Un immense hall en béton ciré, un escalier caché dans un cube, des murs blancs sous une structure métallique, un éclairage puissant : le lieu ressemble à celui d'une foire d'art contemporain à la mode. Mais au lieu des superstars de la création actuelle, les tableaux accrochés aux cimaises sont signés pour la plupart par des artistes belges disparus, pas ou peu connus. " Certains n'ont jamais été exposés ", nous précise fièrement Constantin Chariot qui dirige l'endroit. La puissance de quelques toiles nous subjugue. On note malgré tout un grand Alechinsky et quelques oeuvres de Jo Delahaut, cofondateur du groupe Cobra, mais le paradoxe n'en est que plus grand. Pourquoi présenter des artistes à moitié oubliés dans un tel espace ?

Jo Delahaut, " Relation colorée jaune-bleu ", 1967. Un des rares artistes exposés à avoir traversé l'histoire. © pg

Après l'horreur

Un petit tour sous la grande nef permet vite de réaliser qu'outre leur belgitude, les 250 oeuvres de " Painting Belgium " ont pour point commun d'avoir été réalisées entre 1945 et 1975 et d'être toutes abstraites. La période correspond à celle d'une précédente exposition intitulée " Sculpting Belgium ", miroir de celle-ci, et l'abstraction, un choix délibéré qui, selon Constantin Chariot, refléterait un certain tropisme belge. Il semble en effet que les " trente glorieuses " réputées pour leur prospérité économique et leur insouciance aient engendré en Belgique un retour massif vers l'abstraction. Rien à voir avec une nostalgie pour Malevitch ou le constructivisme d'avant-guerre.

" Cette génération d'artistes souhaitait inconsciemment réinventer le sujet et l'objet de leur peinture en créant une nouvelle figuration qui n'était pas celle du réel mais plutôt celle des rêves ", raconte le directeur de la Patinoire royale, qui a participé à la rédaction du catalogue. Une façon, selon lui, de " faire table rase " du passé et du réel après les atrocités de la guerre. L'exploration des voies de l'inconscient ouvertes par Freud n'était pas non plus étrangère à ce type d'expression, qui laissait une large place à la spontanéité de l'artiste. L'accrochage, très réussi, permet de passer insensiblement d'une abstraction constituée de structures géométriques assez esthétiques, qualifiée d'" apollinienne ", à une peinture abstraite beaucoup plus organique et débridée que l'on qualifie quant à elle de " dionysiaque ".

Berthe Dubail, " Rue de Naples ", 1963. Une artiste sous-évaluée, mais qui ne devrait pas le rester. © pg

Jeu de piste

Rassembler un tel éventail de toiles s'est révélé une formidable chasse aux oeuvres pour Constantin Chariot qui admet avoir fait quelques découvertes en travaillant avec les deux commissaires de l'exposition, Serge Goyens de Heusch et Nicole d'Huart. Le premier, ancien galeriste et collectionneur, est à l'origine de la Fondation pour la promotion de l'art belge contemporain, tandis que la seconde est conservatrice honoraire du Musée d'Ixelles. Devant la profusion des pistes à investiguer, il a fallu rapidement faire un tri. C'est l'association de la Jeune Peinture belge fondée en 1946 à l'initiative du galeriste Robert Delevoy qui a finalement servi de fil rouge pour sélectionner les peintres. On retrouve dans le choix final un grand nombre de femmes, pourtant peu représentées à l'époque, et seulement six artistes vivants.

Constantin Chariot " Le modèle hybride que nous avons inventé est appelé à connaître un certain succès. " © pg

Parmi ces derniers, Constantin Chariot se souvient de Gabriel Belgeonne avec lequel il a déroulé des toiles dont il avait lui-même perdu le souvenir. Connu essentiellement pour son travail de gravure et d'édition, l'artiste avait abandonné la peinture dans les années 1960, découragé par son professeur de l'époque. Le directeur de la Patinoire royale nous décrit avec la même émotion l'atelier de Jean Milo situé à Lasne, une sorte de " mausolée " où le temps s'est arrêté laissant les pinceaux dans la térébenthine.

