Signe de l'engouement des investisseurs pour les valeurs de croissance, l'indice MSCI mondial croissance cote 25 fois les bénéfices contre à peine 15 fois pour son pendant value. Historiquement, la prime des valeurs de croissance n'a été plus forte qu'en 1999-2000, au sommet de la bulle internet.

Action " value " ?

Mais au fait, qu'est-ce qu'une action value ? Pour l'agence de cotation Morningstar, " le style value consiste à investir dans des titres décotés, c'est-à-dire des sociétés dont le prix de l'action est inférieur à sa valeur intrinsèque ".

Pour Benjamin Graham, père de l'investissement value, " l'investisseur intelligent est un réaliste qui vend aux optimistes et achète aux pessimistes ". En résumé, l'auteur de The Intelligent Investor (1949) recommande de fuir les effets de mode.

" Value traps "

Disciple de Benjamin Graham, le célèbre investisseur milliardaire Warren Buffett en a longtemps appliqué les principes. Ces dernières années, l'oracle d'Omaha a pourtant massivement investi dans Apple, misé près d'un milliard de dollars sur Amazon et s'est déclaré honteux de ne pas avoir investi dans Google.

Un retournement de veste qui peut apparaître radical, l'octogénaire ayant très longtemps préféré les sodas, les confiseries, les chemins de fer ou les assurances aux technologies de l'information.

Une première explication réside dans l'impact des nouvelles technologies. Ces dernières menacent désormais des pans entiers de l'économie. Aux Etats-Unis, les annonces de fermetures de magasins dépassent les 9.000 points de vente depuis le début de l'année. Le secteur automobile fait face au double défi des nouvelles motorisations et des véhicules autonomes. Les médias traditionnels doivent négocier le virage du numérique particulièrement sinueux. Et ainsi de suite.

Les investisseurs craignent donc de " tomber dans des value traps (piège de valorisation), c'est-à-dire les valeurs décotées mais amenées à le rester pour de bonnes raisons, souvent fondamentales ", comme l'explique Morningstar.

Autre époque

La seconde explication tient davantage à l'évolution macro-économique. " Benjamin Graham n'achetait que des sociétés affichant une croissance bénéficiaire annuelle moyenne de 7% au moins et les entreprises n'étaient jamais autorisées à avoir plus de dettes que de fonds propres ", précise la plateforme d'investissement en ligne Bolero.

Si l'on regarde en Europe ou aux Etats-Unis, les bénéfices des principales entreprises cotées baissent depuis le début de l'année. Les dettes d'entreprises atteignent des niveaux record. Appliquer à la lettre les principes de Benjamin Graham est désormais tout simplement impossible.

Momentum, chronique d'une bulle

Les principes de base demeurent toutefois pleinement applicables. Warren Buffett avait ainsi misé sur Apple quand les doutes sur ses ventes d'iPhone avaient fait plonger sa valorisation. Le titre a bondi de 66% cette année à la faveur de sa croissance dans les services.

Nul doute que l'auteur de The Intelligent Investor serait surpris d'apprendre qu'au cours des 10 dernières années, les actions de croissance (rendement annuel moyen de 11,53%) et les actions value (8,60%) ont été surclassées par le style " momentum " (13,73%). Ce concept est assez simple : investir dans les actions qui se sont illustrées au cours des 12 derniers mois.

Il a été popularisé par Richard Driehaus qui l'a résumé comme suite : " acheter une action chère et la revendre encore plus cher ". La décennie écoulée lui a donné raison mais, à 28 fois les bénéfices, l'indice MSCI mondial Momentum frise la surchauffe.

Il est en effet presque uniquement composé de titres chèrement valorisés comme des groupes technologiques qui ont le vent poupe ou d'actions considérées comme des alternatives aux obligations en raison de leur dividende sûr, à l'image de Procter & Gamble ou Nestlé.

Actions délaissées

L'explosion en plein vol de WeWork, la rechute des bénéfices d'Amazon, les introductions en Bourse ratées d'Uber ou Lyft ont cassé l'élan des nouvelles technologies. Le rendement de Nestlé ou Procter & Gamble a chuté à environ 2%, laissant peu de marge d'appréciation.

L'heure semble désormais aux titres oubliés qui sont en grande partie aussi des actions dévalorisées et donc value. Elle est aussi à un rééquilibrage des marchés qui pourrait aussi prendre la forme d'une plus grande volatilité selon de nombreux spécialistes. Une volatilité qui est traditionnellement plutôt néfaste à la gestion " momentum ".

Tout ce qui est bon marché n'est toutefois pas à acheter, surtout dans le contexte actuel marqué par une faible croissance économique et des bouleversements technologiques.

Secteurs oubliés

Pour Wim-Hein Pals du gérant d'actifs Robeco, c'est le moment de miser sur les pays émergents qui ne cotent que 13 fois leurs bénéfices et peuvent compter sur une croissance à long terme. Philippe Gijsels de BNP Paribas Fortis privilégie pour sa part le secteur de la construction, peu sensible à la menace technologique et qui pourrait profiter de plans d'investissements publics dans les infrastructures.

Principal secteur value, le secteur financier présente une décote sensible selon tous les critères de valorisation, surtout en Europe où le rendement de dividende atteint 5,4% brut. Plusieurs stratégistes, comme Barclays, tablent sur un timide redressement, ou à tout le moins une subtilisation des taux pour redonner un peu d'élan à un secteur en proie au doute depuis plus d'une décennie.

Epinglons aussi le secteur télécoms qui affiche un rendement de dividende de 5,5% brut en Europe. Ou le secteur automobile européen qui ne vaut que huit fois ses bénéfices en Bourse, soit un rendement bénéficiaire de 12,5%.

Catalyseur

Au-delà de l'aspect sectoriel ou régional, le principal facteur de redressement est toutefois individuel. Depuis un peu plus d'un an, certaines entreprises ont ainsi pu profiter d'un catalyseur pour redresser la tête.

Citons notamment Walmart dont les investissements dans l'e-commerce commencent à payer. Volkswagen a aussi été récompensé après la présentation de ses premiers modèles électriques basés sur sa nouvelle plateforme et a bondi de 23% en trois mois en Bourse.