C'est un décor de film, voire de roman. Avec ses quatre mètres de hauteur sous plafond, ses moulures, son parquet et son jardin privatif, les salons de l'éditeur Gallimard, situés dans le 7e arrondissement parisien, en imposent. De quoi faire vaciller d'émotion les novices venus suivre les ateliers d'écriture de la prestigieuse maison aux 37 prix Goncourt. Ces modules qui ont été mis sur pied en 2012 ont la particularité d'être animés par des auteurs reconnus comme Colombe Schneck, Camille Laurens ou Philippe Djian.

Les élèves viennent de France, de Belgique, de Suisse parfois d'Allemagne ou des Etats-Unis. Ils ont en moyenne la cinquantaine et sont prêts à débourser jusqu'à 1.500 euros pour d'acquérir, au terme de huit séances de trois heures, les outils qui leur permettront, si tout va bien, de venir à bout de leur manuscrit. " Près de 95% des participants ont un projet littéraire en cours ", précise Léa Manuel, coordinatrice de l'initiative. Un projet souvent en panne d'inspiration, bloqué au milieu du gué. Les auteurs chevronnés sont là pour décortiquer la mécanique narrative et prodiguer leurs conseils. Chaque professionnel aborde un aspect technique de la création qui lui tient à coeur. Comment structurer un récit ? Comment construire un personnage ? Comment gagner en efficacité ? Comment travailler le suspense ?

Près de 95% des participants à nos ateliers ont un projet littéraire en cours. " Léa Manuel (Gallimard)

Les séances comptent un maximum de 12 participants qui auront préalablement envoyé une jolie lettre de motivation dans l'espoir d'être sélectionnés. Les places sont chères, au propre comme au figuré : 62 euros de l'heure. Les 27 ateliers programmés pour l'année 2019 sont presque complets. " Le produit ne fait pas de vous un écrivain mais il est génial car il ouvre des sensibilités et vous fait prendre conscience de vos fautes ", s'enthousiasme un ancien CEO bruxellois qui a dirigé une grande marque de luxe dans le domaine de la joaillerie. Le retraité a suivi deux sessions dans les locaux de Gallimard. " C'est une expérience très enrichissante mais qui n'est pas forcément évidente. Il faut écrire dans un temps limité, et il n'est pas toujours facile de faire lire aux autres ce que vous avez rédigé ni de recevoir les commentaires. C'est un peu comme une thérapie de groupe ! "

Bernard Werber et l'équipe de The Artist Academy. © PG

Faire vivre la maison

Durant cette plongée en apnée, ce n'est pas seulement les ficelles du métier que sont venus chercher les participants mais aussi un regain de confiance en soi. " Les ateliers vous apportent la motivation, poursuit l'ex-manager belge qui souhaite rester anonyme. C'est très important car l'écriture est une démarche solitaire et vous pouvez à un moment donné être découragé s'il n'y a pas une raison sacrée qui vous pousse dans le dos. " Les résultats obtenus par la " Gallimard Academy " sont stimulants. Après leur passage entre les murs de l'institution, une dizaine de " disciples " ont vu leur travail publié chez des éditeurs comme Robert Laffont, Albin Michel... ou Gallimard. Une consécration pour ces passionnés de littérature qui pensaient être condamnés à l'autoédition et à une diffusion confidentielle sur Amazon... La fierté de la maison ? La trajectoire de Leïla Slimani, jeune auteure du best-seller Une chanson douce (500.000 exemplaires vendus et une prochaine adaptation au cinéma), auréolée en 2016 du prix Goncourt, passée un temps par l'atelier de l'écrivain Jean- Marie Laclavetine. Depuis, les sessions du sexagénaire, maître de la construction narrative, sont prises d'assaut !

Les romanciers sont ravis de se muer pour quelques soirs en instructeurs. " Les auteurs ont envie de transmettre. Mais il ne faut pas se mentir : pour eux, les ateliers sont un complément de revenus dans un contexte où il est de plus en plus difficile de vivre de sa plume ", confie un responsable de la maison.

