Que vient-on voir au Musée L de Louvain-la-Neuve inauguré en grande pompe en novembre dernier ? Les savantes collections logées dans l'ancienne bibliothèque universitaire des sciences et techniques ou l'étonnant bâtiment édifié entre 1970 et 1975 sur le campus de l'UCL et réhabilité au terme d'un an et demi de travaux ? " Pour qu'il y ait musée, il faut une belle signature architecturale ", affirme Anne Querinjean, directrice des lieux. Celle d'André Jacqmain (1921-2014) a visiblement fait mouche. La presse, y compris internationale, ne tarit pas d'éloges à propos de cette pépite restaurée de A à Z par Carole Deferière et Michel le Paige. La poésie à l'oeuvre est pourtant d'un genre rugueux. Avec ses épais pilastres en béton brut de décoffrage, ce monolithe gris aux proportions trapues qui fait l'impasse sur lumière naturelle a des allures de bunker malgré ses courbes sinueuses. Comme aurait dit Michel Audiard qui n'était pas le plus progressiste des scénaristes : " Il faut reconnaître que c'est du brutal ".
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Que vient-on voir au Musée L de Louvain-la-Neuve inauguré en grande pompe en novembre dernier ? Les savantes collections logées dans l'ancienne bibliothèque universitaire des sciences et techniques ou l'étonnant bâtiment édifié entre 1970 et 1975 sur le campus de l'UCL et réhabilité au terme d'un an et demi de travaux ? " Pour qu'il y ait musée, il faut une belle signature architecturale ", affirme Anne Querinjean, directrice des lieux. Celle d'André Jacqmain (1921-2014) a visiblement fait mouche. La presse, y compris internationale, ne tarit pas d'éloges à propos de cette pépite restaurée de A à Z par Carole Deferière et Michel le Paige. La poésie à l'oeuvre est pourtant d'un genre rugueux. Avec ses épais pilastres en béton brut de décoffrage, ce monolithe gris aux proportions trapues qui fait l'impasse sur lumière naturelle a des allures de bunker malgré ses courbes sinueuses. Comme aurait dit Michel Audiard qui n'était pas le plus progressiste des scénaristes : " Il faut reconnaître que c'est du brutal ". Brutalisme, c'est précisément le nom que l'on donne à cette architecture maousse costaude. Elle s'est répandue entre les années 1950 et les années 1970 partout dans le monde. De l'Australie à l'Iran, de la Belgique au Venezuela, de l'Afrique du Sud au Royaume-Uni, le pays d'où tout est parti dans les années 1950 avec les travaux des architectes Alison et Peter Smithson. Radical, volontiers monumental, le brutalisme a connu son heure - ou plutôt ses années - de gloire. Leurs porte-paroles se sont aventurés là où les premiers modernistes et les héritiers du Bauhaus n'avaient jamais osé aller, tempérant leur goût du béton armé en le recouvrant d'un bel enduit blanc, adoucissant leurs façades aveugles par des fenêtres en bandeaux parfaitement proportionnées. Rien de tout ça avec leurs successeurs qui vont pousser très loin le bouchon de l'avant-garde transformant habitations, immeubles de bureaux, parkings, églises, gares routières ou aires de jeux pour enfants ( ! ) en d'austères blockhaus. Les bords sont tranchants, la surface râpeuse et les motifs, qui reposent sur des strictes organisations géométriques, ont la fantaisie d'un défilé militaire. Le résultat peut atteindre des proportions gigantesques. L'aérogare 1 de Roissy Charles de Gaulle, toujours en activité, construit entre 1968 et 1972 près de Paris, est un cylindre de béton de 190 mètres de diamètre qui repose sur une couronne de 18 piliers pouvant supporter chacun le poids de la tour Eiffel. Ce colosse imaginé par Paul Andreu est l'exact opposé d'Orly, inauguré 10 ans avant au sud de la capitale, qui privilégie le verre et l'ouverture sur l'extérieur. " J'aimais beaucoup l'architecture brute au nom de la vérité, du dépouillement ", explique Paul Andreu dans un documentaire de 2009 de Valery Gaillard. " Le béton permet une expression nouvelle. On croyait à l'avenir, on croyait à la vie, on n'était pas dans le principe de précaution. On était aventureux ", se souvient le bâtisseur, grand spécialiste des aéroports, qui au fil du temps a appris à adoucir son trait. Comme le rappelle Peter Chadwick, auteur en 2016 de l'ouvrage Archi Brut chez Phaidon, le militantisme s'est propagé dans tous les domaines et sur tous les continents. Au Japon, où la fréquence des tremblements de terre rend difficile l'emploi du verre et de l'acier, le béton s'est imposé naturellement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Kenzo Tange, architecte star disparu en 2005, a été l'un de ses plus fervents défenseurs. On lui doit le gymnase de Takamatsu (1964) ou l'herculéen centre Olivetti de Yokohama (1970), une forteresse de béton où le tracé des fenêtres a la générosité des meurtrières de château-fort... A Londres - l'une des destinations phares pour les amateurs -, la visite du lotissement Alexandra Road (1972) s'impose. Son alignement de 520 appartements étagés en terrasses bétonnées, scandées par des obliques dramatiques, n'a pas fini d'intriguer. Pas étonnant que les lieux aient servi de nombreuses fois de décor pour le cinéma, entre autres pour le tournage de 28 Weeks Later, un film post-apocalyptique de science-fiction. Cet ensemble hors normes est l'un des chefs-d'oeuvre du genre selon John Grindrod, spécialiste anglais de l'urbanisme d'après-guerre, qui lui consacre plusieurs pages - et même une maquette à assembler - dans son ouvrage