La petite Renault 5 bleu foncé de la famille Cambier a bien du mal à arpenter la vallée mosane en cet après-midi d'été des seventies. A son bord, les frères Thierry et Olivier. Sans permis, ce dernier n'est évidemment pas au volant. Assis dans le coffre, les jambes dans le vide, il tient une remorque chargée d'un bateau en bois... à bout de bras. Le prix à payer quand on n'a pas de boule d'attelage. C'est suite à une crevaison lors d'une balade en vélo que le jeune homme a découvert cette petite embarcation a priori banale dans un garage privé. Pris pour un fou par le propriétaire, le navigateur en herbe parvient à repartir avec le bateau qu'il ramène donc chez lui au terme d'un périple épique. Ce jour-là, Olivier Cambier ne s'attarde même pas sur la réaction abasourdie de ses parents : il a trouvé la passion de sa vie. Et ce n'est pas la Renault 5.
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La petite Renault 5 bleu foncé de la famille Cambier a bien du mal à arpenter la vallée mosane en cet après-midi d'été des seventies. A son bord, les frères Thierry et Olivier. Sans permis, ce dernier n'est évidemment pas au volant. Assis dans le coffre, les jambes dans le vide, il tient une remorque chargée d'un bateau en bois... à bout de bras. Le prix à payer quand on n'a pas de boule d'attelage. C'est suite à une crevaison lors d'une balade en vélo que le jeune homme a découvert cette petite embarcation a priori banale dans un garage privé. Pris pour un fou par le propriétaire, le navigateur en herbe parvient à repartir avec le bateau qu'il ramène donc chez lui au terme d'un périple épique. Ce jour-là, Olivier Cambier ne s'attarde même pas sur la réaction abasourdie de ses parents : il a trouvé la passion de sa vie. Et ce n'est pas la Renault 5. A quelques encablures du centre de Namur, le Bassin de virement de Flawinne est un lieu plébiscité par les bateliers. Ce plan d'eau permet ainsi aux péniches de changer de direction sans encombre, une manoeuvre impossible sur la largeur de la Sambre. A l'eau ou sur les quais voisins, une cinquantaine de bateaux se côtoient, au repos forcé puisque la saison des navigations n'a pas encore commencé. Pénichettes, baleinières, petits yachts et runabouts, toutes ces embarcations réveillent en un clin d'oeil les envies de voyage du visiteur. C'est ici que Olivier Cambier a décidé d'établir en 2007 son Atelier Classic Boats en 2007. " J'aurais préféré être le long de la Meuse, que j'ai toujours côtoyée, se souvient-il. Mais ce site implanté dans cette petite zone industrielle m'a convaincu. " Installé dans le petit bureau de son atelier, celui qui restaure les anciens bateaux à moteur en bois depuis 1992 incarne la preuve vivante que l'amour dure bien plus que trois ans. Plus de 170 tâches différentes sont proposées aux clients, bien souvent en all inclusive. " Nous nous limitons aux navires d'une longueur maximale de 20 m et nous n'acceptons pas les voiliers, précise Olivier Cambier, qui mène une équipe de cinq travailleurs. Nous préférons bien sûr les bateaux anciens et de caractère, comme ceux fabriqués entre les années 1920 et 1950, mais nous sommes ouverts à tout ce qui vient. " L'artisan restaurateur jette un regard par la fenêtre. Dehors, le vent souffle sans faire vaciller la coque du Coralle, ce bateau d'un plaisancier allemand qui laisse son joujou en hivernage dans le port de Flawinne. Le hangar de 600 m2 de l'Atelier Classic Boats recèle des trésors insoupçonnables. Ici un moteur Chrysler ; là une pelle de course, cette Formule 1 marine des années 1960 ; plus loin, un taxi vénitien ; sur le côté, un hors-bord Poncelet. En Belgique, cette marque fait office de géant dans le domaine des bateaux en bois. " Ils proposent notamment des engins qui naviguent très bien sur des plans d'eau plats vu que leur coque est également aplanie, précise Olivier