Il y a un an, le journal suisse Le Temps n'hésitait pas à qualifier Patrick Aebischer de " punk " du monde académique. Un terme loin d'être mal choisi à l'égard de ce non-conformiste qui, en assurant durant 16 ans à la présidence de l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), est parvenu à hisser haut le pavillon de cette université des sciences dans le paysage mondial, en ne faisant rien comme ses pairs européens. Aujourd'hui, l'école qu'il a dirigée est perchée au 11e rang mondial en ingénierie selon le ranking de Shanghai. Elle a gagné une centaine de places au classement général en une dizaine d'années. Le classement Times Higher Education la classe première université mondiale de moins de 50 ans. Notons encore qu'une start-up se crée environ tous les mois sur ce campus et que chaque année, cet écosystème universitaire attire plus de 400 millions euros d'investissements capital-risque. Pourtant, en 2000, lorsque Patrick est catapulté à la tête de l'école, peu étaient ceux qui auraient misé sur ce docteur en neurosciences perdu au milieu d'ingénieurs pour placer l'EPFL sur la carte mondiale, ni pour faire doubler le nombre d'étudiants de cette école alors encore considérée comme une institution de province.
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Il y a un an, le journal suisse Le Temps n'hésitait pas à qualifier Patrick Aebischer de " punk " du monde académique. Un terme loin d'être mal choisi à l'égard de ce non-conformiste qui, en assurant durant 16 ans à la présidence de l'Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), est parvenu à hisser haut le pavillon de cette université des sciences dans le paysage mondial, en ne faisant rien comme ses pairs européens. Aujourd'hui, l'école qu'il a dirigée est perchée au 11e rang mondial en ingénierie selon le ranking de Shanghai. Elle a gagné une centaine de places au classement général en une dizaine d'années. Le classement Times Higher Education la classe première université mondiale de moins de 50 ans. Notons encore qu'une start-up se crée environ tous les mois sur ce campus et que chaque année, cet écosystème universitaire attire plus de 400 millions euros d'investissements capital-risque. Pourtant, en 2000, lorsque Patrick est catapulté à la tête de l'école, peu étaient ceux qui auraient misé sur ce docteur en neurosciences perdu au milieu d'ingénieurs pour placer l'EPFL sur la carte mondiale, ni pour faire doubler le nombre d'étudiants de cette école alors encore considérée comme une institution de province. De passage en terres wallonnes pour se voir remettre le titre de Docteur Honoris Causa par l'ULg, celui qui est aujourd'hui redevenu un professeur ordinaire a livré à Trends-Tendances les ingrédients de sa recette tout en plaidant pour la mise sur pied d'un réseau " d'universités de rang mondial " en Europe. Europhile revendiqué, il considère en effet que la course européenne pour le développement de " sa " Silicon Valley passera forcément par là. " On a inventé le concept des universités il y a 800-900 ans, retrace le professeur. On l'a un peu perdu au début du siècle au profit des Américains. Les Asiatiques sont en train de monter. L'Europe, qui a une bonne base, doit avoir l'audace de dire qu'il lui faudrait 10-15 universités qui tracent la voie. " Pour parvenir à cet objectif, le Suisse plaide pour le développement de brands, des marques fortes à l'image de Stanford et Berkeley, capables d'être identifiées au beau milieu des nouveaux viviers à cerveaux que sont la Chine ou de l'Inde. En règle générale, ces brands correspondent à trois critères, remarque le professeur : " Elles comptent à peu près 10.000 étudiants, dont la moitié de graduates, explique Patrick Aebischer. A côté de cela, vous avez à peu près 500 laboratoires de recherche et enfin, près d'un milliard de budget. Je résume grossièrement mais si vous avez 50.000 étudiants, vous êtes une université de masse ". Dans l'équation, la valeur première d'une université de rang mondial reste donc la qualité et non la quantité de ses cerveaux. Il est donc primordial de pouvoir attirer des professeurs de talent, venant d'un peu partout. Et pour cela, au-delà du salaire, il faut parier sur la reconnaissance. " Dans les universités européennes, quand vous commencez dans un labo, vous êtes, je ne vais pas dire le porte-serviette, mais l'assistant du professeur. Vous attendez en fait que ce professeur parte à a retraite