Bruxelles serait devenue en moins de 20 ans un eldorado pour les galeristes et les artistes français qui encensent volontiers sa situation géographique idéale entre Paris, Londres et Amsterdam, son immobilier encore abordable et l'enthousiasme de ses collectionneurs. Du côté des maisons de ventes, outre la présence ancienne de quelques bureaux d'expertise parisiens comme celui de l'étude Tajan, c'est Pierre Bergé & associés qui a lancé en 2006 le mouvement en s'implantant dans un prestigieux hôtel particulier place du Grand Sablon. Peu rentable, l'établissement a fermé ses portes six ans plus tard en 2012 pour se recentrer sur son activité hexagonale. Une mésaventure qui n'a pas découragé les commissaires-priseurs français puisque la même année trois institutions parisiennes - Artcurial, Millon et Cornette de Saint-Cyr - installaient chacune une antenne à Bruxelles. La saga continue avec l'ouverture en mai dernier d'un nouvel espace en plein coeur des Sablons par Aguttes, maison familiale dont le siège se situe à Neuilly-sur-Seine.
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Bruxelles serait devenue en moins de 20 ans un eldorado pour les galeristes et les artistes français qui encensent volontiers sa situation géographique idéale entre Paris, Londres et Amsterdam, son immobilier encore abordable et l'enthousiasme de ses collectionneurs. Du côté des maisons de ventes, outre la présence ancienne de quelques bureaux d'expertise parisiens comme celui de l'étude Tajan, c'est Pierre Bergé & associés qui a lancé en 2006 le mouvement en s'implantant dans un prestigieux hôtel particulier place du Grand Sablon. Peu rentable, l'établissement a fermé ses portes six ans plus tard en 2012 pour se recentrer sur son activité hexagonale. Une mésaventure qui n'a pas découragé les commissaires-priseurs français puisque la même année trois institutions parisiennes - Artcurial, Millon et Cornette de Saint-Cyr - installaient chacune une antenne à Bruxelles. La saga continue avec l'ouverture en mai dernier d'un nouvel espace en plein coeur des Sablons par Aguttes, maison familiale dont le siège se situe à Neuilly-sur-Seine. Notre plat pays serait-il un marché à conquérir ? Pas sûr quand on sait que sur ces quatre entités, Million et Cornette de Saint-Cyr sont les seules à organiser des ventes physiques en Belgique. Même chose pour les autres institutions internationales telles que Christie's, Sotheby's et Dorotheum qui se contentent depuis longtemps de simples bureaux de représentation à Bruxelles. Située à la 13e place du classement mondial des enchères d'art avec un volume de 29,82 millions de dollars de vente au premier semestre 2019, soit une baisse de 23% par rapport à la même période en 2018, la Belgique n'est pas un marché particulièrement porteur pour ce type de transactions. Elle se maintient juste devant la République tchèque, dépassée par la Corée du Sud et loin derrière la France qui se hisse au quatrième rang pour un total de 329,649 millions de dollars (rapport Artprice). On peine à croire qu'il y ait un miracle belge à venir face à la croissance explosive des pays asiatiques. Mais l'attrait de la Belgique n'est peut-être pas celui que l'on croit et la politique de déploiement des maisons de vente françaises sur notre territoire pourrait bien illustrer les nouvelles réalités d'un secteur en plein mutation. Concurrencées d'un côté par les plateformes de vente online comme Artsy ou Artsper, et de l'autre par la montée en puissance des foires internationales, les maisons de vente ont dû beaucoup investir ces dernières années pour défendre leur place. Par ailleurs, malgré les records que continuent à relayer régulièrement les médias, le produit des ventes aux enchères d'oeuvres a diminué de 17,4% entre 2019 et 2018. Rien d'alarmant a priori selon Artprice dont l'indice global des prix indique une valorisation de 5% du marché de l'art. Dans un contexte de taux bancaires négatifs ou proches de zéro, les propriétaires d'oeuvres de qualité muséale