L'expo Beyrouth, les temps du design, présentée jusqu'au 14 août au Centre d'innovation et du design du Grand-Hornu, est à visiter (lire l'encadré). Pas seulement pour ses qualités intrinsèques, sa diversité plastique ou l'élégance des objets présentés mais aussi pour son accessibilité et son charme moderne, contemporain voire intemporel.
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L'expo Beyrouth, les temps du design, présentée jusqu'au 14 août au Centre d'innovation et du design du Grand-Hornu, est à visiter (lire l'encadré). Pas seulement pour ses qualités intrinsèques, sa diversité plastique ou l'élégance des objets présentés mais aussi pour son accessibilité et son charme moderne, contemporain voire intemporel. Surtout, cette expo défie le concept d'orientalisme. Du moins tel que l'intellectuel américano-palestinien Edward Saïd (1935-2003) le présentait dans son ouvrage phare L'orientalisme: l'Orient créé par l'Occident, publié en anglais en 1978. Ce professeur de littérature anglaise à l'université de Columbia y racontait comment l'Occident a folklorisé ses fantasmes sur l'Orient, proche ou lointain. Une idée que corrobore le Libanais Gregory Buchakjian, artiste et historien de l'art diplômé de La Sorbonne et qui a collaboré à l'expo Beyrouth. "Le concept d'orientalisme est biaisé, voire dangereux, rappelle-t-il. Parce qu'il transporte des notions un peu floues, d'érotisme par exemple. Je ne pense pas que nous fassions un art 'oriental': même s'il est peut-être l'une des sources d'inspiration, comme quelqu'un qui s'imprégnerait de l'art médiéval ou de la Renaissance... Au Grand-Hornu, les artistes exposés font des luminaires et d'autres objets, ils ne reconstituent pas des harems." C'est d'autant plus vrai que le Liban et le design contemporain ont une belle histoire commune. Celui-ci "débarque" dans le pays dès 1947 via le décorateur français Jean Royère qui y ouvre une agence et un atelier. Le succès est immédiat. Ses productions séduisent tout le Proche-Orient, se retrouvant chez Farouk d'Egypte, Hussein de Jordanie et même le shah d'Iran. Au pays du cèdre, le design se voit ensuite partout célébré, via notamment la Beirut Design Fair, la biennale House of Today ou encore la Beirut Design Week. Lorsqu'on l'a visité il y a quelques années, le quartier de Mar Mikhaël, proche du centre ville et riche en galeries, traduisait encore de façon très visible la modernité du design national. Lignes claires, couleurs sans ostentation, formes chaleureuses, imagination poétique... "Il y a vraiment une curiosité et une clientèle pour la création libanaise, nous disait à l'époque la propriétaire d'un élégant magasin de meubles et d'objets d'art. Pas seulement dans les pays du Golfe et arabes, mais aussi du côté de Paris, Londres et New York." Las, c'était compter sans ce qui allait suivre: dévaluation spectaculaire de la livre libanaise, guerre en Syrie voisine, covid et puis cette terrifiante explosion d'un entrepôt de nitrate d'ammonium le 4 août 2020 dans le port de Beyrouth, qui a détruit aussi nombre de galeries, showrooms et ateliers d'artistes. "Depuis plusieurs années, le Liban est dans une crise très profonde, un état de désastre économique, social et politique, confirme Gregory Buchakjian. Le tout encore amplifié par l'explosion de 2020. Les créateurs et les artistes, comme les autres, tentent de trouver des stratégies, des marchés, pour pouvoir survivre et se réinventer parce qu'au niveau local, le commerce de l'art semble complètement arrêté". On connaît les Libanais pour leur sens de l'export, leur présence en diaspora: que ce soit en Afrique subsaharienne ou sur le continent nord-américain, ils n'ont cessé de tisser des réseaux. Sans oublier avec la France, bien sûr, seconde patrie d'un territoire éminemment francophile. "Mais le point positif de cette terrible situation est qu'elle a sans doute encouragé les initiatives locales, artisanales, parallèles, communautaires", poursuit l'historien. Le design libanais n'est donc pas mort. Depuis une vingtaine d'années, la tendance est à la mise en avant d'artistes qui travaillent à partir de matériaux extrêmement variés. Comme le bois des meubles fantastiques de Thomas Trad ou le métal/végétal des fantasques lampes et vases de Pascal Hachem et Rana Hadda. Ou encore ce bureau qui semble de cuir mou, signé Marc Baroud. Tous partagent une forme de fraîcheur, d'inventivité, d'originalité. En matière de créativité, le Liban fait d'ailleurs curieusement penser à un autre petit pays très peuplé: le nôtre. Plus de 5 millions d'habitants entre mer et montagne, énormément de talents serrés sur 10.000 km2... Louma Salamé est la directrice de la Fondation Boghossian qui a logé, exposé ou primé des artistes à voir actuellement Grand-Hornu. L'institution bruxelloise a donc naturellement été associée à l'événement. "Via le port de Beyrouth, le Liban a toujours été à l'épicentre de la création et un lieu de dialogue entre Orient et Occident, rappelle-t-elle. Mais ce rayonnement vient aussi du fait que les designers locaux travaillent sur la couleur, la matière, l'équilibre des volumes et aussi certains motifs particuliers à l'Orient. Je pense à Nada Debs, qui ajoute à la célèbre marqueterie syrienne, des éléments moirés qui vont changer de couleur selon la lumière. Ou encore ce paravent daté de 1959 et signé Serge Sassouni, qui évoque le moucharabieh (cloison ajourée permettant d'ombrager les intérieurs, Ndlr)". Magie de la modernité, le design d'inspiration libanaise est en outre évidemment aussi accessible via le web, comme on le voit sur le site www.allureetbois.com qui propose notamment ses propres versions de moucharabieh contemporain, ou sur www.piasa.fr/fr/news/design- libanais, qui présente quelques figures montantes du secteur. Citons aussi le travail de la "star" Richard Yasmine (www.richard yasmine.com) qui rappelle la nécessité de travailler avec des artisans locaux. Le tout sans faire flamber les prix: on trouve déjà de belles pièces de design libanais à partir de 1.000 euros. Jusqu'à présent...