Brutal London. Décidément en vogue, le brutalisme fait aussi l'objet de petits guides cartographiés édités chez Blue Crown Media. La collection invite les néophytes à une balade thématique à Boston, Sydney, Washington ou Londres. Pour ce qui est de l'ouvrage sur Paris, on y découvre une quarantaine de constructions, dont plus de la moitié sont situées au-delà du périphérique. Sous l'intitulé " SOS Brutalism ", le DAm (Deutsche Architeckturmuseum) à Francfort, rend hommage de son côté jusqu'au 2 avril à l'inventivité de ce courant à travers un panorama mondial. Une manière de mesurer l'ampleur du phénomène et de mesurer la diversité des approches. L'hôtel de ville de Boston (1969) s'apparente à un Godzilla de béton revu par Fisher-Price tandis que l'église de la Sainte Trinité, que l'Autrichien Fritz Wotruba dessina en 1971 à Vienne, tient de la sculpture primitive. On peut même voir dans la silhouette de ce lieu de culte atypique avec son amas de blocs en équilibre, un proche cousin de Stonehenge, le célèbre alignement de pierres mégalithiques. Si les brutalistes vouent un culte au béton, ils leur arrivent parfois de le snober. C'est le cas avec l'ancien Withney Museum tout en granit. Situé à Manhattan, et récemment rebaptisé The Met Breuer, du nom de son architecte, Marcel Breuer, ce musée fut qualifié, lors de son ouverture en 1966, d'" immeuble le plus détesté de la ville " par une journaliste new-yorkaise. Le monument qui fait songer à un ziggourat inversé, réalisé à l'époque pour 6 millions de dollars sur la très chic Madison Avenue, n'a rien perdu de son pouvoir transgressif. Il fait pourtant partie aujourd'hui des classiques que plus personne ne conteste. Avec le temps, les critiques les plus acérées se sont émoussées. L'unité d'habitation de Marseille (1947), surnommée La Cité Radieuse, aujourd'hui classée monument historique, accueille des grappes de touristes et des photographes de mode qui prennent d'assaut son toit- terrasse pour des shootings so chic. Longtemps dénigrée, cette barre de béton de Le Corbusier est aujourd'hui prisée par une population aisée, prête à débourser 5.000 euros/m2 pour devenir propriétaire de l'un des 337 appartements. Une cage à lapin en or qui ne reflète cependant pas la réalité du marché. Le béton reste mal aimé surtout à grande échelle. L'ancien Premier ministre David Cameron n'avait-il pas promis de faire la peau à un certain nombre de ces concrete monsters taxés de défigurer Londres ? Peut-être a-t-il gardé le souvenir d' Orange Mécanique, la dystopie ultra violente de Stanley Kubrick qui a pour cadre les coins bétonnés de Thamesmead, un quartier proche de Londres où les logements sociaux et les dalles ont poussé comme des champignons dans les années 1960. De nombreux architectes d'envergure, parmi lesquels Richard Rogers qui a signé le Dôme du Millénaire à Londres ou avec Renzo Piano, le Centre Pompidou à Paris, s'inquiètent régulièrement des coups de bulldozer qui se multiplient ici et là contre des bâtiments brutalistes. La mobilisation est parfois payante. Le Preston Bus Station, un terminal d'autobus situé dans la ville de Preston dans le Lancashire, a été sauvé in extremis en 2014. On se contente parfois des restes... Il y a quelques semaines, le Victoria & Albert Museum de Londres a racheté un fragment de 8 mètres sur 5 du lotissement Robin Hood Gardens (1972) juste avant sa démolition totale. C'est toujours ça.Mais que leur trouve-t-on à ces titans tristes comme la pluie ? Pour l'observateur lambda, l'engouement pour cette architecture sans finesse reste un mystère ou une posture. Comment peut-on s'émouvoir de ces Goliath sans âme qui ont l'air perpétuellement sales et qui se sont piteusement lézardés avec les années ? Le béton ne vieillit pas bien lorsqu'il est mal exécuté, reconnaissent les architectes. Et c'est souvent le cas, avouent les mêmes. On peut toujours repasser derrière mais les retouches sont complexes et onéreuses. Que dire enfin de cette symbolique de la lourdeur et de la toute puissance qui évoque au mieux les HLM, au pire les régimes totalitaires qui ont toujours été friands de la grandiloquence et du béton ? Mieux vaut parfois faire table rase d'un passé encombrant. Les aficionados réclament de leur côté un peu de discernement et refusent de jeter le bébé avec l'eau du mortier. Mais la tâche est ardue. " Au quotidien, il est difficile de sensibiliser le public à ce type d'architecture ", reconnaît Carole Deferière qui a oeuvré sur la restauration du Musée L. Les reproches ne sont pas que formels. " Les bâtiments de cette époque sont très mal isolés d'un point de vue énergétique et pour les gens, le plus important est de diminuer fortement leur consommation, ce qui n'est pas du tout évident ", poursuit la restauratrice. Le site web # SOS Brutalism, qui collabore à l'exposition de Francfort, recense plus de 1.000 spots dans le monde dont le Musée L de Louvain-la Neuve, le parking Belgacom de Gand ou les bureaux de BNP Paribas Fortis, rue des Boiteux, à Bruxelles. On pourrait rajouter l'Institut de chimie (1967) de Jean Maquet sur le campus de l'ULg, ou dans le même périmètre, le restaurant universitaire conçu par André Jacqmain (1968) et que ce dernier tenait pour sa plus belle réalisation. De quoi faire convaincre les esprits les plus sceptiques ? En avril prochain sortira aux éditions Pavilion Books, un ouvrage intitulé How to Love Brutalism. Un titre qui résonne comme un défi...