préféreraient tout simplement profiter de ce rendement et attendre avant de vendre. Or, le déséquilibre entre l'offre et la demande concerne en majorité les lots les plus qualitatifs, ceux-là même dont les enchères élevées permettent aux maisons de vente de réaliser leurs bénéfices. Plus que les acheteurs, ce sont désormais les vendeurs qu'il leur faut convaincre. Internet a en effet favorisé la circulation de l'information donnant la possibilité à n'importe quel amateur d'art de se tenir au courant d'une vente de son artiste préféré à l'autre bout de la planète tandis que le boom des économies asiatiques a ouvert des perspectives immenses en matière de débouché. En revanche, la mise sur le marché de pièces rares et qualitatives reste un défi pour les commissaires-priseurs qui luttent pour capter des lots susceptibles de créer l'événement. Les deux géants du secteur, Christie's et Sotheby's (respectivement aux mains des hommes d'affaires français François Pinault et Patrick Drahi) témoignent de cette logique désespérée en se livrant une guerre sans merci pour séduire les grands collectionneurs et les convaincre de se défaire de leurs plus belles pièces. Fragilisées par des budgets marketing colossaux et par des garanties de plus en plus importantes données à leurs vendeurs, les deux institutions historiques peinent à maintenir leurs marges et ont dû chacune affronter des plans de licenciement ces dernières années. Si les difficultés de Christie's et Sotheby's sont en grande partie accentuées par leur situation de duopole, il n'en reste pas moins que la compétition entre les maisons de vente s'est amplifiée face à la contraction grandissante de l'offre. Outre la nécessité d'asseoir leur réputation de sérieux et d'expertise, elles doivent rivaliser d'énergie pour convaincre les propriétaires d'oeuvres de s'adresser à elles. Chacune d'entre elles cherche à se construire une identité en développant des spécialités et en se distinguant par des records d'enchères et par des ventes de collections prestigieuses. Le but : donner aux futurs vendeurs l'assurance que leur bien sera suffisamment valorisé pour atteindre le prix maximum. Cette entreprise de séduction s'étend tout particulièrement aux collectionneurs belges, héritiers d'une histoire de l'art riche en chefs-d'oeuvre et en potentiels lots d'exception. Pour comprendre les dessous de cette dynamique franco-belge, nous avons interrogé trois des principaux acteurs parisiens du secteur des enchères d'art à Bruxelles. Fondée en 2002 à la suite de la libéralisation des enchères publiques en France, " Artcurial a développé dès ses débuts des ambitions internationales ", indique son directeur Europe, Martin Guesnet. De fait, la jeune maison s'est installée en quelques années à la première place en France (quatrième en Europe) et collectionne les enchères record. Portée par les capitaux de la famille Dassault (actionnaire majoritaire), la maison ouvre en 2012 une succursale bruxelloise et à sa suite une série de bureaux de représentation en Allemagne, en Autriche et en Italie avec aujourd'hui une présence à Pékin, Tel-Aviv et des expositions bisannuelles à New York. Les ventes se tiennent principalement à Paris, à Monaco et depuis peu à Marrakech. Le bureau belge dirigé par Vinciane de Traux organise quant à lui des expositions, des journées d'expertise et participe à un certain nombres d'événements caritatifs. La Belgique est un " terrain de chasse très convoité ", commente Martin Guesnet qui estime qu'elle fournit 15 à 20% du chiffre d'affaires (en termes de vendeurs) et ne cache pas l'attractivité des collections belges que ce soit pour la peinture classique flamande, le surréalisme avec l'engouement planétaire suscité par Magritte ou les artistes contemporains de dimensions internationales à l'instar de Jan Fabre, Wim Delvoye ou Luc Tuymans. Selon lui, le caractère spontané et enthousiaste de nos collectionneurs facilite l'achat et la revente par rapport à d'autres pays où l'attitude est plus