L'âge de 75 ans peut sembler vénérable, mais à l'échelle des nations, ce n'est que le début de l'adolescence. L'Inde, qui fête le 75e anniversaire de son indépendance le 15 août, est incontestablement une terre ancestrale, même si elle n'est qu'une toute jeune démocratie. Avec plus de fougue que de discipline, elle oscille entre la grâce et la maladresse, la timidité et l'impertinence. Sa population de 1,4 milliards d'habitants entamera l'année 2022 avec un sentiment de malaise, qui n'est pas sans rappeler le mélange de crainte et d'impatience ressenti lorsque l'on fonce tête baissée dans l'âge adulte.
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L'âge de 75 ans peut sembler vénérable, mais à l'échelle des nations, ce n'est que le début de l'adolescence. L'Inde, qui fête le 75e anniversaire de son indépendance le 15 août, est incontestablement une terre ancestrale, même si elle n'est qu'une toute jeune démocratie. Avec plus de fougue que de discipline, elle oscille entre la grâce et la maladresse, la timidité et l'impertinence. Sa population de 1,4 milliards d'habitants entamera l'année 2022 avec un sentiment de malaise, qui n'est pas sans rappeler le mélange de crainte et d'impatience ressenti lorsque l'on fonce tête baissée dans l'âge adulte. Les raisons d'être anxieux ne manquent pas. En effet, ces dernières années n'ont pas été de tout repos, et pas seulement à cause du Covid-19 dont le variant delta a tout ravagé sur son passage au printemps 2021. C'est l'Inde, plus que tout autre pays au monde, qui a payé le plus lourd tribut à la maladie, avec entre 3 et 4 millions de décès. Du fait de la tenue incomplète des registres, des critères trop stricts pour attribuer les causes des décès et de responsables politiques qui ont sous- estimé la crise, le nombre exact pourrait ne jamais être connu. Pourtant, au-delà du traumatisme émotionnel, les Indiens ont dû se serrer la ceinture de manière bien plus cruelle que les pays riches. Les confinements ont en effet fermé les portes des grandes industries et contraint de nombreuses petites entreprises à mettre la clé sous la porte. Résultat, l'économie reste inchangée par rapport à 2019, l'année où les électeurs ont réélu Narendra Modi pour un second mandat au poste de Premier ministre après qu'il a juré de doubler le PIB en cinq ans. Au lieu de cela, la crise a replongé des millions d'habitants dans la pauvreté, réduit les investissements et baissé un taux de chômage qui était déjà le plus faible d'Asie, en particulier pour les femmes. L'économie de l'Inde est immense, diversifiée et résiliente. Lorsque le programme de vaccination portera finalement ses fruits, la croissance à long terme devrait retrouver l'ascendance en 2022. Toutefois, les Indiens instruits et plus favorisés n'ont que faire du PIB et du Covid-19: ce qui les inquiète, c'est l'état de leur démocratie. Dans le cycle infernal des élections locales, régionales et nationales qui maintiennent les politiciens indiens dans un jeu incessant de chaises musicales, le BJP, le parti nationaliste hindou du Premier ministre, a compris qu'un moyen simple de remporter les élections était d'alimenter les peurs de la majorité hindoue à l'égard de la minorité musulmane (14% de la population). Lors de son premier mandat, M. Modi avait évité de tomber dans le communautarisme. Mais avec sa majorité renforcée, ce qui commença insidieusement par l'introduction discrète d'idéologues hindous-nationalistes à des postes clés est devenu un effort plus large et manifeste de transformer un pays extrêmement coloré en un état hindou monochrome. L'usage effronté du pouvoir de l'Etat par le gouvernement pour intimider les critiques à coups de descentes fiscales, de procès bidons et d'espionnage a aliéné non seulement les minorités et les groupes d'intérêt comme les agriculteurs, mais également bon nombre de ses propres partisans. Pourtant, les tensions et les manifestations engendrées par cette situation importent peu si elles n'ont aucune incidence sur M. Modi au scrutin. L'Etat le plus peuplé et important sur le plan politique, l'Uttar Pradesh, organise ses élections au mois de février. Ces cinq dernières années, ses 220 millions d'habitants ont été gouvernés par Yogi Adityanath, un prêtre hindou impétueux nommé par M. Modi. Pauvre et secoué par la violence sectaire, l'Etat a également été gravement touché par le Covid-19. Si un groupe de petits partis d'opposition parvenait à s'unir pour évincer M. Adityanath, cela pourrait annoncer une défaite similaire pour le Premier ministre lors des prochaines élections générales en 2024. Mais rien n'est moins sûr. En effet, si les partis d'opposition locaux détiennent effectivement le pouvoir dans de nombreux Etats indiens, la seule formation d'opposition nationale, le Congrès national indien, n'est non seulement pas parvenu à créer une large coalition pour battre M. Modi, mais il est également lui-même confronté à des luttes intestines et à des dérives. Si ce parti ne parvient pas à s'unir dans l'année à venir, il risque d'être trop tard pour empêcher M. Modi de remporter un troisième mandat. Cela consoliderait son projet d'Etat hindou, et sa volonté d'accroître la mise sous tutelle des institutions indépendantes, tels les tribunaux et la presse. Comme pour confirmer l'aspect potentiellement fatidique de l'année à venir, M. Modi a imposé la date butoir du 15 août pour mener à bien son projet de prédilection: la transformation du coeur administratif conçu par les Britanniques à Delhi, la capitale. Les plans prévoient de transférer certains ministères de la colline qu'ils partagent actuellement avec le cabinet du Premier ministre, expulsant le Parlement de 545 sièges de son bâtiment circulaire emblématique pour l'installer dans un nouveau bloc triangulaire d'une capacité de 888 membres (une quantité certes moins pratique, mais sans doute plus malléable) et de transformer l'ancien bâtiment en un musée de la Démocratie. Difficile de faire mieux du point de vue symbolique.