C'est un géant invisible. Une success story européenne qui pèse plus lourd en Bourse que L'Oréal, Volkswagen ou Siemens et qui influe directement sur la performance des téléphones mobiles, des ordinateurs et des data centers de toute la planète. Mais si les Européens connaissent Google, Apple ou Huawei, ils ignorent tout d'ASML. A la différence des dirigeants de Samsung ou d'Intel, ils n'ont jamais entendu parler de Veldhoven, en banlieue d'Eindhoven (Pays-Bas). Ni de la tour de 83 mètres qui domine la cité: le siège d'ASML.
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C'est un géant invisible. Une success story européenne qui pèse plus lourd en Bourse que L'Oréal, Volkswagen ou Siemens et qui influe directement sur la performance des téléphones mobiles, des ordinateurs et des data centers de toute la planète. Mais si les Européens connaissent Google, Apple ou Huawei, ils ignorent tout d'ASML. A la différence des dirigeants de Samsung ou d'Intel, ils n'ont jamais entendu parler de Veldhoven, en banlieue d'Eindhoven (Pays-Bas). Ni de la tour de 83 mètres qui domine la cité: le siège d'ASML. L'entreprise est le plus grand succès européen en matière de high-tech. C'est aussi le moins connu. "Nous sommes la plus importante société de technologie dont vous n'avez jamais entendu parler", proclame le groupe sur son site. Depuis un an, la pénurie mondiale de puces et la volonté de Bruxelles de relocaliser une partie de la production sur le Vieux Continent ont commencé à sortir ASML de l'anonymat.Le groupe de 28.000 salariés a aussi explosé en Bourse. Depuis 2019, sa capitalisation a été multipliée par quatre pour atteindre près de 230 milliards d'euros. Le tout pour un chiffre d'affaires d'à peine 14 milliards d'euros et 3,6 milliards de profits. Le ratio cours/bénéfice de la société est deux fois plus élevé que celui de Microsoft et cinq fois plus que celui d'Intel. On croit rêver. Il faut dire qu'ASML est un monopole de fait. Un statut rare à l'ère de la mondialisation, et d'autant plus ironique que la société est implantée dans un pays, les Pays-Bas, et sur un continent, l'Europe, tous deux chantres de la concurrence et du libéralisme.A quoi tient cette situation exceptionnelle? Dirigé depuis 2013 par Peter Wennink, un ancien comptable venu de Deloitte voilà plus de 20 ans, ASML fabrique des équipements de production de puces par lithographie pour les grands fondeurs comme Intel, Samsung ou le taiwanais TSMC. Ses machines utilisent des sources de lumière pour graver des circuits intégrés sur des plaquettes de silicium. C'est grâce à elles que l'industrie des semi- conducteurs a réussi à respecter depuis près de 50 ans la célèbre loi de Moore, en doublant tous les deux ans le nombre de transistors présents sur une puce. Le néerlandais n'est pas le seul à fabriquer ces machines. Canon et Nikon en fournissent aussi. Mais ASML détient une part de marché de plus de 80% sur les machines classiques. Surtout, l'entreprise est le seul industriel de la planète à avoir construit des équipements utilisant la lumière de "l'extrême ultra- violet" (EUV), permettant d'atteindre une finesse de gravure des puces allant aujourd'hui jusqu'à 5 ou 7 nanomètres. On parle, grosso modo, de tirer une flèche de la Terre à la Lune en visant une pomme. Il a fallu 20 ans de R&D à ASML et environ 10 milliards d'euros d'investissements pour atteindre cet objectif. Un effort comparable à celui du projet spatial Apollo.Aujourd'hui, ASML est le plus gros exportateur des Pays-Bas. Mais la société, fondée en 1984 par Philips et un partenaire local, a plusieurs fois frôlé la faillite. En 1986, le marché d'ASML s'effondre de moitié et trois des dix acteurs mondiaux abandonnent la partie. La petite entreprise de 360 salariés n'est pas prise au sérieux par les grands acteurs américains de l'époque. Elle a bien sûr placé des machines chez Philips mais