold. Il va falloir construire des ponts entre tout cela."