Cette année-là, Jean-Charles Duval a convoqué ses salariés et son équipe de direction. " Il leur a dit qu'il était malade, qu'il allait partir, qu'il voulait que je reprenne le flambeau. Et il leur a lancé : 'Si vous ne lui faites pas confiance, partez maintenant' ", raconte son épouse. Julien, Charles et Louis avaient quatre, six et huit ans, Carol Duval-Leroy, 36.
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Cette année-là, Jean-Charles Duval a convoqué ses salariés et son équipe de direction. " Il leur a dit qu'il était malade, qu'il allait partir, qu'il voulait que je reprenne le flambeau. Et il leur a lancé : 'Si vous ne lui faites pas confiance, partez maintenant' ", raconte son épouse. Julien, Charles et Louis avaient quatre, six et huit ans, Carol Duval-Leroy, 36. Aujourd'hui, ses trois enfants travaillent à ses côtés dans l'entreprise fondée par deux de leurs ancêtres, l'un vigneron, l'autre négociant, il y a 158 ans. " Depuis 1859, les rênes de la maison se transmettaient de père en fils ", précise cette dirigeante à la volonté de fer et à la vie romanesque. Car cette fille d'un riche industriel belge, enfant de parents divorcés, n'avait pas 15 ans lorsqu'elle a rencontré son mari au Rotary Club, dont leurs pères étaient membres. Après avoir lâché ses études d'économie, Carol Duval-Leroy, grande voyageuse, part vivre à Ibiza puis au Congo. De son côté, Jean-Charles Duval se marie, a un premier fils, Edouard, aujourd'hui importateur de Duval-Leroy en Chine et propriétaire d'un vignoble qui fournit la marque en raisins. Mais lorsque, tombé gravement malade à l'âge de 28 ans, Jean-Charles Duval doit subir un triple pontage coronarien, il décide de changer de vie : il épouse son amour de jeunesse. " Nous avons vécu 10 ans merveilleux. Mais mon mari n'a pas cessé d'avoir des soucis de santé. Même notre voyage de noces s'est déroulé à l'hôpital ! ", déclare cette patronne au regard bleu, au caractère trempé, qui, soucieuse de rester aux côtés de son époux, a passé son permis pour chasser sangliers, chevreuils, canards ou perdreaux. " Sinon, le week-end, je ne voyais plus mon mari, confie-t-elle. Il était passionné de chasse ! " De quoi aussi côtoyer des professionnels du vin, pour celle qui deviendra, en 2007, la première femme à présider l'Association viticole champenoise. En 1991, une femme à la tête d'un vignoble, ce n'était pas si fréquent. Même si l'histoire du champagne est marquée par plusieurs veuves, de Barbe-Nicole Ponsardin, dite la Veuve Clicquot, à Jeanne Alexandrine Pommery. Or, la Bruxelloise Carol Duval-Leroy, qui avait fait ses premiers pas dans l'immobilier, n'était pas du sérail. " J'étais une femme et j'étais une étrangère, raconte cette passionnée de voile. Les milieux champenois étaient très fermés derrière de grands murs. Il y avait un côté secret que je ne comprenais pas. " De son métier, Carol Duval-Leroy, qui rêvait d'ouvrir un restaurant, a tout appris. " Au début, je m'occupais de la logistique pour accueillir les 250 vendangeurs ", dit-elle, alors qu'elle déambule d'un pas vif dans la fraîcheur de ses caves. Et de montrer, au passage, son petit chien blanc Asti, sur les talons, les panneaux solaires, le mur végétalisé et le système de récupération d'eau de pluie installés dans son entreprise... Lors de ses premiers mois de gérante, les temps sont durs : avant de rendre l'âme, son époux venait de payer les droits de succession anticipés sur l'héritage de son père. D'ailleurs, certaines règles de la fiscalité française la font bondir : " Dès lors que tout est réinvesti dans l'outil de travail, on ne devrait pas payer autant ! ". A l'époque, elle fait front. Fin 1991, elle convie clients, fournisseurs et concurrents à une grande fête pour leur montrer que l'entreprise familiale n'est pas à vendre. Et elle se met au travail. Volontaire, ambitieuse, audacieuse, autoritaire, dit-on. Généreuse et respectée, crainte parfois, authentique en tout cas. " J'ai mon caractère ", sourit celle qui a changé le patronyme des siens de Duval en Duval-Leroy, du nom des deux fondateurs, pour mieux " incarner les valeurs familiales " de la marque. Très vite, elle a diminué les marques distributeur et fait certifier sa production ISO 9002. Une première pour une maison de vins, assure cette dirigeante pétillante et soignée qui, dans la foulée, a remplacé le chef de cave par une femme. Elle a mis aussi le cap sur l'international... mais où qu'elle se trouve dans le monde, elle rentrait chaque week-end auprès de ses fils de retour de pension. Au quotidien, elle a noué des liens avec des chefs, crée des cuvées sur mesure, organisé des concours... histoire d'ancrer Duval-Leroy dans le monde de la gastronomie. Après avoir lancé la cuvée Femme de champagne, cette cuisinière a même rédigé un livre de recettes assorties à ses vins : " Le champagne ne doit pas forcément se consommer avec des plats chers. La tarte au boudin, par exemple, se marie bien avec les bulles ", assure cette championne de soufflés au fromage, faits grâce aux oeufs de ses 80 poules de race. A croire que cette mère, quatre fois grand-mère, ne s'arrête jamais.