doit mendier des subventions auprès de la Haye et Bruxelles pour survivre. C'est un contrat de 25 machines avec le fabricant de puces AMD qui la sauve de justesse en 1987. Mais en interne, des salariés font jouer la clause permettant de revenir chez Philips. A cette époque, Canon et Nikon détiennent 70% du marché des équipements de lithographie. Forts de leurs compétences dans les lentilles, ils ont fusillé les acteurs américains en place comme GCA. Les semi-conducteurs sont alors considérés comme un enjeu national au Japon et NEC n'a pas hésité à laisser Nikon démonter une machine de GCA pour en comprendre le fonctionnement. L'année 1989 marque néanmoins un tournant. ASML réussit à gagner de l'argent grâce à un incendie dans une fab taïwanaise de TSMC. 17 nouvelles machines sont comman-dées dans l'urgence. ASML détient alors 15% du marché mondial. Nouvelle crise en 1993. Le néerlan-dais perd IBM, son seul gros client américain, à la suite de l'arrivée de Lou Gerstner aux manettes. Les autres grands de l'époque, Texas Instruments, Motorola, Intel ou Samsung, snobent ASML, qui ne vit que de commandes d'acteurs de second rang comme AMD, Micron ou TSMC. Mais les choses basculent à l'automne quand le géant coréen finit par s'intéresser à ASML après avoir observé ses machines chez Micron. Le choc culturel est violent. "Quand les Asiatiques n'obtenaient pas satisfaction, cela devenait parfois physique et des objets commençaient à voler dans la salle. On racontait aussi que si les ingénieurs néerlandais l'ouvraient trop, on leur prenait leurs passeports et ils avaient interdiction de quitter le complexe", écrit le journaliste René Raaijmakers, dans un ouvrage de référence sur l'entreprise (*). En 1995, fort de quelques trimestres de profits, ASML entre en Bourse. La société rembourse ses dettes et investit à tour de bras. Au début des années 2000, elle lance deux technologies clés, Twinscan et la lithographie par immersion (on met de l'eau entre la source de lumière et la plaquette de silicium), qui lui permettent d'améliorer nettement la productivité et la finesse de gravure de ses machines. Le rapport de force avec les Japonais se met à basculer. "Au début des années 2010, l'industrie a dû laisser tomber les acteurs japonais, car leurs équipements étaient devenus si lents et imprécis par rapport à ASML que les utiliser devenait risqué en termes de compétitivité", raconte Pierre Ferragu, analyste chez New Street Research. Entre-temps, ASML a débuté en 1997 ses premières recherches sur l'EUV. La société vise une commercialisation en 2007. Mais le projet prendra 10 ans de retard. "En 2010, l'arrivée du premier prototype dans nos murs a été un moment historique. Quelque 18 camions ont été nécessaires pour amener les différentes parties", se souvient Jo De Boeck, vice-président de l'institut de microélectronique flamand IMEC, chargé des premiers tests. ASML est seul en piste. La concurrence japonaise n'y va pas. Aujourd'hui, ces machines de 180 tonnes et de huit mètres de long sur quatre mètres de haut sont vendues 120 millions d'euros l'unité. A l'intérieur, un générateur de gouttelettes propulse à chaque seconde 50.000 minuscules gouttes d'étain dans une chambre sous vide. Chaque gouttelette est visée par une petite impulsion laser, qui la dilate, puis par une seconde, plus puissante, qui la transforme en plasma. Ce plasma dégage alors une lumière EUV, d'une longueur d'onde de 13,5 nanomètres, qui est ensuite dirigée, au moyen de miroirs, vers une plaquette de silicium à graver. ASML met quatre à cinq mois pour fabriquer une machine et un peu moins de trois mois à l'expédier chez le client. La technologie est unique au monde et les clients sont surveillés de près par Washington. La Haye a refusé d'accorder une licence d'exportation pour la Chine. Reste une question lancinante. Comment une petite société de la banlieue d'Eindhoven