Pour les puristes de la photographie, c'est la référence absolue. Le must avec un grand " M " comme la série haut de gamme du même nom. Leica évoque ces appareils qui permettent de réaliser des portraits, des paysages au grain impeccable. La fusion du temps et de la lumière, dans toute sa splendeur, immortalisée.
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Pour les puristes de la photographie, c'est la référence absolue. Le must avec un grand " M " comme la série haut de gamme du même nom. Leica évoque ces appareils qui permettent de réaliser des portraits, des paysages au grain impeccable. La fusion du temps et de la lumière, dans toute sa splendeur, immortalisée. Fin boîtier rectangulaire aux bords arrondis, objectif légèrement excentré, molettes de réglage sur la partie supérieure. On reconnaît immédiatement un Leica. C'est sans doute que, dès le départ, en 1914, les équipes d'Ernst Leitz avaient trouvé la bonne formule : un appareil compact qui tient au creux de la main, à une époque où les appareils photo se présentaient encore sous la forme de caisses en bois posées sur trépied, telle celle qu'on voit dans Tintin et Le Lotus bleu. Aujourd'hui, la marque au L rouge produit 18.000 Leica M par an et réalise des séries limitées avec Hermès ou Paul Smith. Mais, surtout, elle a inauguré une nouvelle destination de tourisme industriel à Wetzlar, son siège historique, situé à 80 kilomètres de Francfort. Vaste campus de 27.000 m2, le Leitz Park associe une manufacture photo, une galerie d'exposition, un Leica Store, un musée et un hôtel de 129 chambres. Aménagement dépouillé, murs blancs... On y retrouve tout l'esprit de la manufacture. Ici, priorité à l'artisanat et à " l'intelligence de la main ". Dans les ateliers du gigantesque bâtiment de Wetzlar, dont les formes rappellent les optiques de la marque, les ouvriers côtoient les spécialistes : mécaniciens de précision, opticiens et polisseurs de verre. Seule concession à la modernité : des espaces sont réservés aux ingénieurs et aux programmeurs. L'ensemble permet aux passionnés de se plonger dans l'univers Leica, au fil d'un parcours balisé d'écrans tactiles, de prototypes avant-gardistes et de véritables pièces de collection. Comme cette poignée de copies russes - les " Zorki " -, fabriqués en URSS entre 1948 et 1978. Au fond, qu'est-ce qui rend un Leica si différent des autres appareils photo ? " Il y a d'abord eu un très long voyage photographique avec l'invention du format 24 x 36, qui en a fait le compagnon d'un grand nombre de photographes, amateurs ou professionnels comme Henri Cartier-Bresson ou Robert Capa, explique Marius Eschweiler, g lobal director of business development de Leica. Il y a aujourd'hui le virage technologique entamé avec le M9, premier appareil numérique plein format de la marque. " Retour aux sources : c'est en effet à Wetzlar qu'un ingénieur formé chez Zeiss, Oskar Barnack, met au point " la caméra lilliputienne avec pellicule cinéma ", comme il le note lui-même dans le carnet de bord de son atelier, en mars 1914. La légende raconte que ce photographe amateur embauché par Ernst Leitz, dans ce qui était alors une fabrique de microscopes et de matériel optique, souffrait d'asthme et ne pouvait transporter les lourdes chambres photographiques de l'époque. Son prototype, le " Ur-Leica ", toujours conservé au secret dans un coffre-fort, marque le début de la photo 24 x 36 mm. " Un format passe-partout, universel, qui fait sortir l'appareil du studio et le rend plus maniable que jamais ", explique Marius Eschweiler. En 1925, la firme allemande présente à la Foire de Leipzig 25 exemplaires de ces petits appareils qui, trop légers sans doute, ne sont pas vraiment pris au sérieux. Robustes, silencieux et discrets, ils seront cependant très vite adoptés par les photographes de presse. Le monde de l'image vit alors une révolution. Figée, la photo devient vivante et authentique. Des champs de bataille aux scènes de la vie quotidienne, le " Leica " (contraction de Leitz et de Camera) donne naissance au reportage photo. Et à de grands noms qui ont fait désormais sa réputation : Capa et Cartier-Bresson, fondateurs de l'agence Magnum, mais aussi Helmut Newton, André Kertész, Robert Doisneau ou Edouard Boubat. Dans