Ici, des mèches de cheveux s'échappent d'une vieille armoire d'hôpital, se répandant sur mur. Un peu plus loin, une toile agressive se dresse, où dominent le gris et le brun. " La première est l'oeuvre de la plasticienne belge Marianne Berenhaut, l'autre de l'Allemand Anselm Kiefer ", explique Anne Bambynek, un des deux curateurs de Building a Dialogue, exposition organisée conjointement par la Banque nationale de Belgique et son homologue allemande, la Deutsche Bundesbank, et qui se tiendra jusqu'au mois de septembre dans la grande salle des guichets du siège de l'institution, boulevard de Berlaimont à Bruxelles.

Notre but n'est pas de faire des bénéfices. Nous sommes au service de la société.

" Juive, Marianne Berenhaut réalise avec de vieux meubles des installations qui créent une ambiance d'inconfort, poursuit Anne Bambynek. C'est sa façon d'exorciser le traumatisme familial de l'Holocauste. Anselm Kiefer s'inspire lui aussi de la Seconde Guerre mondiale mais différemment. Les deux oeuvres dialoguent entre elles. Cette notion de dialogue est le fil rouge de l'exposition. "

Anne Bambynek et Yves Randaxhe, tous deux historiens de l'art, sont en charge de la gestion et de la conservation de la collection d'art contemporain de la Banque nationale de Belgique. Il décident aussi des achats, en concertation avec un conseiller externe. " Il y a deux ans, de commun accord avec la direction, nous avons décidé d'ouvrir notre collection au grand public. C'est ainsi que cette exposition a vu le jour ", explique Yves Randaxhe.

Bien plus que du papier peint

La collection de la Banque nationale est née en 1972. " Pour deux raisons, explique le conservateur. La banque venait de construire de nouveaux bureaux, des salles de réunion et de réception. De l'avis des membres de la direction, ces salles devaient être agrémentées. Les représentants du personnel tenaient, eux aussi, à ce que les murs soient décorés. Il faut dire que la constitution d'une collection d'art était dans l'air du temps. Dès les années 1960, le Crédit communal avait montré l'exemple en lançant sa propre collection. Paribas et le baron Lambert s'y attelaient également. La Banque nationale a fait le choix de soutenir les artistes belges car, en tant qu'entreprise d'intérêt public, elle estimait avoir un rôle de mécène à jouer. Mais vu ses connaissances limitées dans le domaine artistique, la direction s'est entourée de conseillers scientifiques : le sculpteur Mark Macken, professeur à l'académie de Termonde, et Robert Rousseau, directeur du Palais des Beaux-Arts de Charleroi. La direction a ensuite engagé Karel Geirlandt, parrain du Smak, le Musée d'art contemporain de Gand. "

© Franky Verdickt

" Grâce à leur professionnalisme, les oeuvres accrochées aux murs étaient bien plus que du papier peint, poursuit le curateur de l'exposition. La BNB a ainsi fini par se constituer une véritable collection. Toutes ces oeuvres magnifiques sont du plus bel effet dans les bureaux, mais pas seulement. Notre collection dresse aussi le panorama de l'art belge des dernières décennies. Les oeuvres illustrent parfois des thèmes sociétaux ou des sujets plus sensibles. L'art exprime tantôt l'ambiguïté, tantôt l'humour. "

Le bon moment

Le budget annuel d'achat de la Banque nationale est tenu secret. " Assez modeste, il nous oblige à faire preuve de créativité, reconnaît Yves Randaxhe. Le défi consiste à repérer des oeuvres qui ne sont pas encore trop prisées. Nous trouvons parfois des perles rares qui échappent aux tendances du marché. Nos efforts ont payé car nous possédons aujourd'hui une collection digne de ce nom, exposée à 85% dans nos locaux. Une collection riche de 2.000 pièces. "Mais ce chiffre ne dit pas grand-chose. Au début, nous achetions beaucoup de gravures, à l'instar de ce que faisaient les ministères. Or, au bout de 40 ou 50 ans, à force d'être exposées à l'air et à la lumière, ces gravures finissent par s'abîmer, et nous devons les restaurer. Nous privilégions donc désormais l'achat d'oeuvres de meilleure qualité. "

