L'empoisonnement en 2020 d'Alexeï Navalny, leader de l'opposition russe, et son emprisonnement en 2021 ont achevé la dérive du régime de Vladimir Poutine d'une autocratie consensuelle en tyrannie dans laquelle un petit groupe de personnes exerce le pouvoir sans contraintes légales ni constitutionnelles. Tandis que le Kremlin consolide cette transformation, deux vestiges de la démocratie héritée des années 1990 lui font encore obstacle: d'un côté les élections, de l'autre la liberté d'internet. Ces deux vestiges sont en train d'être pulvérisés.
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L'empoisonnement en 2020 d'Alexeï Navalny, leader de l'opposition russe, et son emprisonnement en 2021 ont achevé la dérive du régime de Vladimir Poutine d'une autocratie consensuelle en tyrannie dans laquelle un petit groupe de personnes exerce le pouvoir sans contraintes légales ni constitutionnelles. Tandis que le Kremlin consolide cette transformation, deux vestiges de la démocratie héritée des années 1990 lui font encore obstacle: d'un côté les élections, de l'autre la liberté d'internet. Ces deux vestiges sont en train d'être pulvérisés. Commençons par les élections. En 2021, Vladimir Poutine s'est débarrassé des restrictions constitutionnelles qui l'obligeaient à quitter ses fonctions en 2024. Il peut désormais gouverner au moins jusqu'en 2036 et probablement au-delà, mais il doit encore maquiller son coup de force d'un vernis électoral. Pourtant, comme l'ont montré les élections législatives de septembre 2021, le déclin du soutien au régime de Vladimir Poutine est loin d'être un obstacle à sa victoire. Si les résultats n'avaient été truqués, le parti de Poutine, Russie Unie, aurait obtenu un peu plus de 30% des voix, selon Sergey Shpilkin, un analyste de données. Au lieu de cela, il a obtenu près de 50% des voix et une majorité qualifiée à la Douma. En emprisonnant Alexeï Navalny, en chassant ses collaborateurs de Russie et en réprimant tous ceux qui le soutiennent, le Kremlin a interdit, de fait, la politique participative. L'objectif est de conserver les élections, mais de se débarrasser de toute alternative à Poutine. Pourtant, la répression physique de ses adversaires ne suffit plus. En effet, le plus grand défi du Kremlin vient d'internet, qui permet à la société civile de s'organiser et a permis à Alexeï Navalny de s'ériger en figure de proue de l'opposition, reconnue par la majorité du pays. Jusqu'à récemment, l'internet russe était relativement libre. Vladimir Poutine a accédé au pouvoir grâce à la télévision et considère internet comme un média marginal. (Il se plaît à dire qu'il ne surfe jamais en ligne, n'utilise jamais d'ordinateur et ne possède même pas de téléphone portable.) Cependant, au cours des 10 dernières années, la montée en flèche d'internet a sapé l'utilité du monopole du Kremlin sur la télévision. La part d'internet et des réseaux sociaux sur l'ensemble des sources d'information est passée de 18% en 2013-15 à 45% en 2021. Alexeï Navalny a été banni des chaînes de télévision contrôlées par l'Etat, mais son audience sur YouTube est comparable en volume à celle de n'importe quel journal télévisé d'une chaîne publique. Le Kremlin a interdit tous les sites web liés à Alexeï Navalny, les jugeant "extrémistes". Le pouvoir a installé des équipements et contraint les fournisseurs à entraver l'accès à Twitter pour éviter le téléchargement de photos ou de vidéos. Il a menacé le personnel russe d'Apple et de Google de poursuites pénales pour qu'ils retirent l'application de Navalny de leurs boutiques. Les médias et les journalistes ont été déclarés "agents étrangers", ce qui les empêche presque totalement d'exercer leurs activités en Russie. Le problème le plus épineux pour le pouvoir reste toutefois YouTube, la plateforme d'hébergement de vidéos de Google. Bien que Google se plie de plus en plus aux exigences de la Russie en matière de suppression de contenu, le géant américain continue d'héberger les vidéos d'Alexeï Navalny, qui enregistrent des dizaines de millions de vues. Le blocage de YouTube pose toutefois problème. En effet, le service est utilisé par des millions de Russes qui s'intéressent peu à la politique, mais qui seraient outrés de ne plus pouvoir y accéder. Le Kremlin va accroître la pression sur Google pour qu'il rentre dans le rang: il pourrait ainsi ralentir son moteur de recherche et lui imposer des amendes. Le pouvoir central continuera à développer sa propre plateforme d'hébergement de vidéos, RuTube, vers laquelle il pourra transférer les contenus populaires, puis désactiver YouTube si nécessaire. La mainmise de l'Etat sur le monopole de l'information est au coeur du pouvoir de Poutine. La bataille de l'internet définira l'avenir proche de la Russie.