Christo est partout, même quand il n'est pas là. Lorsqu'en 2015, l'imposant viaduc du boulevard Reyers, à Bruxelles s'apprête à être démantelé, les riverains n'hésitent pas à comparer le mastodonte, recouvert de grandes bâches blafardes, aux fameux empaquetages de l'artiste. Il en va ainsi de sa notoriété : les édifices que Christo a savamment emballés au fil des décennies avec Jeanne-Claude, sa femme et collaboratrice d'origine française, disparue en 2009, font partie de la mémoire collective. Leur travail est connu bien au-delà du cercle des initiés et des habitués des galeries. Christo, d'origine bulgare, et son concept de wrapping ont même eu droit à une citation dans un épisode des Simpsons, la célèbre sitcom animée. C'est dire...
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Christo est partout, même quand il n'est pas là. Lorsqu'en 2015, l'imposant viaduc du boulevard Reyers, à Bruxelles s'apprête à être démantelé, les riverains n'hésitent pas à comparer le mastodonte, recouvert de grandes bâches blafardes, aux fameux empaquetages de l'artiste. Il en va ainsi de sa notoriété : les édifices que Christo a savamment emballés au fil des décennies avec Jeanne-Claude, sa femme et collaboratrice d'origine française, disparue en 2009, font partie de la mémoire collective. Leur travail est connu bien au-delà du cercle des initiés et des habitués des galeries. Christo, d'origine bulgare, et son concept de wrapping ont même eu droit à une citation dans un épisode des Simpsons, la célèbre sitcom animée. C'est dire... Et pourtant, martèle inlassablement l'octogénaire malicieux aux cheveux hirsutes et au débit saccadé, sa démarche artistique ne se limite pas à envelopper comme un paquet cadeau des ouvrages monumentaux sous des monceaux de tissus polymérisés. En témoigne, la Valley Curtain (1972) et son " rideau " tiré entre deux collines du Colorado ou les Floating Piers (2016), la dernière méga " production " en date de l'artiste, achevée pour la première fois sans le concours de Jeanne-Claude. Un " habillage " qui ne doit rien à l'empaquetage puisqu'il s'agit d'un maillage de passerelles posées à la surface du Lac d'Iseo, en Italie, rendues possibles grâce à l'assemblage titanesque de 2000.000 cubes flottants de polyéthylène. De ce projet très médiatisé qui a attiré plus d'un million de visiteurs, il est peu question dans l'exposition Urban Projects qui se tient jusqu'au 25 février prochain à l'ING Art Center, place Royale, à Bruxelles. La rétrospective consacrée à Christo et Jeanne-Claude, la première chez nous depuis longtemps, se penche uniquement sur leurs interventions urbaines. Les organisateurs ont rassemblé, en collaboration avec le maître, des dizaines de dessins préparatoires, des collages, des croquis, mais aussi des maquettes qui révèlent avec acuité la genèse de leurs projets qui s'étalent sur plus d'un demi-siècle. Tous ne sont pas de la même envergure. Les curatrices ont mis l'accent sur trois réalisations emblématiques, The Gates, à New York (2005), l'emballage du palais du Reichstag à Berlin (1995) et celui du Pont-Neuf de Paris (1985). C'est cet emballage parisien qui a fait connaître Christo au grand public. Pour la première fois depuis 1973 (l'année où le couple avait enturbanné la porte romaine de la Via Veneto), le public européen pouvait voir et fouler une des oeuvres de ces rebelles. Christo et son épouse avaient alors 50 ans, étant nés le même jour de la même année, le 13 juin 1935. L'emballage du Pont-Neuf fut une victoire pour les artistes qui jouissaient alors d'une reconnaissance bien plus grande aux Etats-Unis que sur le Vieux Continent. Pour recouvrir intégralement le plus ancien pont de Paris, long de 140 m, l'opération mobilisa 12 ingénieurs et 300 professionnels, dont des guides de haute montagne et des hommes-grenouilles