La collection n'est pas monothématique. Elle donne un aperçu de l'art pratiqué dans notre pays depuis les années 1960, par des artistes belges ou - ces dernières années surtout - des artistes actifs en Belgique. "Dans les années 1970, la Banque nationale privilégiait souvent les noms connus, les artistes qui faisaient partie de la Jeune Peinture belge, comme Pierre Alechinsky, Jan Cox et Marc Mendelson, déjà sexagénaires à l'époque. Vinrent ensuite les artistes du mouvement Cobra et du pop art. Dans les années 1980, nos choix se portaient plutôt sur l'art figuratif et les adeptes belges du Neue Wilde. Bref, toutes les tendances contemporaines qui font la richesse du monde artistique sont représentées."

© Franky Verdickt

"Certains noms manquent à l'appel, regrette Yves Randaxhe. Panamarenko par exemple. Si on n'achète pas au bon moment, il devient difficile de rivaliser avec un budget assez restreint. Il y a 15 ans, nous avons acquis des oeuvres de Michaël Borremans, ce que nous ne pourrions plus nous permettre aujourd'hui. Il y a bien un Berlinde De Bruyckere dans notre collection, mais ce Berlinde n'est pas vraiment un Berlinde. Il s'agit d'une oeuvre abstraite qui n'a rien à voir avec ce que cette plasticienne gantoise produit actuellement. Difficile de savoir quand un artiste a enfin trouvé son style propre."

La collection de la Banque nationale fait la part belle à l'art figuratif. "L'emplacement des oeuvres nous force à nous montrer restrictif", explique Anne Bambynek. "Impossible, en effet, d'exposer une installation ou une vidéo dans un bureau, embraie Yves Randaxhe Or, le but n'est pas d'acheter des oeuvres pour les stocker au grenier. Notre art committee interne nous incite heureusement à acquérir des oeuvres d'art techniquement moins classiques, qui peuvent être mises en valeur à l'entrée du restaurant de la banque, par exemple."

Les deux conservateurs doivent déplacer quelque 400 oeuvres chaque année. "Les collaborateurs consul-tent la photothèque sur notre intranet pour choisir les oeuvres qui garniront leur bureau. Souvent, ils finissent par s'attacher à 'leur' oeuvre et demandent à la faire transférer quand ils changent de bureau", raconte Anne Bambynek.

Respect de la parité

Pour ses nouvelles acquisitions, la Banque nationale tient compte de la parité entre francophones et néerlandophones, hommes et femmes, mais les curateurs ne s'arrêtent pas à ces seuls critères. "Notre pays compte de nombreux artistes d'excellence dont l'oeuvre est aussi prolixe que variée, soutient Yves Randaxhe. Certaines créations sont plus discrètes mais on peut dénicher de véritables pépites, même avec un budget limité. " Ceci étant, d'après lui, l'art n'est pas un bon investissement financier. "Mieux vaut acheter des produits financiers. De toute façon, notre but n'est pas de réaliser des bénéfices. Nous sommes au service de la société. Et cette collection témoigne de notre responsabilité sociétale."

Nos collègues allemands se disent impressionnés par l'audace de notre collection.

Elle s'inscrit en tout cas dans une politique prisée par de nombreuses autres institutions. A en croire Yves Randaxhe, les belles collections d'entreprise sont légion dans notre pays. "Les plus connues sont celles de Proximus, Belfius, Vanhaerents, Lhoist. Nous organisons ce 6 juin un colloque international sur les collections d'entreprise. Il n'existe pas en Belgique d'association pour ce type de collections, comme aux Pays-Bas par exemple. Il est donc grand temps de se pencher sur la question."