A l'entendre, Jean Milo, dont il compare le talent à celui de Jo Delahaut, est le " plus grand oublié de l'histoire belge de l'après-guerre " et mériterait à lui seul une rétrospective. Pareil pour Antoine Mortier dont l'intensité du trait n'a selon lui " rien à rougir " d'une comparaison avec celui de Pierre Soulages, bien que l'écart entre leur cote se mesure d'un ou deux zéros.

Constantin Chariot ne s'en cache pas, derrière ces artistes sous-estimés, il y a évidemment un marché à créer. A part quelques exceptions, comme la grande toile d'Alechinsky dont l'absence était inenvisageable, tous les tableaux accrochés sont à vendre. Leurs prix qui vont de 1.500 à 160.000 euros sont, selon lui, en dessous de leurs véritables valeurs artistiques. Il évoque les noms de Jan Dries (exposé actuellement dans la verrière) et Francis Dusépulchre, deux sculpteurs sous-évalués à ses yeux, qui faisaient partie de " Sculpting Belgium " en 2017 et qui font aujourd'hui l'objet d'expositions monographiques. " Je pense que certains artistes peintres présents sur nos cimaises vont connaître le même sort ", affirme-t-il en citant plus particulièrement Berthe Dubail, Gisèle Van Lange et Jean Milo.

Potentiel incontestable

" Il est difficile de penser qu'un artiste qui est mort quasiment dans l'anonymat devienne tout d'un coup un grand nom ", reconnaît Constantin Chariot. Mais le potentiel de cette génération d'artistes oubliés lui semble incontestable. L'engouement pour le vintage et les sixties à travers la mode du design scandinave va dans ce sens. " La peinture ne suit peut-être pas pour l'instant, constate-il, mais les objets et les tableaux de cette époque s'accordent bien avec l'architecture d'aujourd'hui ". Une question de temps mais aussi de travail auprès du public.

S'il fait le pari d'une place sur le marché pour ces peintres qui appartiennent, selon lui, à " un patrimoine belge souvent inconscient ", l'ampleur de la tâche est plus importante qu'il n'y paraît. En effet, comme le directeur le déplore lui-même, " la machine à promouvoir l'art belge s'est enrayée depuis les années 1980 ". Suite à la régionalisation du pays, les artistes belges ont disparu pour devenir wallons ou flamands. Les Régions, et en particulier la Flandre, ont commencé à tirer la couverture à elles pour mettre en avant leurs propres créations. C'est ce qui explique à ses yeux le succès de figures de l'art contemporain comme Jan Fabre, Luc Tuymans, Berlinde De Bruyckere ou Wim Delvoye. " Ces artistes ne sont plus tout à fait belges mais essentiellement flamands ". Leur prédominance n'occulte pas seulement le reste du pays mais aussi leurs prédécesseurs étiquetés " belges " relégués dans l'ombre et déprogrammés des grandes manifestations artistiques.

La patinoire royale " Ni une galerie, ni un musée, ni un centre d'art, mais les trois à la fois. " © PG / Tanguy Aumont - Airstudio pour la Patinoire Royale

L'art belge est donc un label à reconstruire et c'est précisément la mission d'une exposition comme " Painting Belgium ". Un objectif quasi idéologique que ne dément pas Constantin Chariot : " Il n'y a aucune exposition qui n'ait pas de visée politique ". Vivier exceptionnel d'artistes depuis van Eyck, la Belgique, selon lui, ne peut pas se résoudre à disparaître de la scène artistique internationale.