Cambier. De vraies fusées. " Dans un autre style, outre leur belle sellerie et leur construction massive, les créations italiennes telles que les Rivas disposent d'une coque bien " tulipée " (lorsque le bastinguage est évasé vers l'extérieur) pour résister aux grosses vagues. Les Italiens cultivent une grande tradition du bateau en bois. Elle découle de leurs historiques chantiers navals, du développement rapide du tourisme sur les lacs et de la légende de la Riviera, cette région à flanc de mer rendue célèbre par les sixties. " Brigitte Bardot avait un Riva, Sean Connery aussi... Aujourd'hui, quand on voit George Clooney dans la pub Nespresso, c'est encore sur un Riva ", illustre Olivier Libois, de l'Atelier Classic Boats .C'est suite à la restauration de son bateau à Flawinne au début des années 2010 qu'Olivier Libois a progressivement pris goût à la pratique, au point de quitter son job dans l'informatique bancaire en avril 2017 pour devenir actionnaire-administrateur de l'entreprise namuroise. " Je voulais faire quelque chose de plus local, de plus manuel et que je pouvais expliquer à mon fils de quatre ans. Je voulais travailler avec du beau. " L'esthétique est le maître-mot d'Olivier Libois, principalement impliqué dans l'administratif, mais qui tombe amoureux tous les jours quand il se promène dans les hangars de la société. " Je suis fan du coup de crayon. Quand je vois l'harmonie d'un bateau des années 1960, je reste en pamoison. C'est comme pour un meuble, un tableau... C'est tout simplement l'amour du beau. Et de l'intemporalité. " L'aspect historique du métier a en effet son importance. Les bateaux que les deux comparses restaurent sont des résurrections et des hommages aux premiers véhicules qui ont donné une certaine liberté à l'homme. " Des clients de plus de 80 ans nous disent qu'enfants, c'est grâce à ce genre d'engins qu'ils ont pu aller plus loin que les 15 kilomètres que leur cheval pouvait parcourir ", lance Olivier Cambier. Le Mattonat et son moteur Johnson ont aussi leur petite histoire. Dans les années 1930, celui qui pouvait se payer ce bateau (dont le moteur ne possède ni marche arrière ni point mort) devait le sortir à la rame avant de démarrer. Pour s'arrêter, il fallait couper les gaz. " Aujourd'hui, plus personne n'en voudrait. Mais à une époque, il a permis à de nombreux séducteurs de conter fleurette au lieu de ramer. Et cela a quelque chose de magique. " En se promenant sur les quais longeant l'atelier, un coup d'oeil en contre-plongée suffit pour apercevoir le village de Flawinne, au sommet duquel trône fièrement le clocher de l'église. Un panorama de carte postale dont le côté champêtre doit beaucoup à la présence au premier plan d'une péniche sentimentalement importante pour Olivier Cambier. " Au départ, c'est là que le travail manuel s'effectuait, sourit-il. Je trouvais ça chouette de dire aux gens : 'On travaille sur votre bateau dans un bateau' ", se rappelle l'artisan restaurateur. Quand il débute en tant qu'amateur, le Namurois possède quelques bases techniques héritées de son passé dans la marine marchande. De 1982 à 1985, il est parti livrer du fret à travers le monde, entre l'Amérique, l'Europe et l'Orient. " C'est semblable au métier de batelier, sauf que c'est sur la mer, lance-t-il. C'est une vie tout à fait à part. La fraternité et l'esprit marin sont des valeurs bien réelles, que les gens à terre ne peuvent pas comprendre. Par contre, vivre sur la mer est un enfer. Pour faire Rotterdam-Tokyo, il faut s'imaginer passer 54 jours dans un bus très bruyant avec l'eau comme seul horizon. Heureusement, j'ai aussi eu la chance de faire du cabotage ( transport maritime à courte distance, Ndlr), de longer les côtes de l'Afrique, la Syrie, etc. Ça, c'était génial. " Durant son expérience dans la marine, Olivier Cambier a notamment été frappé par les nombreux chocs