De l'extérieur, le stade de Klagenfurt am Wörthersee a l'allure d'un énorme cylindre argenté déposé sur le flanc. Il est installé en banlieue de cette ville de Carinthie de 100.000 âmes, dans le sud-est de l'Autriche, dans un paysage de maisons et de rues aux confins des mondes slave et italien. Propre comme une carte postale.
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De l'extérieur, le stade de Klagenfurt am Wörthersee a l'allure d'un énorme cylindre argenté déposé sur le flanc. Il est installé en banlieue de cette ville de Carinthie de 100.000 âmes, dans le sud-est de l'Autriche, dans un paysage de maisons et de rues aux confins des mondes slave et italien. Propre comme une carte postale. Venue de toute l'Europe, la presse s'est installée dans une salle de conférence donnant sur le stade dont les fenêtres sont occultées par une large bande de papier. Il va falloir attendre encore un peu avant de découvrir in situ For Forest - The unending attraction of nature. Cette " intervention d'art temporaire " est signée Klaus Littman, élégant gentleman bâlois de 68 ans. " J'ai ce projet depuis une trentaine d'années, lorsque j'ai découvert un dessin dystopique de l'artiste et architecte autrichien Max Peintner, qui représentait une forêt installée sur un terrain de football, au milieu d'un stade. Un coup de foudre. " Présent à la conférence, Peintner boit du petit lait, tout comme le troisième larron de l'aventure forestière, le designer industriel suisse, Enzo Enea. A leurs côtés, Maria-Luise Mathiaschitz, maire de la ville, ne fait pas de la figuration, consciente de la curiosité déclenchée par cette plantation d'arbres au beau milieu du " stade le plus moderne d'Autriche ", inauguré en septembre 2007 et homologué par la Fifa et l'Uefa. " L'installation de Klaus Littmann est taillée pour une ville qui veut renvoyer une image de modernité et se sentir également concernée par les problèmes d'environnement, au moment même où des incendies de forêt ravagent une partie de l'Amazonie. Je précise par ailleurs que cette entreprise n'a pas coûté un sou aux habitants de Klagenfurt, pas plus que ne le sera la remise en ordre de la pelouse. " Sur ce, la large bande de papier est enlevée et on est invité à pénétrer dans le stade. La vision ? Trois cents arbres, d'une hauteur de 12 à 15 mètres, pesant chacun jusqu'à six tonnes. Ils sont de différentes essences : bouleau argenté, aulne, tremble, saule blanc, charme, chêne, érable. Et forment un puzzle inédit, qu'on ne ne peut rencontrer à l'état naturel. L'ensemble recouvre la quasi-intégralité de la pelouse, débordant les lignes du terrain proprement dit. Seule une bande d'herbe laissée vierge de tout arbre encadre l'installation. L'impression est aussi irréelle qu'incongrue, la surprise jouant évidemment sur le décalage entre cette masse de nature brute et son réceptacle, un stade de sport contemporain de 30.000 places. Il n'est pas possible de descendre au niveau de la pelouse et encore moins d'entamer une promenade entre les arbres. " Parce que l'ensemble est conçu comme une oeuvre d'art, que l'on regarde mais que l'on ne touche pas ", précise en souriant Klaus Littmann. On fait donc le tour du stade, on monte et on descend les gradins. Contrairement à la plupart des pièces de musée, celle-ci peut se regarder pratiquement sous toutes les coutures. C'est le spectateur qui, escaladant et parcourant les gradins, choisit son angle et donc l'image qu'il en retirera. D'autant que l'installation, accessible gratuitement, de 10 heures du matin à 22 heures, sept jours sur sept jusque fin octobre, va aussi se voir modifiée par la lumière ou les caprices de la météo. L'annonce de cette expérience, pourtant, n'a pas eu l'heur de séduire tous les Klagenfurtois. " J'étais dans une rue de la commune avec des jeunes, des volontaires ayant travaillé sur l'installation de la forêt, qui portaient des pancartes supportant le projet. D'autres gens sont arrivés, très énervés et ont hurlé sur nous, en disant qu'on devrait plutôt me pendre aux arbres du stade. Et que je n'étais qu'un 'sale Suisse' qui devait retourner chez lui... " Klaus Littmann paraît assez loin du prototype assumé du provokateur. On ne l'imagine guère pris dans une tourmente, fût-elle verbale, autour d'une de ses oeuvres d'art. Mais dans cette Autriche provinciale et soignée entre lacs et montagnes, la tempête a bien eu lieu. " Des gens, particulièrement les représentants du FPÖ, parti d'extrême droite, ont tout fait pour saboter notre initiative, précise l'artiste. La stratégie des opposants a notamment consisté à tenter de mettre dos à dos les supporters de l'équipe locale et 'l'art prétentieux venu de l'étranger'. " Un discours aux relents nauséabonds qui en rappelle d'autres, passés et présents. Résultat : des négociations qui aboutissent à une occupation du stade limitée dans le temps et des footballeurs partis jouer à une heure de là, à Graz. " Curieusement, sourit Klaus Littmann, depuis qu'il a été décidé d'installer cette forêt dans le stade, l'équipe n'a cessé d'attirer plus de spectateurs que lorsqu'elle jouait à Klagenfurt. " L'artiste en a de toute façon vu d'autres, même s'il est moins controversé que son célèbre professeur à l'académie de Düsseldorf, Joseph Beuys (1921-1986). Auteur d'happenings divers comme celui qui l'amena à vivre pendant trois jours avec un coyote sauvage dans un environnement grillagé, en public. " Beuys m'a beaucoup appris ", confirme Littmann, qui s'est taillé une réputation internationale autant par ses projets personnels que par son métier de curateur pour César, Tinguely, Keith Haring ou encore Christo, le plus spectaculaire des concepteurs d' art land. Pour Klaus Littman, l'intérêt de la démarche consistait aussi à produire financièrement l'expérience. S'il ne confirme pas le coût de l'aventure - on parle de deux millions d'euros - ou les montants versés par des sponsors - trois millions ? - l'artiste met un point d'honneur à préciser sa dimension environnementale. " Il s'agit d'un projet aussi social et politique qu'artistique. Les temps que nous vivons, avec Trump ou Bolsonaro, ne sont pas acceptables. Cette forêt a été également conçue de manière durable puisqu'à la fin de l'installation, elle sera intégralement replantée en extérieur, ici, à Klagenfurt. Et on construira un pavillon qui racontera toute cette aventure. " En attendant, la commune prolonge l'événement For Forest au centre-ville par deux expositions à la Stadtgalerie. Celle-ci accueille les très beaux dessins de Max Peintner, Autrichien de 82 ans qui n'a cessé d'imaginer le futur et ses utopies, et inspirateur de Littman. Visite fortement conseillée. Comme celle de Touch Wood, panorama d'art plastique contemporain qui inclut, par exemple, l'" arbre parlant " du Napolitain Roberto Pugliese. On en profitera aussi pour se perdre dans le dédale des jolies rues de Klagenfurt et de ses maisons multicolores. Réputée pour son lac, pas loin de la chaîne montagneuse des Karavanke, la ville vaut la peine d'un week-end prolongé, avec ses parfums mêlés de Mitteleuropa et de références latines. Notamment en visitant l'église St Egid, sanctuaire aux peintures et sculptures d'un spectaculaire rococo, datée de la fin 17e. Une époque où l'art religieux prononcé annonçait une forêt de croyances, toujours parfaitement implantée trois siècles plus tard. Mais différemment.