chargés de hisser, tendre et arrimer les 42.000 m2 de toile en polyamide ignifugé, maintenue par 13 km de corde. Avec Christo, on n'est jamais loin du livre des records. Pourquoi tant d'efforts pour enfermer un joyau de l'architecture édifié sous Henri IV dans un sac en plastique ? Il faut revoir les témoignages au moment de l'inauguration des lieux, le 22 septembre 1985, pour mesurer le choc que représente à l'époque la démarche des deux trublions. Ce jour-là, les journalistes se demandent s'il s'agit d'un gag ou d'une lubie. Ils questionnent inlassablement l'artiste sur le sens de sa démarche que certains peinent à qualifier d'esthétique. Pourquoi l'empaquetage ? La question lui a été posée mille fois. Les mauvais jours, Christo répond qu'il n'y a rien à expliquer, pas plus que la musique. " Vous marchez autour, vous touchez, et c'est tout ". Les bons jours, il évoque - brièvement - l'expérience physique et sensorielle. Son procédé permet d'envisager les objets sous un nouveau jour, à 360 °, et de révéler l'essence de leur structure. Point. Pour le reste, il laisse les critiques sonder plus profondément son inconscient. Son obsession du drapé et de la dissimulation ? Une démarche mystique, lit-on souvent, un écho au Saint-Suaire, une résonance avec les rituels liturgiques, une évocation du Carême, lorsque dans les églises, on cache la croix sous un voile... Ajoutez à cela un prénom de circonstance, et la messe est dite ! Christo, lui, préfère botter en touche et mettre en avant son pragmatisme. Pour échafauder leurs projets, dont les coûts oscillent entre 10 et 18 millions d'euros, les époux, qui se sont installés à Manhattan en 1964, attirés par l'effervescence artistique new-yorkaise, ont créé la CVJ Corporation, initiales de Christo Vladimirov, les deux prénoms de l'artiste et de Javacheff, son patronyme. Au sein de leur compagnie où ils assurent ensemble les fonctions de président, trésorier et secrétaire adjoint, les rôles semblent bien répartis : pendant que monsieur, entièrement dévolu à son art, dessine 15 heures par jour, au cinquième étage de leur étroite maison en briques rouges de Soho, madame signe les contrats et fixe les prix de vente tout en participant intimement - bien plus que la légende ne veut le dire - à l'élaboration de chaque projet. Depuis la mort de Jeanne-Claude, il y a huit ans, la gérance a été confiée aux neveux respectifs des conjoints, Vladimir Javacheff et Jonathan Henery. Chez les Christo, on a le sens de la famille. D'autant que le vétéran, de son propre aveu, ne sait toujours pas se servir d'un ordinateur et refuse tout net le téléphone portable. " J'aime le vrai vent, le vrai soleil, je ne suis enthousiasmé que par les choses réelles ", dit-il avec son accent de l'est qui ne l'a jamais quitté. L'organigramme de la CVJ a beau avoir été chamboulé en 2009, la vocation de la société reste la même. Elle a pour ambition de s'assurer un maximum d'indépendance en s'affranchissant à 100 % du sponsoring, des donateurs et même des subsides publics. Un management tellement atypique qu'il fut étudié à Harvard en 2006 ! Les installations hors normes de Christo et Jeanne-Claude sont intégralement payées en fonds propres, essentiellement par la vente des dessins préparatoires qui se négocient, au plus haut, jusqu'à 500.000 dollars, et plus modestement par l'obligation qu'ont les institutions qui organisent des expositions les concernant d'acheter une ou plusieurs de leurs oeuvres pour une valeur fixée contractuellement. " Un engagement tout à fait légitime ", estime la direction d'ING, qui ne souhaite pas préciser le montant de la transaction qu'elle a dû passer avec l'artiste. Selon Artprice, la cote de Christo a grimpé de 31 % depuis 2000 pour un nombre d'oeuvres toujours croissant sur le marché des enchères. La