" Avec l'archet, il faut prolonger le geste. Comme au ping-pong!" Sur la scène du conservatoire de Pékin, Isaac Stern amuse le public quand il prodigue quelques conseils bienveillants à un jeune musicien intimidé. La Chine d'alors se remet à peine des atrocités du maoïsme et Deng Xiaoping commence tout juste à mettre en place sa politique de réforme et d'ouverture lorsque le célèbre violoniste américain atterrit dans la capitale chinoise.
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" Avec l'archet, il faut prolonger le geste. Comme au ping-pong!" Sur la scène du conservatoire de Pékin, Isaac Stern amuse le public quand il prodigue quelques conseils bienveillants à un jeune musicien intimidé. La Chine d'alors se remet à peine des atrocités du maoïsme et Deng Xiaoping commence tout juste à mettre en place sa politique de réforme et d'ouverture lorsque le célèbre violoniste américain atterrit dans la capitale chinoise. Une quarantaine d'années plus tard, c'est dans un auditorium ultramoderne que les étudiants de la Tianjin Juilliard School assistent à une projection du documentaire oscarisé De Mao à Mozart, qui retrace le voyage du musicien américain en juin 1979. "Regarder Isaac Stern traverser cette Chine agraire, voir à quoi ressemblait l'univers de la musique classique en Chine à cette époque et constater où nous en sommes maintenant dans ce bâtiment, dans cette ville, relève simplement du miracle", indique Alexander Brose, l'heureux directeur exécutif de la toute première antenne à l'étranger du célèbre conservatoire supérieur de New York, située à une heure de train rapide de Pékin. Dans le documentaire, l'un des jeunes violonistes jouant face à la star américaine dans la moiteur d'une petite salle de classe du conservatoire de Shanghai s'appelle Li Weigang. En ce début d'été 2021, on le retrouve faisant quelques pas le long de la rivière Haihe jouxtant le bâtiment flambant neuf de l'école Juilliard de Tianjin où il enseigne désormais. Dans la salle de concert, les 690 places sont quasiment toutes occupées pour assister au concert de fin d'année des étudiants. Remarquable de maîtrise, ce concert tient aussi du miracle, convient Alexander Brose, compte tenu des conditions dans lesquelles cette première promotion d'étudiants a débuté l'année. Ouverte en octobre dernier en pleine pandémie de Covid-19, l'école a bien failli ne jamais être en mesure de les accueillir. Sur la première cohorte de 38 étudiants, 40% ne sont pas Chinois et viennent d'une dizaine de pays (Hongrie, Ouzbékistan, Corée du Sud, Singapour, etc.). Alors que la Chine s'est retranchée derrière une grande muraille sanitaire depuis mars 2020 de peur du retour du virus, l'école a été la première à être autorisée à faire venir des étudiants internationaux. "Nous avons expliqué que sans les étudiants étrangers, nous n'aurions tout simplement pas d'orchestre", indique le directeur. C'est donc depuis leur chambre d'hôtel, en quarantaine, que ces derniers ont suivi leurs premiers cours. Cette rare autorisation des autorités chinoises en dit long sur l'importance accordée au projet. Il faut dire que la création du campus de Tianjin a été annoncée en 2015 à New York en présence de Peng Liyuan, populaire soprano de l'armée populaire qui n'est autre que l'épouse du président chinois Xi Jinping! Deux ans plus tard, Peng Liyuan recevait un diplôme honorifique de la Juilliard pour ses qualités d'artiste et sa contribution aux échanges culturels entre la Chine et les Etats-Unis. Depuis, les autorités de Tianjin, grande ville portuaire proche de Pékin, mettent les petits plats dans les grands pour que rien ne vienne gripper le projet. Et même les tensions sino-américaines n'ont pas freiné leurs ardeurs. "Le soutien que nous avons reçu de nos partenaires a été inébranlable", souligne Alexander Brose. Ce sont aussi les partenaires chinois de l'école qui ont intégralement financé la construction du site par la prestigieuse agence Diller Scofidio + Renfro. Son coût avoisinerait, selon la presse locale, les 150 millions de dollars! Derrière les grandes baies vitrées, le vaste hall de la Tianjin Juilliard School dessert une salle de concert, une salle de récital et un théâtre, tandis que, dans les étages, une bibliothèque, des salles de classe, de spacieux studios de répétition sont reliés par des ponts en verre. Sur le toit, un jardin surplombe la rivière Haihe et les immeubles modernes du nouveau quartier de Binhai. "C'est un rêve de 12 ans devenu réalité à l'automne dernier", déclare encore Alexander Brose. En 2009, Jospeh Polisi, alors président du célèbre conservatoire privé new-yorkais songe à porter la marque Juilliard à l'international. Des projets sont étudiés partout dans le monde, avant de se concentrer sur l'Asie. La Chine finit par s'imposer comme une évidence pour cette école qui a vu passer dans ses murs plusieurs célébrités asiatiques, dont le violoncelliste américain d'origine chinoise Yo-Yo Ma. A l'heure où les grandes villes chinoises veulent toute avoir leur pôle culturel avec salles de concert, opéra, et musées flambant neuf, les autorités de Tianjin déroulent le tapis rouge. Si plusieurs institutions américaines, comme Yale et l'Université de New York, établissent des campus asiatiques, Juilliard est la première grande école d'arts du spectacle à sauter le pas et à s'ouvrir les portes d'un marché bouillonnant. Mais l'école de Tianjin n'est pas tout à fait une copie de celle de New York. Elle se concentre uniquement sur la musique, là où New York propose aussi des sections danse et art