Mais pourquoi la Banque nationale a-t-elle mis autant de temps à sortir de sa réserve avec une première exposition ? "La volonté d'exposer nos oeuvres y était, la question était de savoir comment les exposer en toute sécurité, poursuit Yves Randaxhe. Les normes de sécurité sont de plus en plus strictes depuis quelques années. On n'entre pas dans une banque centrale comme dans un moulin. De plus, nous ne disposions pas de véritable vitrine. C'est aujourd'hui chose faite : rénovée, la grande salle des guichets est la plus belle des vitrines. Conçue dans les années 1950 par Marcel Van Goethem, co-architecte du garage Citroën devenu le musée Kanal à Bruxelles, la salle comptait au départ plusieurs dizaines de guichets. Aujourd'hui, trois suffisent amplement. Résultat : même les plus grandes oeuvres trouvent leur place dans ce vaste espace."

© Franky Verdickt

Pas la seule

La Banque nationale n'est pas la seule banque centrale à disposer d'une collection. Les Pays-Bas ont également à coeur de soutenir la création plastique contemporaine. L'Italie et l'Espagne peuvent se vanter d'un patrimoine plus impressionnant encore, dont des collections numismatiques. Et Madrid n'est pas peu fière d'arborer des toiles de Francisco de Goya. Mais c'est avec la Bundesbank que la Banque nationale de Belgique a décidé d'organiser cette exposition. " La banque centrale allemande a entrepris des travaux de rénovation à son siège de Francfort, commente Anne Bambynek. Elle devait donc déménager sa collection, une occasion que nous ne pouvions pas laisser passer." A l'instar de la Banque nationale, la Bundesbank possède en effet une fabuleuse collection d'art contemporain d'artistes issus du monde germanique. "Elle compte davantage d'oeuvres emblématiques d'artistes de renom qui ont marqué l'histoire de l'art de l'Allemagne, comme Kiefer, Georg Baselitz et Jörg Immendorff. Ceci dit, nos collègues de Francfort se disent impressionnés par l'audace de notre collection."

"Building a dialogue", dans la salle des guichets de la Banque nationale de Belgique à Bruxelles, jusqu'au 15 septembre.

N'achetez pas avec vos oreilles

Les conservateurs de la collection de la Banque nationale de Belgique ont-ils une recommandation aux entreprises qui veulent commencer leur propre collection ? "Commencez par développer vos goûts et votre culture, explique Yves Randaxhe. Mais voici le conseil le plus important : faites-vous aider par un professionnel. Travaillez avec un observateur averti, un conservateur de musée, par exemple. Et puis pour bien acheter, faites confiance à vos yeux, pas à vos oreilles. Evitez donc d'acheter quand tout le monde achète, et ce afin de ne pas payer trop cher. Mieux vaut commencer modestement. Vos premières acquisitions ne seront peut-être pas les plus judicieuses mais l'essentiel est d'apprendre de ses erreurs. Commencez, par exemple, par vous intéresser aux esquisses, moins coûteuses que les tableaux. C'est ce que je fais. En Belgique, il est tout à fait possible de se constituer une collection d'art avec peu de moyens, à condition de bien se faire conseiller. Renseignez-vous, visitez les ateliers, etc. Certains professionnels investissent dans l'art mais c'est un jeu dangereux. Celui qui ne s'y connaît pas risque fort de perdre quelques plumes. Le marché de l'art est particulièrement volatil, même pour les artistes renommés. Il est quasi impossible de prédire l'évolution de la cote d'un artiste. Sandro Boticelli, grand peintre de la Renaissance, ne suscitait que peu d'intérêt jusqu'au milieu du 19e siècle. Il passe aujourd'hui pour un génie. Les goûts changent. Le mobilier du 18e siècle qui valait des fortunes il y a 20-30 ans n'a plus aucune valeur aujourd'hui. Il est toujours aussi beau mais, en termes d'investissement, sa valeur est nulle. C'est triste, non ? "

© Franky Verdickt