Le 15 mars 2013, Philippe Lamberts est en visite à Londres. Les médias l'entourent et il est reçu par le patron d'HSBC. Tous veulent voir " l'homme qui a eu la peau des banquiers ", explique le quotidien français Le Monde, qui dresse son portrait sous le titre L'homme le plus détesté par la City. " Alors que d'innombrables politiciens ont vilipendé les rémunérations démesurées des banquiers, peu imaginaient que c'est un député européen vert, issu de l'humble Wallonie (sic), qui allait agir sur ce terrain ", observe pour sa part le Financial Times. Si l'eurodéputé belge âgé aujourd'hui de 55 ans est soudainement devenu l'antihéros de la communauté financière, c'est qu'il a conduit le combat ayant mené au vote par le Parlement européen, le 27 février de cette année-là, du texte limitant les bonus des banquiers à l'équivalent de leur salaire fixe. Comment cet ancien commercial d'IBM en est-il arrivé là et quel jugement porte-t-il sur ce qui a été fait, et surtout pas fait, dans la régulation des banques au lendemain de la crise de 2008 ?
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Le 15 mars 2013, Philippe Lamberts est en visite à Londres. Les médias l'entourent et il est reçu par le patron d'HSBC. Tous veulent voir " l'homme qui a eu la peau des banquiers ", explique le quotidien français Le Monde, qui dresse son portrait sous le titre L'homme le plus détesté par la City. " Alors que d'innombrables politiciens ont vilipendé les rémunérations démesurées des banquiers, peu imaginaient que c'est un député européen vert, issu de l'humble Wallonie (sic), qui allait agir sur ce terrain ", observe pour sa part le Financial Times. Si l'eurodéputé belge âgé aujourd'hui de 55 ans est soudainement devenu l'antihéros de la communauté financière, c'est qu'il a conduit le combat ayant mené au vote par le Parlement européen, le 27 février de cette année-là, du texte limitant les bonus des banquiers à l'équivalent de leur salaire fixe. Comment cet ancien commercial d'IBM en est-il arrivé là et quel jugement porte-t-il sur ce qui a été fait, et surtout pas fait, dans la régulation des banques au lendemain de la crise de 2008 ? TRENDS-TENDANCES. Elu député européen en 2009, vous avez " raté " la crise financière de peu... Mais vous vous êtes fameusement rattrapé ensuite ! PHILIPPE LAMBERTS. C'est en octobre 2008, un mois après la faillite de Lehman Brothers, que j'ai été placé sur la liste Ecolo pour les élections européennes. C'était le bon moment de faire bouger les choses ! Car si les lignes ne bougeaient pas après une crise financière pareille, je ne vois pas quand elles auraient pu bouger. Votre heure de gloire au niveau international, arrive, elle, en 2013... Oui, avec l'adoption des nouvelles règles bancaires européennes. C'est un amusant concours de circonstances. En fait, étant ingénieur de formation ( en mathématiques appliquées, Ndlr), il était logique que je fasse partie de la commission parlementaire traitant de l'industrie, de la recherche et de l'énergie. Mais compte tenu de la crise, j'ai demandé à figurer aussi dans la commission économique et monétaire, l'Econ. A l'époque, les Verts étaient peu nombreux à s'intéresser à ces matières - cela a changé depuis. Nous étions trois. Mes deux collègues traitaient déjà de nombreux dossiers quand sont arrivés ceux, qui s'avéreront cruciaux, concernant la réforme des règles bancaires et la régulation de la zone euro. C'est donc moi qui m'en suis occupé. Ce fut d'ailleurs l'occasion d'illustrer un principe important : si le Parlement n'a pas le droit d'initiative législative, il a par contre le loisir d'ajouter des dispositions aux textes qui lui sont soumis. Vous ne vous en êtes pas privé, avec cette fameuse limitation des bonus des banquiers, qui vous a valu les gros titres de la presse internationale ! La limitation des bonus, oui, mais aussi le reporting pays par pays pour les banques. Ce sont les deux " victoires " qu'on a mises à mon actif parce que j'étais le négociateur des Verts. Sur la question des bonus, je n'étais pas seul : les socialistes et la gauche radicale poursuivaient le même objectif. Par contre, pour le reporting, nous étions les seuls à le demander. Le fait d'avoir finalement emporté la décision est réellement une victoire. La limitation des bonus des banquiers, c'était un but en soi ou plutôt de l'ordre du symbole ? C'était d'abord un symbole, clairement ! Le gros problème de la finance est l'institutionnalisation d'une extraction de rente. Je m'explique : les banques privées ont la faculté de créer la monnaie et sont par ailleurs considérées comme too big to fail ( trop importantes pour que les autorités les laissent tomber, Ndlr). La combinaison de ces deux éléments crée ce pouvoir d'extraction de rente, dont les bonus sont un des symptômes. Car la rente en question est redistribuée d'abord aumanagement et aux traders et, à titre subsidiaire, aux actionnaires. Avec cette limitation des bonus, on n'a pas beaucoup