dans la retenue.Avec ses 25 départements spécialisés, Artcurial s'est emparée de niches jusque-là peu exploitées par ses concurrents, en particulier l'art de vivre et les hobbys de luxe que sont les vins, les voitures, les montres ou la mode vintage. En mars dernier, plus de 200 pièces du créateur belge Martin Margiela ont été adjugées lors d'une vente online only sur la plateforme digitale d'Artcurial. Autre cas de figure, celui de la maison Cornette de Saint-Cyr qui, comme Artcurial, a inauguré son antenne belge en 2012. A la différence du leader français qui a choisi le quartier résidentiel des ambassades en s'établissant avenue Franklin Roosevelt, le commissaire-priseur parisien et son équipe ont misé sur la chaussée de Charleroi, un emplacement stratégique à la jonction entre le périmètre des galeries d'art contemporain et celui des antiquaires du Sablon. Créé en 1973 à Paris par Pierre Cornette de Saint-Cyr, aujourd'hui rejoint par ses deux fils, l'établissement a conservé une dimension familiale et se concentre sur une quinzaine de départements avec un focus particulier sur l'art moderne et contemporain, le design et les estampes. Ce sont d'ailleurs uniquement ces spécialités qui sont représentées en Belgique et qui font l'objet des ventes organisées sur place. Parisiennes comme bruxelloises, toutes les ventes sont accessibles aux enchères via la technologie " Drouot digital live ", un outil qui a le mérite de gommer les contraintes géographiques selon le directeur de la filiale belge, Wilfrid Vacher, qui déplore cependant la désertification des salles. " Avec ce système, malheureusement l'ambiance tend à disparaître ", dit-il. Une constatation nuancée, d'après lui, par le succès des ventes d'art belge auprès du public de la chaussée de Charleroi qui continue de se déplacer et qui achète en général 90% des pièces. La décentralisation des enchères au profit de Bruxelles, également pratiquée par la maison française Millon & Associés, est parfois bel et bien justifiée. Admiratif de l'éclectisme des collectionneurs belges, Wilfrid Vacher envisage l'ouverture prochaine chez Cornette d'un département de voitures anciennes. Dernière implantation française en date : celle d'Aguttes qui s'est illustrée à quelques semaines après son installation en Belgique avec un record d'enchères pour une toile du peintre bruxellois Brueghel II Le Jeune exposée dans la capitale belge et adjugée à Paris pour 1,152 million d'euros. Fondée il y a plus de 40 ans par Claude Aguttes qui a débuté sa carrière de commissaire-priseur à Clermont-Ferrand, l'entreprise revendique une approche traditionnelle du métier et un fort ancrage régional. Un choix qui n'exclut pas une dimension internationale avec des acheteurs à 75% étrangers grâce en partie à une stratégie online assez poussée et à la retransmission en direct de toutes les ventes parisiennes. Aujourd'hui quatrième maison de ventes française, Aguttes emploie une cinquantaine de personnes et se situe à la première place des maisons indépendantes (non détenues par un actionnariat extérieur). " Nous sommes la plus petite des grandes et la plus grande des petites ", commente Maximilien Aguttes. Une fierté pour le fils du fondateur, mais aussi un gage de flexibilité qui autorise d'après lui une plus grande personnalisation dans le suivi des clients. Après quatre ans de consultance dans un cabinet de l'avenue Louise, le jeune homme est actuellement responsable du développement au sein de l'entreprise familiale. Le succès des différentes journées d'expertise organisées à Bruxelles par sa soeur Philippine Dupré la Tour, spécialiste des bijoux anciens, a grandement influencé selon lui la décision d'ouvrir une succursale aux Sablons. Situé rue des Minimes, l'espace n'accueillera pas de ventes mais des expositions et un bureau permanent destiné à renforcer les relations de la maison avec la clientèle belge dont les collections ne manquent pas de belles pièces. " Le nerf de la guerre, ce sont les beaux objets ", résume-t-il.