dramatique. En revanche, les étudiants passent les mêmes tests d'entrée (y compris le Toefl pour l'anglais), paient les mêmes frais de scolarité (43.000 euros pour les étrangers mais 27.000 euros pour les Chinois) et obtiendront au terme de deux ans d'études un diplôme de master en musique reconnu par la Julliard School. A l'instar de New York, elle propose également un programme pré-universitaire pour les élèves de 8 à 18 ans. Des collaborations sont prévues, comme la venue d'enseignants. Mais les restrictions de voyages liées au Covid-19 ont changé la donne. De même qu'il n'était pas vraiment prévu que 42 élèves chinois de Juilliard New York se retrouvent coincés dans leur pays d'origine et soient contraints d'étudier à distance depuis le campus de Tianjin. "Quand l'épidémie a démarré en Chine, ma mère m'a appelée pour me dire de surtout rester à New York, raconte Chengzi, souriante pianiste de 22 ans. Mais une fois l'épidémie parvenue aux Etats-Unis, elle m'a demandé de rentrer très vite et depuis je suis là!" La différence la plus importante entre l'école de Tianjin et celle de New York tient surtout à leur renommée. La réputation du conservatoire new-yorkais né en 1905 n'est plus à faire: Juilliard New York fait partie d'une scène artistique bien établie et ses professeurs comptent parmi les meilleurs au monde. La donne est différente à Tianjin où l'histoire commence à peine. La toute jeune école doit encore apporter la preuve qu'elle peut se hisser au niveau de l'enseignement de sa maison mère new-yorkaise. Tianjin Juilliard est encore loin d'atteindre sa pleine capacité d'accueil de 450 étudiants. "Nous recherchons d'excellents musiciens, mais il faut être aventureux et prêt à sortir de sa zone de confort pour nous rejoindre, explique Wei He, doyen et directeur artistique de l'école. Le nom de Juilliard est connu mais personne ne connaît Tianjin Juilliard et nos étudiants avaient tous d'autres excellentes opportunités ailleurs." La méthode d'enseignement de la musique diffère de ce que les élèves peuvent trouver ailleurs en Chine. Tianjin Juilliard se concentre sur les études orchestrales, la musique de chambre et le piano collaboratif, mettant l'accent sur le travail en équipe contrairement à la plupart des programmes proposés ailleurs dans le pays ou en Asie. La Chine est amoureuse des enfants prodiges de la musique classique et reste toujours à l'affût du prochain Lang Lang ou Li Yundi aux immenses carrières solo internationales. "Les musiciens ont de plus en plus besoin d'acquérir des compétences collaboratives tout en se préparant à une carrière professionnelle", plaide Wei He. L'équipe de direction n'a aucun doute sur la pertinence du projet et sa capacité à attirer de futurs excellents étudiants. "Maintenant que s'achève la première année, que nos étudiants donnent des concerts comme récemment au NCPA ( le prestigieux centre national des arts du spectacle de Pékin, Ndlr), tout le monde peut mesurer la qualité de nos formations", poursuit Wei He. Si les inscriptions ont souffert l'an dernier de la pandémie, Tianjin Juilliard espère doubler la mise à la rentrée prochaine en recrutant une quarantaine d'élèves de première année. A cela s'ajoutent les jeunes de moins de 18 ans inscrits au programme pré-universitaire, organisé tous les samedis. Cette année, 82 jeunes ont rejoint cette formation, effectuant parfois des milliers de kilomètres en avion ou en train de nuit pour assister aux cours. "Je n'ai pas besoin de le forcer pour venir", sourit Monsieur Pei, qui fait la navette tous les week-ends depuis Changchun, près de la frontière russe, pour accompagner son fils de 12 ans à ses cours de percussion. "Je crois fermement que l'avenir de la musique classique est en Chine, ajoute Alexander Brose. Regardez les salles de concert: elles sont pleines de jeunes gens et d'enfants!" Alors que les orchestres sont confrontés à d'importantes difficultés économiques en Europe et aux Etats-Unis, ils sont en plein développement en Chine, incitant certains musiciens formés en Occident à revenir. Leur nombre a plus que doublé en Chine au cours des 15 dernières années et il y aurait aujourd'hui autour de 80 formations dédiées au répertoire symphonique ou à l'opéra. La musique classique ne se borne plus aux grandes métropoles comme Pékin ou Shanghai. Près de 250 salles ont développé une programmation de musique classique ces dernières années. Jusqu'au Covid-19 et la fermeture du pays, les invitations pleuvaient sur les orchestres internationaux pour qu'ils viennent y effectuer des tournées et remplir la programmation des nouvelles salles. La Chine veut rattraper les années perdues. Durant la Révolution culturelle, la toute-puissante épouse de Mao Zedong, Jiang Qing, intronisée patronne de la culture, prohibe pièces de théâtre, films, musiques et opéras jugés "bourgeois". Ordre est donné de détruire les instruments de musique, piano en tête, tandis que les artistes sont torturés et envoyés se "rééduquer" à la campagne. Le compositeur classique et directeur du conservatoire de musique de Shanghai He Luting est torturé en direct à la télévision parce qu'il refuse de dénoncer la musique de Debussy comme dégénérée. Cinquante ans plus tard, le président Xi Jinping exhorte les artistes à servir le Parti communiste, dénonce la "vulgarité" de certaines oeuvres et place la culture traditionnelle chinoise et le patrimoine au coeur de son "rêve chinois". La musique classique venue d'Occident n'échappe pas à un certain contrôle. Mais sans enrayer, à l'heure actuelle, son grand bond en avant.