moyenne s'établit à 250 lots par an, contre une centaine il y a 15 ans. Les dessins et collages, exclusivement réalisés de la propre main de Christo, sont d'autant plus appréciés qu'ils forment, avec les photos, la seule mémoire artistique de leurs monumentales installations. Celles-ci disparaissent rapidement, en général 15 jours après avoir été montées, et le plus souvent en raison de la fragilité des matériaux utilisés. Le contrôle exercé par Christo - qui n'a ni marchand ni agent attitré - et son équipe, qui forme rempart, semble total. Celui qui a grandi en Bulgarie sous le régime communiste, avant de fuir son pays natal pour s'installer en France en 1958, demeure le premier collectionneur de ses oeuvres, en dépit des acquisitions majeures de la Lilja Art Fund Foundation et de la Fondation Würth, sans lesquelles aucune rétrospective digne de ce nom ne pourrait avoir lieu dans le monde. Comme l'expliquait un jour Jeanne-Claude dans un entretien donné au cabinet de conseil Egon Zehnder, les oeuvres détenues par la CVJ sont conservées dans des entrepôts sécurisés (le plus important est situé à Bâle et appartient à Josy Kraft, autre bras droit de Christo) et servent de garantie bancaire au moment venu. " Ce n'est pas un secret : chaque fois que nous initions un projet et que nous avons besoin d'une ligne de crédit, nous collaborons avec les banques, confirmait Christo en 2014 au magazine Interview. Nous avons travaillé avec la Citibank pour Surrounded Islands à Miami, avec Schlumberger pour le Pont-Neuf, et avec le Crédit Suisse pour The Gates. C'est comme cela que nous nous sentons libres. " L'essentiel n'est pas de faire fortune (la CVJ Corp. réaliserait 600.000 dollars de revenus annuels) mais de se garantir un cash-flow quand il s'agit de sortir le carnet de chèques. Et à ce jeu-là, les Christo ont toujours préféré faire confiance à la rapidité des établissements de crédit pour assurer leur trésorerie plutôt qu'aux collectionneurs ou aux musées. Plus libéral, tu meurs... Il est loin le temps où le jeune élève de l'Académie des Beaux-Arts de Sofia était envoyé avec ses camarades dans les villages pour peindre des fresques de valeureux paysans brandissant des gerbes de blé tout à la gloire du réalisme socialiste ! Si la question du financement est au centre des préoccupations, c'est que les frais engagés sont colossaux. Les seules études de faisabilité d'Over the River, un projet initié en 1992 et récemment abandonné, où il était question d'étendre 9,5 km de panneaux de tissu argenté au-dessus de la rivière Arkansas, ont coûté la bagatelle de 14 millions de dollars en honoraires d'ingénieurs, de conseillers et d'avocats. Pour The Gates (2005) et son parcours de 13 km dans Central Park, la facture s'est élevée à 21 millions de dollars. Des chiffres astronomiques qui s'expliquent en partie par les conditions d'accès aux sites souvent prestigieux choisis par les Christo. Dans le cas de The Gates, les artistes ont dû s'acquitter - en plus des dépenses liées à la conception et la construction des 7.500 portiques en acier tendus de tissus safran en vinyle - de 3 millions de dollars à la société qui gère Central Park pour avoir accès aux mythiques espaces verts... Hors coûts de surveillance et de nettoyage. Le poids de l'administration ne semble jamais pourtant avoir découragé les Christo. Laure Martin, cocuratrice de l'exposition bruxelloise avec Patricia De Peuter, rappelle l'esprit de débrouillardise qui les a toujours animés : " En 1968, lorsqu'ils ont eu le projet d'ériger pour la Documenta de Kassel, en Allemagne, une tour gonflable de 85 m de haut, ils leur manquait 22.000 dollars pour la financer. Ce n'était pas une petite somme à l'époque. Jeanne-Claude a convaincu une de ses amies, qui habitait Philadelphie, d'organiser une grande soirée pour