les années 1930 et 1940, Leica introduit le viseur télémétrique, puis dans les années 1950 le système d'objectifs à baïonnette. En 1954, Leica lance une nouvelle génération à viseur télémétrique (le fameux " M "), et en 1965, son premier reflex. Le reste appartient à l'histoire, aux hommes, au talent et à l'art. Car on a tous en mémoire un cliché pris avec les fameux objectifs : James Dean marchant seul, sur Times Square, cigarette aux lèvres et insouciant ; Mohamed Ali, au début de sa carrière, ou la course désespérée de la petite Vietnamienne brûlée au napalm... Le portrait du " Che " en béret, par Alberto Korda, est devenu l'un des visages les plus immédiatement reconnaissables, comme ceux de la Joconde ou de Marilyn Monroe. C'est l'image la plus reproduite dans le monde. Elle sera même agrandie sur une hauteur de cinq étages, par Fidel Castro. Pourtant, peu de gens savent que la photo originale n'est pas un portrait mais un plan large qui dévoile un profil anonyme et le feuillage d'un palmier. Plus d'un siècle après sa création, la magie Leica opère toujours. Le fabricant est le dernier à produire des appareils photo en Europe - en Allemagne et au Portugal. Au sein de la manufacture allemande, l'assemblage des appareils et l'appairage des optiques se font toujours à la main. Rien que le viseur télémétrique d'un Leica M comprend 127 pièces, ce qui justifie son prix élevé. Le " mythe Leica " a pourtant failli tourner court. Il y a 15 ans, faute d'avoir pris à temps le tournant du numérique, le célèbre constructeur s'est trouvé au bord de la faillite. En 2004-2005, Leica affiche une perte de 18 millions d'euros, ses managers quittent le navire. Le fabricant traverse alors un énorme trou noir. Celui qui l'en a ressorti ? Andreas Kaufmann, un professeur d'histoire et de lettres. Descendant d'une dynastie autrichienne du papier, il rachète la marque en 2004, s'emploie à rationaliser la production et encourage ses équipes à adopter le numérique sans renier l'ADN de Leica. Kaufmann va reprendre les parts du français Hermès, qui possédait 31 % du fabricant d'appareils photo, ouvrir ensuite le capital au fonds d'investissement américain Blackstone (qui détient 45 % des parts) et, surtout, forcer la coopération numérique avec le japonais Panasonic. Le japonais fournit à l'allemand sa technologie numérique, tandis que le second approvisionne en optiques le premier et lui accorde la possibilité d'exploiter le logo Leica sur ses appareils photo. Après avoir élargi les capacités financières de la société, Kaufmann avance à marche forcée vers le numérique. Le premier modèle digital commercialisé, le M-8, sort en 2006. Leica reprend des couleurs, développe un réseau de " Leica stores " à travers le monde (300 à l'heure actuelle). Les ventes repartent. En 2011-2012, la société réalise près de 300 millions d'euros de chiffre d'affaires, dont 59 millions de profits. C'est le dernier bilan rendu public avant que l'entreprise ne se retire de la Bourse en octobre 2012. Cette année-là, 200 appareils photo numériques sont montés tous les jours à la main (la plupart des pièces sont produites au Portugal et aux Etats-Unis), depuis l'ancien petit atelier de Solms, à une dizaine de kilomètres de Wetzlar. Alors que Rollei a disparu et que le suédois Hasselblad s'est fait racheter par le fabricant de drones chinois DJI, Leica a fait mieux que tenir bon. Sa gamme s'enrichit, comprenant des reflex moyen format, des hybrides plein format, des compacts au design inimitable. Son chiffre d'affaires s'est élevé à 400 millions l'an dernier contre 145 millions il y a 10 ans. Et tout en continuant à vendre ses propres boîtiers, le dernier fabricant européen s'est offert le luxe de s'associer à Huawei pour travailler à l'amélioration des capteurs et de l'optique des smartphones. Avec ce concept, la boucle est bouclée... " Le smartphone est l'appareil photo numérique compact d'aujourd'hui ! ", estime en effet Andreas Kaufmann. Mais ni la Chine, ni la miniaturisation n'auront raison du feu sacré. Le fin du fin pour les amateurs les plus orthodoxes : Leica continue à produire des appareils photo argentiques. A raison de cinq par jour. " Nous serons sans doute les derniers à le faire au monde ", sourit Andreas Kaufmann.