bridé la capacité du secteur financier à extraire une rente de la société, mais on a plus symboliquement encadré la distribution de cette rente aux premiers servis. Ce fut aussi l'occasion d'affirmer que le Parlement européen pouvait être à la pointe. Car nous nous sommes vraiment battus contre le Conseil, c'est-à-dire les représentants des Etats. Ceux disposant d'une place financière importante étaient contre, et les autres s'en fichaient un peu... En fait, personne n'était pour. Et pourtant vous l'avez emporté... Oui. On affirme parfois que si les autorités européennes n'agissent pas, c'est par manque de moyens. C'est faux : c'est uniquement par manque de volonté politique. Les moyens, c'est tout simplement l'accès au marché européen. Aucune entreprise n'est prête à faire l'impasse sur ce marché solvable de 500 millions de personnes ! Les Etats-Unis l'ont bien compris, qui ne se privent pas d'imposer des règles aux banques étrangères actives sur le sol américain ou, pire, qui opèrent simplement en dollar. Washington acquiert ainsi un véritable droit extraterritorial. L'Europe a, au contraire, toujours pratiqué une espèce d'autocensure, à tort, sous la pression des tenants de la mondialisation, qui estiment intolérable de mettre des barrières à la circulation des capitaux et à l'activité du secteur financier. Il reste donc beaucoup à faire, selon vous, en matière de régulation de ce secteur. La question fondamentale est celle-ci : a-t-on changé le business model, celui de cette extraction de rente ? La réponse est non. On n'a bridé ni la faculté des banques de créer la monnaie, ni le " statut " de too big to fail. Or, dès l'instant où des entreprises privées ont ces pouvoirs, il est presque rationnel pour elles d'en abuser. C'est simple : pile, je gagne ; face, c'est le contribuable qui paie. Mervyn King, ancien gouverneur de la Banque d'Angleterre, a fait des propositions pour limiter la capacité des banques à créer de la monnaie. En combinant ces propositions à des " désincitants à la taille ", on pourrait supprimer cet effet too big to fail. Un " désincitant à la taille ", qu'est-ce à dire ? Des exigences de fonds propres progressant plus vite que la taille de l'institution. Mais il faut, pour arriver à ce résultat, une volonté politique qui n'existe pas. De la droite libérale à la gauche bien-pensante, on croit nécessaire de d'abord défendre les champions nationaux. A Paris par exemple, on estime que ce qui est bon pour BNP Paribas est bon pour la France. Mais en est-on certain ? L'argument des banquiers est que ce mouvement ne peut pas être unilatéral. En effet. C'est ce que les banquiers européens disent en visant les Etats-Unis, qui exerceraient dès lors une concurrence déloyale, tandis que les banquiers américains usent du même argument en pointant l'Europe du doigt. Ont-ils tort, les uns et les autres ? Nous n'avons pas envie que les entreprises européennes dépendent d'acteurs non européens pour assurer leur financement. Mais voyez l'exemple du Royaume-Uni. Ce pays a imposé, pour 2019, ce qui ressemble très fort à une séparation entre les banques d'affaires et les banques de détail. Ce sont des contraintes que n'ont pourtant pas les banques étrangères. Pourquoi dès lors ? Parce que c'est, de l'avis des autorités, dans l'intérêt du pays. Peut-être pas l'intérêt des banques britanniques, mais celui du Royaume-Uni. Surprenant, à première vue, pour le pays hébergeant la toute-puissante City ! Ce pays montre pourtant l'exemple dans plusieurs domaines. Suite à la faillite en janvier dernier du groupe Carillon, un géant de la construction que les cabinets d'audit déclaraient parfaitement sain quelques mois avant sa culbute, Londres prépare ainsi une réforme de l'audit et de la comptabilité qui va plus loin que tout ce qu'on imagine ailleurs sur la planète. C'est pourquoi le Brexit est à mon sens une perte pour l'Union européenne. La finance britannique est sans doute une grande puissance internationale mais, précisément parce qu'elle est mondiale, elle n'entretient pas avec le monde politique les liens incestueux que l'on observe par exemple en France. C'est à ce titre que vous avez, en 2013, déclaré au quotidien " Le Monde " : " Je vomis la clique de Bercy " ? Je visais plus précisément la clique de l'Inspection des finances. Outre l'insupportable arrogance de cette technocratie française, on observe en effet que les inspecteurs des finances peuplent aussi bien le ministère des Finances que le régulateur financier et les cercles dirigeants des grandes banques. Ces gens ne doivent même pas dîner ensemble pour s'entendre : ce sont les mêmes personnes ! On a écrit des montagnes de législations depuis la crise financière, mais on n'a pas changé l'ADN du système, avez-vous déclaré. Cet ADN, vous le modifieriez dans quel sens ? D'abord, comme je l'ai dit, brider cette création monétaire par les banques privées. Je ne suis pas partisan de sa socialisation à 100 %. Mais on se situe