L' homo connecticus ? Jamais à un paradoxe près. On fait attention à manger moins de viande, on trie son plastique, on va travailler à vélo et on y réfléchit presque à deux fois avant d'acheter des billets d'avion... Mais lorsqu'il s'agit de changer de téléphone dès l'apparition du moindre bug, voilà qu'on redevient cet horrible pollueur qui oublie ses bonnes résolutions.
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L' homo connecticus ? Jamais à un paradoxe près. On fait attention à manger moins de viande, on trie son plastique, on va travailler à vélo et on y réfléchit presque à deux fois avant d'acheter des billets d'avion... Mais lorsqu'il s'agit de changer de téléphone dès l'apparition du moindre bug, voilà qu'on redevient cet horrible pollueur qui oublie ses bonnes résolutions. Ecologiquement parlant, le marché de la tech fait en effet encore office d'abomination. L'extraction des minerais est synonyme de surexploitation des ressources terrestres et humaines, et d'alimentation de nombreux conflits ; les filières de recyclage sont nulles, les fabricants conçoivent des produits volontairement amenés à ne pas durer. La durée de vie moyenne d'une télé ? Cinq ans. Celle d'un ordinateur portable ? Quatre ans. Celle d'une tablette tactile ? Moins de deux. Corollaire inévitable : la nausée que ce mode de production et de consommation suscite chez de plus en plus de citoyens. Sur le Web, on voit ainsi fleurir les plateformes qui permettent d'identifier des produits vraiment durables grâce à des notes données par les consommateurs et les professionnels. Pour découvrir les secrets inavouables de ces petits appareils, il faut les démonter. " Chaque tablette, par exemple, se compose de plus d'un millier de pièces, conçues à partir d'une soixantaine de matières premières, dont de l'or, de l'argent, du cuivre et du tantale, rappelle Chantal Peyer, collaboratrice de l'ONG caritative "Pain pour le prochain" et auteure de plusieurs enquêtes sur la fabrication des produits high-tech. Ainsi, une tonne de tablettes contient entre 300 et 350 grammes d'or. " Problème : ces métaux proviennent de mines dans lesquelles pollution et exploitation des ouvriers règnent... comme le tantale, extrait dans l'est de la République démocratique du Congo, une région en proie aux violences depuis plus de 20 ans notamment à cause des rentes minières que se disputent les parties prenantes. Les " diamants du sang " version smartphone ? " Il y a seulement une dizaine d'années, les grandes marques ne savaient absolument pas d'où venait le minerai qu'elles utilisaient, note Chantal Peyer. Mais en 2010, les Etats-Unis ont mis en place une loi qui oblige les fabricants à préciser l'origine de leurs métaux. Depuis, les sociétés évitent les zones de guerre. Mais seuls quelques fabricants, comme Philips, Intel ou HP, ont créé des filières transparentes et propres. " Le Brésil et l'Australie, pays moins controversés, sont ainsi devenus les principaux producteurs de tantale. Pourtant, malgré ces efforts, aucun appareil sur le marché n'est parfait et aucun constructeur ne peut garantir aujourd'hui que l'ensemble de ses matériaux sont produits de manière acceptable. C'est pour rompre avec ce modèle qui marche sur la tête que Bas van Abel a eu l'idée du Fairphone. La promesse était belle. Celle d'un smartphone entièrement modulaire, pensé pour durer avec des pièces faciles à changer, éthique car conçu avec des matériaux responsables et fabriqué dans de bonnes conditions de travail. Fairphone a d'abord été une ONG, créée en 2010, lorsque ce Néerlandais a lancé une campagne pour que les citoyens prennent conscience que la plupart des minerais utilisés dans l'industrie électronique - indispensables aux batteries et à certains composants -étaient souvent la cause de conflits armés. " Il est alors apparu qu'il y avait un désir pour un smartphone éthique, mais que cela n'existait pas sur le marché, se souvient Fabian Hühne, porte-parole de Fairphone. Après trois ans de recherche et de campagne, l'ONG s'est muée en entreprise sociale. " De là est né ce téléphone unique en son genre, pour lequel l'entreprise a mis en place des filières équitables d'approvisionnement en matériaux indispensables à son bon fonctionnement (or, cobalt, cuivre, lithium, tungstène et néodyme). Fairphone visite, par exemple, les mines en République démocratique du Congo, afin de vérifier les conditions des ouvriers. " Un travail énorme a été mis en place pour que les minerais proviennent de sources traçables et soient extraits dans des conditions décentes ", affirme le porte-parole. Et d'insister : " Notre smartphone est certes fabriqué en Chine, car les chaînes de production sont là-bas, mais dans des usines qui s'engagent sur des conditions de travail sûres et qui acceptent une représentation des salariés ". Surtout, chaque composant y est facilement réparable ou remplaçable. Ici, on est donc bien loin de l'obsolescence programmée. Comme le note Fabian Hühne, " là où un téléphone a une durée de vie moyenne de 20 mois, le Fairphone 2, modulaire, facile à réparer et au design solide, dure de trois à cinq ans en moyenne. " Selon une étude ACV (de la production à la fin de vie de l'appareil) réalisée par l'institut Fraunhofer basé à Berlin, l'utilisation de la deuxième édition du Fairphone pendant cinq ans permet de réduire de 30% ses émissions de CO2 par rapport à un smartphone classique utilisé pendant trois ans. Même économie sur la ligne d'assemblage, où sont habituellement commis les pires abus dans cette industrie. Enfin, jusqu'à 50% du cuivre, du tungstène (un métal très lourd) et du plastique du Fairphone proviennent de filières de recyclage. Bonne idée sur le papier, le smartphone équitable n'a pourtant pas encore totalement séduit. " Le design des premières versions ne plaisait pas, leurs fonctionnalités et leur navigation ont déçu les plus geeks ", glisse un analyste. En six ans, Fairphone n'a ainsi écoulé qu'un peu plus de 235.000 produits. Mais l'entreprise, qui emploie 45 personnes à Amsterdam et en Chine, croit toujours en son modèle. Quatre ans après son dernier terminal, la marque batave vient d'ailleurs de lancer son Fairphone 3, le 29 août, suite à une levée de 2,5 millions d'euros de financement participatif. Son fondateur, Bas Van Abel, espère en vendre 100.000 à 150.000 par an d'ici 2020. Equipée d'Android, cette troisième génération de Fairphone offre les caractéristiques d'un smartphone actuel de milieu de gamme : la mémoire contient 64 Go, l'écran Full HD mesure 5,7 pouces et l'appareil photo est doté d'un capteur 12 mégapixels capable de filmer en 4K. Donc un outil qui n'est ni le plus puissant ni le plus rapide du marché, mais qui mise sur la durabilité puisqu'en cas d'avancée technologique, on peut en changer une partie. Ce téléphone tente aussi de donner plus de contrôle à l'utilisateur. Quand les grands fabricants interdisent de changer la batterie, le Fairphone, lui, se démonte facilement. Et on peut aussi remplacer l'écran soi-même s'il est cassé. Dernier avantage non négligeable : son prix. Certes, 450 euros, c'est déjà une petite somme. Mais c'est surtout la moitié du prix de l'iPhone Xs d'Apple. Et un moyen bien plus éco-responsable d'être à la page...