qui martèlent la coque du bateau. Il s'en est servi pour fixer son credo au moment de lancer officiellement son entreprise, en 2001 : pour qu'une restauration soit efficace, il ne faut pas uniquement la rendre belle, mais également solide. Quand elle reçoit un nouvel engin, l'équipe de l'Atelier Classic Boats se met en premier lieu à l'écoute des volontés du client. " Il faut établir une relation de confiance, assure Olivier Cambier. Le propriétaire veut-il un bel objet ou un bateau qu'il va utiliser régulièrement ? Avec ou sans enfants à bord ? En fonction des réponses, nous savons si l'on doit se concentrer uniquement sur le fond, c'est-à-dire la partie mécanique, sur l'esthétique ou simplement assurer un entretien. " Soudure, mécanique, bois, peinture, habillage, navigation, etc. : les trois employés de la société - ébéniste, mécanicien et mécanicien de formation - doivent pouvoir toucher à tout. Et se montrer terriblement patients. Parce que si un petit entretien ne dure pas plus de deux jours, la rénovation d'un bateau peut prendre jusqu'à un an et demi. La phase du vernissage dure en elle-même un petit mois puisque les 19 couches nécessaires doivent être étalées toutes les 24 heures et que l'Atelier ne fonctionne que les jours ouvrables. Le travail est long. Un ouvrier en test a un jour jeté l'éponge parce qu'il avait l'impression de former un vieux couple avec l'embarcation sur laquelle il travaillait. " J'y pense même la nuit, on va finir par s'engueuler ", disait cet ouvrier. " C'est très prenant, confirme Olivier Cambier. Quand nous achevons le grand chantier d'un bateau, il faut deux ou trois jours pour se le sortir de la tête. Je ne peux pas passer du jour au lendemain à une autre embarcation. Au moment de rendre Emaldi, un bâtiment sur lequel nous avons bossé 16 mois, à son propriétaire, il m'a fallu une dizaine de semaines pour évacuer... " Une passion qui confère toute sa renommée à l'Atelier Classic Boats, une des deux seules entreprises du pays - l'autre est située à Zeebrugge - spécialisées dans la rénovation de bateaux à moteur en bois anciens. " La plus belle terrasse se trouve sur l'eau, surtout au coucher de soleil, confie Olivier Libois. J'ai toujours adoré l'idée de côtoyer un fleuve ", confie Olivier Libois. Domicilié le long de La Meuse, l'homme sait exactement comment parler au client, vu qu'il en a longtemps été un. " Nos habitués sont de vrais passionnés, reprend-il. Certains veulent simplement pouvoir admirer l'objet, mais d'autres prennent la mer régulièrement, ce qui nous impose des deadlines très précises. " En moyenne, le prix de la rénovation d'un bâtiment se situe entre 10.000 et 30.000 euros, suivant l'importance de celle-ci. Pour la plupart issus de Belgique et de France, les clients viennent parfois de plus loin, comme ces plaisanciers néo-zélandais, australiens et américains qui ont fait appel à l'Atelier Classic Boats soit pour l'entretien de leur bâtiment soit pour profiter des installations et de l'outillage pour s'en occuper eux-mêmes. Pris par sa passion, Olivier Cambier n'a pas eu le temps de voir son projet évoluer. " Au départ, je comptais refaire un ou deux bateaux par an tout seul ou avec un gars. Je n'ai jamais réalisé un business plan pour anticiper un développement de l'activité comme aujourd'hui. " Actuellement, l'Atelier Classic Boats travaille sur plus de 40 embarcations par an. Une activité intense qui a amené Olivier Cambier à proposer à Olivier Libois une collaboration pour passer un palier supplémentaire. Et les deux amis ont déjà leur futur en tête. " Notre cadre bucolique pourrait être un point de départ ou d'arrivée lors de rassemblements. Nous aimerions donc nous orienter également vers la restauration, la customisation et l'accueil de véhicules anciens ", précise Olivier Cambier. Et la Renault 5 de repointer le bout de son nez...