pour qu'il y ait une chance de rentrer dans le système, pointe Patrick Aebischer. Alors qu'aux Etats-Unis, on vous donne une chance d'entrée de jeu. C'est ce qu'on appelle le tenure track. " Un système qu'il se targue d'avoir été le premier à mettre en place en Europe continentale. Sans rentrer dans les détails, à l'EPFL, les postdocs sont rémunérés huit ans pour travailler de manière indépendante et faire leurs preuves au sein de leur laboratoire, avec une évaluation au bout de six ans. Une approche au mérite qui a retenu l'attention d'Albert Corhay, recteur de l'ULg. " Nous sommes justement en train de réfléchir par rapport aux différentes catégories de personnel, à des systèmes de promotion différents ", dit-il. Pour séduire toujours plus à l'étranger, l'EPFL a également fait le pari de l'anglais, devenu la langue principale pour les branches scientifiques. " Si vous voulez attirer les meilleurs profs, et que vous leurs dites que dans les deux ans ils doivent apprendre le français, votre probabilité d'y arriver est quasi nulle. Il nous faut une langue véhiculaire commune et aujourd'hui c'est l'anglais. " Une évidence pour Patrick Aebischer, pas forcément pour les universités francophones de Belgique, même si des évolutions sont à constater. " Culturellement, c'est plus difficile, relève, non sans une pointe de regret, Bernard Surlemont, professeur d'entrepreneuriat à HEC Liège. Au niveau des masters, c'est un combat d'arrière-garde de vouloir préserver le français. " L'ultime atout de rayonnement de l'EPFL, c'est sans doute son campus ultramoderne parsemé d'audaces architecturales, à l'image du Rolex Learning Center, bibliothèque de 20.200 m2 ouverte sept jours sur sept au public et financé grâce à de nombreuses participations privées. Outre un important apport public issu du niveau fédéral (environ 600 millions de francs suisses, soit près de deux tiers de son budget), l'université a en effet étendu son pouvoir d'action financier grâce aux fonds privés et à la philanthropie. Des partenariats avec l'industrie, comme la création de chaires, que l'ex-président assume sans complexe, alors que des géants comme Nestlé se sont installés à même le campus pour être au plus près de l'intelligence qui s'y développe. Les critiques qui pointent un risque pour l'indépendance de la recherche ne sont jamais bien loin. " Il y a des garde-fous, se défend Patrick Aebischer. Sur tout ce qui est propriété intellectuelle, il faut que tout ce qui est fait à l'intérieur d'une université appartienne à l'université. Et puis la deuxième grande règle, c'est que vous ne pouvez pas empêcher quelqu'un de publier. " Si la proximité avec de tels géants industriels mérite bien un débat, il faut noter qu'en matière de coûts des études, l'EPFL n'a pas suivi la voie du modèle anglo-saxon. " C'est 1.000 euros par année pour entrer chez nous, que vous soyez Chinois ou Suisse. Ça fait aussi partie de la politique d'attrait ", se targue Patrick Aebischer, avec une certaine fierté. L'ultime filtre, c'est plutôt l'exigence de niveau, surtout vis-à-vis des étrangers et notamment les Français, très nombreux parmi les étudiants de l'EPFL. " On demande un 16 au bac scientifique français. La même sélection que l'Ecole polytechnique en France. Mais l'an dernier, la moyenne était 17,8 ! " Fort heureux pour la Suisse, donc. Mais le reste de l'Europe a-t-il lui aussi le droit de rêver ? Patrick Aebischer est convaincu que oui. Selon lui, le renouveau des universités européennes ne viendra cependant pas des grands pays comme l'Allemagne ou la France, où l'enseignement et la recherche ont connu une séparation. " Je pense que ça viendra plus de la Suède, du Danemark ou de la Belgique ", où ce lien a été préservé. Cocorico, alors ? Cela reste à voir. " La difficulté, c'est de pouvoir couvrir des domaines où l'on peut facilement valoriser la recherche ", nuance Albert Corhay, rappelant que l'EPFL partait tout de même avec l'avantage d'être une institution spécialisée. Dans le domaine des technologies, c'est évidemment plus facile. " Un des énormes challenges de la refonte de l'enseignement supérieur, dans notre contexte belge (mais pas uniquement), c'est que cela nécessite de pouvoir définir les domaines dans lesquels on prétend être les meilleurs, appuie Bernard Surlemont. Et ça, c'est très compliqué dans un univers comme celui-là. On n'est pas dans une entreprise, où l'on définit clairement les stratégies. "