mettre en vente des dessins de Christo qui coûtaient entre 350 et 400 dollars à l'époque. La vente a très bien marché mais faute de temps pour remplir les commandes, les gens ont acheté les oeuvres sans les voir. En échange d'un chèque, Christo et Jeanne-Claude leur ont donné un I.O.Y. (I Owe You), c'est-à-dire une reconnaissance de dette. Les acheteurs sont venus ensuite choisir une oeuvre de leur choix dans l'atelier de Christo ". Ce sens des affaires et du réseau est à l'égal de la patience dont l'homme a dû s'armer pour assouvir ses ambitions artistiques. A ses débuts, entre 1958 et 1963, Christo, fraîchement arrivé à Paris et tout juste fiancé à Jeanne-Claude, se met à emballer des objets usuels de taille modeste (bouteilles, fauteuils, téléphones, tableaux, etc.) tout en rêvant déjà de " faire la peau " à des monuments grands formats comme l'Arc de Triomphe ou l'Ecole militaire, totalement intouchables bien évidemment. Après des années d'obstination, il parvient, sur invitation, à emballer en 1968 le Kunsthalle de Berne en récupérant le matériau qui lui a servi quelques jours auparavant à " conditionner " deux édifices historiques de la ville de Spolète, en Ombrie. L'année d'après, il s'en prend au Musée d'art contemporain de Chicago, qu'il fait de disparaître sous un grand voile noir. Un happening qui, à défaut d'être une grande réussite, assoit sa notoriété au pays de l'Oncle Sam. " Soyez réalistes, demandez l'impossible ", clamait un slogan de Mai 68. Christo en aurait-il fait sa devise ? Rien ne l'arrête. A New York, il projette, avant même d'y poser ses valises au milieu des années 1960, d'emballer tout ce qu'il trouve. Le MoMA, les gratte-ciel de Lower East Side et même un immeuble sur Times Square. Aucun projet ne passera la rampe. Convaincre les décideurs politiques demeure la tâche la plus dure. Pour le Pont-Neuf, l'artiste, qui a détaillé son opération sur un mode d'emploi gros comme un annuaire, aura patienté 10 ans avant d'avoir l'autorisation du maire de l'époque, Jacques Chirac. Obtenir le feu vert pour l'emballage du Reichstag se révéla encore plus pénible. Le chancelier Helmut Kohl, qui règnait d'une main de fer depuis 1982, était publiquement opposé à l'idée de voir le siège du Bundestag être recouvert comme une cage de canari. Un véritable crime de lèse-majesté, selon le chef de l'Etat ! Quand bien-même Christo voulait offrir à l'Allemagne réunifiée d'après 1989 un cadeau de " joie et de beauté ", pour reprendre l'expression favorite de Jeanne-Claude ! En 1994, à l'issue d'un vote parlementaire homérique, le projet, déjà deux fois recalé, est approuvé avec une majorité de 69 voix. Et 5 millions de visiteurs, venus entre autres de l'ex-RDA se presseront sur les lieux. Les Gates, à New York, seront restées un quart de siècle au frigo avant d'être approuvées par les instances politiques. La mairie a fini par céder en voyant dans le programme poétique et féérique de leur concitoyen - Christo a été naturalisé américain - l'occasion d'oublier les blessures du 11 Septembre... Avec 37 projets non réalisés depuis 50 ans, l'oeuvre de Christo tient paradoxalement dans un mouchoir de poche. Aux dernières nouvelles, l'artiste serait dans la dernière ligne droite pour concrétiser son Mastaba dans le désert d'Abu Dhabi : une sculpture qui évoque les tombeaux égyptiens, composée avec 400.000 barils de pétrole. " L'édifice sera plus haut que les pyramides de Khéops ", promet Christo. On n'en attendait pas moins. " Christo & Jeanne-Claude. Urban Projects ", de 10 h à 18 h du mardi au dimanche, jusqu'au 25 février, à l'ING Art Center, place Royale 6. 1000 Bruxelles. Antoine MorenoLes installations hors-norme sont payées en fonds propres, essentiellement par la vente des dessins préparatoires qui se négocient, au plus haut, jusqu'à 500.000 dollars.