Devant des ambitions si grandes, on peut s'interroger à juste titre sur la nature du lieu qui les abrite. " La Patinoire royale n'est ni une galerie d'art, ni un musée, ni un centre d'art, mais les trois à la fois ", nous répond notre interlocuteur. Une définition téméraire qui correspond toutefois assez bien à l'impression que dégage l'endroit et au parcours professionnel composite de son directeur, diplômé d'histoire de l'art, conservateur de musée pendant plus de 20 ans, conseiller culturel auprès de Didier Reynders et banquier d'affaires chez Degroof au début de sa carrière. Il est vrai que son emplacement privilégié à Bruxelles et les dimensions impressionnantes du bâtiment lui donnent instantanément des allures d'espace muséal.

La patinoire royale " Ni une galerie, ni un musée, ni un centre d'art, mais les trois à la fois. " © PG / Tanguy Aumont - Airstudio pour la Patinoire Royale

Constantin Chariot revendique lui-même cette vocation quasi institutionnelle à travers la mise en place d'un service éducatif et d'une certaine rigueur scientifique avec, pour les expositions majeures, la nomination de commissaires et la publication de catalogues.

Frontière floue

Malgré ce gage de sérieux, on s'imagine sans peine que la frontière floue entre musée et galerie de la Patinoire royale a posé quelques problèmes au début. Son directeur l'avoue : " quand on disait que les tableaux étaient à vendre et qu'on montrait une liste de prix, les gens hallucinaient ". Le malentendu est apparemment surmonté et l'endroit s'est même agrémenté d'un restaurant en janvier dernier. " Le modèle hybride que nous avons inventé est appelé à connaître un certain succès ", s'enthousiasme-t-il en pointant le fait que les activités muséales et commerciales sont aujourd'hui de plus en plus interconnectées par nécessité. Car il l'admet, " les expositions coûtent cher ", trop cher pour le service public qu'il a quitté parce qu'il ne rencontrait plus ses objectifs. " Aujourd'hui, on vous demande de faire des miracles avec des bouts de ficelle ", déplore-t-il.

" Painting Belgium ", jusqu'au 7 décembre, à la Patinoire Royale, 15 rue Veydt, 1060 Bruxelles, www.prvbgallery.com

Chimérique Kanal

Sollicité à plusieurs reprises, le directeur de la Patinoire royale n'avait jamais souhaité jusqu'ici donner son avis sur la création de Kanal - Centre Pompidou, le nouveau musée d'art moderne et contemporain de la Région de Bruxelles- Capitale, logé en bordure du canal. Après un an d'expositions et la fermeture provisoire du site pour travaux, Constantin Chariot a toutefois eu le temps de se forger une opinion. L'idée d'un musée lui semble bonne. " C'est probablement ce dont Bruxelles avait besoin pour enfin reprendre sa place dans le chorus des capitales culturelles européennes ", analyse-t-il après une évocation du manque d'ambition et de l'état pitoyable des musées actuels. En revanche, l'homme désapprouve radicalement le choix du quartier, décentré et déprécié et dont la population ultra-citadine et célibataire n'est pas, selon lui, celle du public concerné.

" Certains investisseurs, indique-t-il, ont vu dans le projet Kanal une formidable opportunité à la Bilbao de revaloriser le mètre carré constructible ". Sa critique pointe également le choix de l'ancien bâtiment Citroën. " Des milliers de mètres carrés dans une verrière orientée plein sud à côté d'un point d'eau : on peut dire que, pour un musée, il y a mieux ", commente-il, regrettant que l'on n'ait pas plutôt utilisé les fonds pour revaloriser un musée existant. Transférer les voitures de l'Autoworld dans l'ancien garage du canal pour libérer au Cinquantenaire un immense hall d'exposition lui aurait paru plus judicieux.Le partenariat avec le Centre Pompidou, à Paris, le laisse également un peu " songeur ". Outre le coût de cette association, il souligne le manque de contrôle d'un projet abandonné à la libre appréciation " d'on ne sait qui pour faire on ne sait quoi ". " Il aurait fallu mettre plus de monde autour de la table pour y réfléchir ", regrette-t-il. Dans une ville caractérisée par un marché de l'art très actif et la présence historique de nombreux collectionneurs, les interlocuteurs n'auraient effectivement pas manqué.