Un matin, trois corps sans vie s'échouent sur la grande plage d'une île isolée : des migrants venus de l'autre côté de la mer. Ceux qui vont découvrir ces naufragés décident de taire cette macabre découverte. Ce choix " pragmatique ", adopté pour ne pas attirer l'attention du continent et saborder les projets touristiques prometteurs d'une économie nouvelle, ne plaît guère à l'instituteur, nouveau venu sur l'île. Mais ce dernier ne gênera pas longtemps puisque le voilà accusé d'abus par l'une de ses jeunes élèves. Hasard ou détournement de l'attention ? L'histoire prend alors un tour nauséabond.

" Comment les siècles futurs jugeront-ils votre temps ? " Cette question nous est adressée dans l'introduction du nouveau roman de Philippe Claudel, L'Archipel du chien. Elle sonne comme un avertissement. Celui qui nous interpelle frontalement à des allures de coryphée, chef de choeur dans la tragédie antique. Eschyle, Euripide, Sophocle et Homère sont depuis toujours des sources d'inspiration pour le romancier qui, ici, souhaite nous raconter une de ces " odyssées qui se terminent mal pour ceux qui l'entreprennent ".

La machination est glaçante mais tragiquement humaine, nous répond Philippe Claudel. " Quand des dirigeants voient quelque chose de gênant s'attacher à eux, c'est assez simple pour eux de déporter l'attention en créant quelque chose de plus scandaleux. " Les ravages de la rumeur sont aussi meurtriers que les oeillères que s'impose une société pour ignorer ce qui se passe à ses portes. " L'Europe a été longtemps un continent dominant qui vit encore sur cette semi-illusion de puissance et de modèle d'entre soi à l'image d'une île isolée du reste du monde. En dépit du bon sens et du monde tel qu'il va, on continue de fermer des frontières réelles ou mentales. "

Il faut dire que l'environnement naturel semble protéger de tout élément perturbateur. Dans cet archipel en forme de chien, l'on accède par une baie, comme on entre dans la gueule d'un molosse aux dents acérées qui monte la garde. Pourtant l'extérieur rattrape les habitants de l'île. Le fidèle compagnon de l'homme rappelle aussi l'étymologie des îles des Canaries. " C'est là que sont arrivés les premiers migrants ", nous rappelle Claudel qui définit ici le conteur de " lanceur d'alerte ". " La fonction citoyenne est inhérente à mon métier. Si j'écris, c'est bien sûr pour (me) raconter une histoire - d'où le côté fabuleux de ce livre -. Il y a également les sujets sur lesquels on écrit, qui témoignent de notre implication dans la cité et de notre volonté d'interroger par l'écriture où poser les yeux. " Ce rôle, c'est celui d'un étrange " commissaire " qui apparaît aussi vite qu'il disparaît et qui viendra perturber la tournure des choses, sans apporter de véritable solution.

L'ironie fait que pour ces derniers, c'est le moment de leur mort qui les fit exister.

C'est en effet là que s'interrompt la tâche de l'écrivain. " Tout le reste est humain et vous concerne. " Un nouvel avertissement clôt ce livre qui, sans apporter de solution, nous oblige à nous arrêter et à voir. L'humain et l'inhumain se confondent si facilement. Philippe Claudel n'est pas dupe, la responsabilité est commune, désigner un coupable serait trop simple. C'est un collectif qui décide de ne pas inhumer dignement les cadavres. " Ils faillissent dans l'un des premiers actes qui fondent l'humanité ", souligne-t-il. Dans la réalité, il aura fallu la photo du corps du petit Aylan pour nous faire prendre conscience des drames de la Méditerranée. Un signal d'alarme qui n'aura résonné que trop brièvement. L'Archipel du chien est en quelque sorte une piqûre de rappel, à l'image du réveil du volcan en guise de châtiment. L'auteur du Rapport de Brodeck pointe dans cette fable sombre, une fois encore, notre rapport si ambigu à l'autre, à l'étranger, à celui en détresse. Mais s'il nous avertit, c'est avec l'espoir que tout peut encore changer. Trop optimiste ? Non, humaniste.

Philippe Claudel, " L'Archipel du chien ", éditions Stock, 288 pages, 19,50 euros.