"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme ", écrivait Rabelais. La citation sied parfaitement au nouveau roman de Franck Thilliez, LUCA. Cet autre roi du thriller français, membre de la Ligue de l'imaginaire comme Olivier Norek dont nous recensions l'ouvrage voici deux semaines, a pour habitude d'inviter la science et ses dernières avancées dans ses livres. Souvent utilisées à mauvais escient, elles deviennent les armes de criminels pervers, fournissant ainsi la matière idéale à la fabrique d'angoisses dont raffolle le romancier.

Un homme apeuré et porteur d'un message se présente à l'entrée de la police judiciaire parisienne. Il panique, se dit surveillé et soudain s'écroule. L'enquête conclura à l'explosion de son pacemaker suite à une surchauffe provoquée à distance. Le supplice d'un homme et une femme, inconnus l'un pour l'autre, qui se retrouvent enfermés côte à côte, est retransmis via les réseaux sociaux et un site internet. La police est impuissante, sans indice, sans mobile, pour démasquer celui ou celle qui se fait appeler - belle ironie - " l'Ange ".

Ministère de la Vérité

Réseaux sociaux, connectivité, hacking sont au coeur du suspense tricoté ici par Franck Thilliez. Pour nous expliquer sa source d'inspiration, l'auteur nous rappelle 1984 d'Orwell, son ministère de la Vérité, Big Brother et sa police de la Pensée, tous agents omniscients. " Aujourd'hui, il est aussi possible de tout surveiller par les algorithmes. Ils nous connaissent mieux que ce que nous connaissons de nous-mêmes. Internet n'oublie rien et s'étend dans nos vies. " Et le Lillois de relever un ultime paradoxe. " En même temps, dans cette masse d'informations, il est facile de se cacher. D'où la difficulté pour la police de repérer les cybercriminels, et singulièrement pour Sharko (personnage fétiche de Franck Thilliez, et plutôt de la vieille école du contact et du terrain, Ndlr), qui semble dépassé. " Devant l'écran, le commissaire reste coi, faute d'éléments, et constate que le compteur du nombre de connexions à ce spectacle macabre ne cesse de grimper, l'humain se nourrissant d'angoisse et de fascination pour le mal. Vision bien noire que celle de l'auteur sur notre humanité. " L'écriture est pour moi la manifestation d'une angoisse. J'ai besoin de sentir quelque chose de très sombre. Mes premiers romans l'étaient de manière plus viscérale encore. " Franck Thilliez semble trouver un malin plaisir à nous faire peur, et, avouons-le, s'en tire à merveille. " Quand je fais mes recherches, je franchis des frontières, ici celle du darknet . Cet aspect transgressif plaît au lecteur parce qu'il donne aussi un éclairage sur le monde dans lequel il vit. "

Sur chacun d'entre eux était écrit : "Cliquez pour me sauver.

Coeur bien accroché

C'est le coeur bien accroché qu'on dévore LUCA. Ne le faut-il pas aussi pour le rédiger ? " Quand j'écris, je prends de la distance. Je me limite presque aux aspects 'journalistiques', cherchant à mettre à la portée de tous des sujets compliqués. L'émotion, je la glisse plutôt dans mes personnages. " Les fidèles lecteurs sont bien sûr pris à confidence quand le passé parfois tortueux de Sharko et Lucie, couple à la ville comme au boulot, est évoqué, ou quand l'instabilité psychologique de Nicolas, leur collègue, est évoquée. C'est ici que l'empathie se crée.

Au bout de ses 552 pages, LUCA aura brassé bien des aspects en débat de la science contemporaine, de la high-tech médicale à la marchandisation des corps en passant par " l'augmentation de l'homme " via l'amélioration de ses performances. Mais on reconnaîtra aussi à Franck Thilliez le talent d'avoir pu nous passionner avec une enquête qui, par ses aspects immobiles - des flics plantés devant l'écran - aurait pu se laisser aller. Au contraire, il parvient à " matérialiser cette latence des réseaux sociaux ", comme il la nomme lui-même. Un élément de la recette ? " Faire en sorte que, dans mon écriture, tout soit sujet à mystère. "

" LUCA ", Franck Thilliez, éditions Fleuve noir, 552 pages, 22,90 euros