aujourd'hui à 3 % à peine de création monétaire par les banques centrales et 97 % par les banques privées. On doit trouver un meilleur équilibre. Comment y arriver ? Via les réserves obligatoires, mais aussi en imposant aux banques de détenir suffisamment d'actifs liquides pour faire face au retrait des dépôts. C'est malheureusement assez difficile à définir. Il faut par ailleurs brider la taille des banques. Car si on se contente de scinder banque d'affaires et banque de détail, on conservera des institutions systémiques comme Deutsche Bank ou BNP Paribas. Or, faut-il conserver des banques systémiques ? Pour moi, la réponse est non. Certains disent pourtant qu'on a besoin de ces très grandes banques, pour pouvoir accompagner nos entreprises multinationales à travers le monde... Non. En réalité, les grands financements sont assumés par des syndicats réunissant plusieurs établissements. Autre argument que j'ai entendu : les banques doivent pouvoir offrir tous les services à leurs clients. Mais ce n'est pas vrai : rien n'oblige les entreprises à n'avoir qu'un fournisseur. Et la plupart ne le souhaitent pas, pour préserver une certaine concurrence. A partir de quelle taille une banque devient-elle systémique ? Il n'est pas indispensable de fixer une limite dans l'absolu. On pourrait par contre fixer des exigences de fonds propres progressant plus rapidement que la taille du bilan. Ces exigences sont dès aujourd'hui un peu supérieures pour les grandes banques systémiques, mais on est très loin du minimum minimorum, que je fixerais à 10 % de fonds propres " durs ". Et sans pondération par les risques, porte ouverte à toutes les manipulations. Ce que je souhaite, c'est la discipline de marché. Si une banque fait une grosse bêtise, qu'elle fasse faillite au lieu d'être considérée comme too big to fail. Les néolibéraux devraient défendre une économie de marché compétitive. Or, en se battant bec et ongles pour maintenir le pouvoir d'extraction de rente des banques, ils font tout le contraire ! Une remarque à propos de la taille : une étude de la Banque des règlements internationaux ( BRI, la banque des banques centrales, Ndlr) conclut que, l'un dans l'autre, on n'observe plus d'économies d'échelle à partir d'une taille de quelque 100 milliards d'euros. Il n'y a aucun donc intérêt à peser 2.000 milliards ! Aux Etats-Unis, le camp républicain était prêt à lâcher les banques après la faillite de Lehman Brothers ! Il fallait les sauver, parce qu'elles exécutent des fonctions vitales au fonctionnement de l'économie, en particulier le système de paiement. Mais on doit alors se poser une question : quand une fonction est vitale, comme ce système de payement, peut-on la privatiser ? C'est comme pour Facebook, qui est presque un monopole naturel, à l'instar des réseaux de distribution d'eau et d'électricité, ou encore du réseau ferroviaire. Est-il sain de laisser un monopole de fait à un acteur privé ? Cet acteur bénéficie alors d'une rente de monopole, payée par les usagers. Le moyen d'éviter cela est donc de nationaliser les monopoles naturels et de faire payer ceux qui l'utilisent. Si certains d'entre eux font faillite, le système fonctionnera toujours. Est-ce si important de séparer banques d'affaires et de détail ? Oui, il s'agit d'instaurer des compartiments étanches entre certaines activités. On ne peut pas affirmer que les activités de banque d'affaires sont toxiques et celles de banque de détail saines. Mais on ne peut pas affirmer non plus, comme le font certains, que les banques universelles n'ont pas posé de problèmes. On le sait bien en Belgique. Si Fortis avait accumulé pour 45 milliards de produits toxiques, c'est parce que la banque était à la fois active dans la collecte de l'épargne et sur les marchés financiers. Si Fortis avait été une banque d'affaires ayant accumulé ces 45 milliards, ce n'aurait pas été un problème pour la collectivité. Et si elle avait été purement une banque de dépôt, elle ne les aurait pas accumulés. Pourquoi ne s'y est-on pas attelé ? La séparation bancaire est un sujet qui fut délibérément mis de côté par Michel Barnier (à l'époque commissaire européen au Marché intérieur et aux Services, Ndlr). Américains et Britanniques a vançaient des projets, tandis que les Européens ne faisaient rien. Arrive quand même, en octobre 2012, le rapport Liikanen ( rapport produit par une commission d'experts européens sur la réforme du système bancaire, Ndlr), finalement très modeste. Au Parlement, nous avons reçu dans ce cadre Jacques de Larosière, ancien gouverneur de la Banque de France. " On est allé trop loin dans la re-régulation bancaire, affirme-t-il alors. La réforme proposée est à la fois inutile et dangereuse, parce qu'elle mettrait en péril la compétitivité des groupes européens ". Je rappelle que M. de Larosière n'a jamais cessé d'avoir son bureau au siège de BNP Paribas... C'est pour moi le départ symbolique de la re-dérégulation financière que l'on vit maintenant.