a-t-elle pu s'imposer sur un marché où les clients sont largement asiatiques ou américains? Le modèle d'affaires a d'abord été décisif. "ASML a fait le choix de se concentrer sur le design et l'assemblage des machines et d'acheter les parties mécanique, optique et la source de lumière à l'extérieur alors que Canon et Nikon travaillaient de façon beaucoup plus intégrée", souligne Taguhi Yeghoyan, analyste au sein du cabinet Yole Développement. A mesure que les systèmes se sont complexifiés, des fournisseurs comme le spécialistede l'optique Zeiss, le fabricant de machines lasers Trümpf ou le fabricant néerlandais de systèmes mécaniques VDL ETG ont aussi beaucoup investi. Ce qui a démultiplié la force de frappe d'ASML en comparaison de ses concurrents. "Chez ASML, on se voit un peu comme des intégrateurs. Nos systèmes sont extrêmement complexes. Si nous devions les construire par nous-mêmes, réunir toutes les compétences nécessaires en interne serait très difficile", explique Christophe Fouquet, membre du directoire d'ASML et responsable de la branche EUV. ASML a toujours préféré les partenariats aux acquisitions. Celles-ci n'ont lieu qu'en dernier recours. L'idée est de se concentrer sur les clients, pas sur des problèmes d'intégration. ASML a ensuite bénéficié d'une aide importante de Philips et surtout de l'Etat néerlandais et de Bruxelles tout au long de son existence. La culture néerlandaise d'ASML a aussi été un atout. "Quand vous êtes un petit pays, vous vous tournez tout de suite vers l'international", explique Jean-Pierre Raskin, professeur à l'Ecole polytechnique de Louvain et spécialiste des semi-conducteurs. Ce qui n'empêchait pas les employés américains de se plaindre de l'arrogance de leurs collègues néerlandais. "If you ain't Dutch, you ain't much", disaient-ils. Cette proximité naturelle du commerçant néerlandais avec ses clients a été déterminante lorsque la dépendance des Intel, Samsung et autres TSMC est devenue énorme. "ASML a réussi à convaincre ses clients d'adopter la technologie EUV, en étant leur seul fournisseur en la matière. C'est quelque chose d'absolument unique dans l'industrie des semi-conducteurs", souligne Jean-Christophe Eloy, PDG du cabinet Yole Développement. D'ordinaire, avoir deux fournisseurs est un minimum. ASML a dû rassurer. "La confiance se bâtit dans le temps. Pour accepter de travailler avec un seul fournisseur, un client doit être sûr que celui-ci n'abusera pas de sa position en termes de prix et de support. Cela requiert un comportement exemplaire et de l'humilité", explique Christophe Fouquet. La contribution de Martin van den Brink, le directeur de la technologie du groupe, a également été énorme. "Martin est la personne la plus importante de la société. Il connaît l'ensemble de la machine", explique René Raaijmakers aux Echos. Dans l'entreprise depuis 1984, l'homme est réputé pour son extrême intelligence et sa ténacité. "Si Martin s'en va, on aura trois mois pour vendre nos actions", disait une blague interne célèbre. ASML a aussi bénéficié de "la culture de la paranoïa" insufflée par le Français Eric Meurice, son dirigeant de 2004 à 2013. "Cette paranoïa a poussé ASML à ne jamais se reposer sur ses lauriers, ni abuser de sa position dominante", estime Pierre Ferragu. A terme, le défi d'ASML sera de ne pas se laisser enivrer par sa propre puissance. Le plus gros acheteur de semi-conducteurs du monde, la Chine, est déterminé à acquérir son indépendance technologique. Elle sera le concurrent de demain, même si son champion en lithographie, Shanghai Micro Electronics Equipment, a plusieurs générations de retard. Avec les années et le succès, la bureaucratie a aussi gagné du terrain, estiment certains. Les derniers pionniers d'ASML vont bientôt prendre leur retraite. A leurs débuts, la société avait une obsession: ne jamais recréer l'infernale bureaucratie de Philips.