Pour Gallimard, la motivation est autre. Les ateliers génèrent des rentrées - autour de 300.000 euros par an - qui couvrent les frais de fonctionnement sans dégager de marges substantielles. L'intérêt est ailleurs. " Cela permet de faire vivre et de parler de la maison différemment ", estime Léa Manuel. Une manière de faire bouger les lignes en s'inspirant de ce qui se passe à l'étranger. Car les ateliers d'écriture parisiens, qu'ils soient organisés par Gallimard ou le journal Le Figaro (depuis 2017), sont directement adaptés de la Faber Academy de Londres. Cette renommée maison d'édition bientôt centenaire à laquelle est rattachée le nom du fameux poète T.S Eliot, dispense depuis 2009 des cours de creative writing. Elle accueille 1.500 participants par an dans ses locaux situés à deux pas du British Museum. La formation la plus complète s'étale sur six mois pour un coût de 4.600 euros. Un tarif prohibitif que l'institution justifie par sa notoriété, la qualité de son enseignement et son palmarès. En 10 ans, près de 65 écrivains en herbe qui ont suivi les recommandations du professeur Skinner, le directeur de la fiction, ont décroché par la suite un contrat de publication. A l'image de S.J. Watson et de son thriller Before I Go To Sleep, traduit en 42 langues et vendu à plus de cinq millions d'exemplaires.

Les cours en ligne de The Artist Academy sont notamment donnés par Eric-Emmanuel Schmitt. Un " nom " qui a facilité la levée de fonds nécessaire au projet. © PG

Un exemple de réussite qui ne vient guère troubler le flegme britannique tant les Anglais sont habitués aux bienfaits du creative writing, enseigné depuis plusieurs décennies dans les universités... " Dans les pays anglo-saxons, les auteurs de romans commencent d'abord par construire un scénario avant de s'atteler à l'écriture à proprement parler. Cette manière de concevoir le travail romanesque 'percole' progressivement dans les autres cultures ", détaille Eva Kavian, écrivaine, formatrice et pionnière des ateliers d'écriture en Belgique. Pour elle, l'engouement pour ce type d'activité n'est pas nouveau mais le milieu tend à se professionnaliser avec un niveau d'exigence de plus en plus grand chez les participants et " un regard extérieur plus positif que par le passé ".

Nos clients types sont des gens qui ont fait carrière et qui ont envie de consacrer un peu de temps à leurs passions. " Marjorie Leblanc Charpentier (The Artist Academy)

Des auteurs belges bien installés dans le paysage littéraire comme Caroline Lamarche, François Emmanuel ou Francis Dannemark sont régulièrement sollicités pour diriger des ateliers d'écriture. Mais en l'absence d'une structure éditoriale pour les épauler, nos écrivains avancent en ordre dispersé, sans stratégie commerciale ni réelle visibilité. " En Belgique, les maisons d'édition sont peu nombreuses et manquent de moyens ", déplore Eva Kavian.

Deux idées qui vont tout changer

Consciente que les romanciers à succès sont un atout commercial de taille, l'équipe de The Artist Academy, basée à Paris, a d'emblée parié sur les noms " à forte notoriété ". Eric-Emmanuel Schmitt fait partie des recrues, aux côtés de stars de la musique ou du sport qui révèlent chacun leurs " secrets de fabrication ". Suite à une étude de marché, l'auteur de Oscar et la dame rose a été rejoint il y a quelques jours par Bernard Werber, un autre poids lourd des rayonnages avec 35 millions de livres écoulés. " Nos clients types sont des gens de plus de 45 ans qui ont fait carrière, qui ont envie de consacrer un peu de temps à leurs passions et sont avides de conseils, explique Marjorie Leblanc Charpentier, cofondatrice de cette entreprise qui propose des cours en ligne. L'écriture, ce n'est pas qu'une question de don. C'est aussi un travail, des techniques, des méthodes. Ce qui ne veut pas dire que vous deviendrez demain un Eric-Emmanuel Schmitt mais vous en ressortirez peut-être avec deux ou trois idées qui vont tout changer. "

Caroline Lamarche, François Emmanuel, Francis Dannemark : autant d'auteurs belges régulièrement sollicités pour diriger des ateliers, mais sans structure éditoriale pour les épauler. © belgaimage

Eric-Emmanuel Schmitt a été la première personnalité à donner son accord pour participer au projet, facilitant la levée de fonds de 900.000 euros effectuée auprès de 11 business angels. " Même si nous avons réalisé une étude préalable qui démontrait le potentiel des master classes en ligne centrées autour de l'écriture, nous avons été surprises par leur succès ", avance l'entrepreneuse. Plusieurs milliers de fans auraient déjà assisté aux leçons du romancier franco-belge. Le principe ? Moyennant une souscription annuelle de 120 euros - 500 euros pour la version premium qui comprend, entre autres bonus, une rencontre en personne avec le maître -, l'abonné accède au contenu vidéo de plusieurs heures, morcelé en séquences d'une dizaine de minutes.

A l'issue de chaque chapitre, le romancier propose des exercices que les internautes peuvent partager avec les autres membres via la plateforme collaborative du site. Une fois par an, l'auteur se plie à un exercice de questions-réponses lors d'un live vidéo. Directement emprunté au site américain Masterclasses.com auquel participent des écrivains vedettes comme Dan Brown ou Margaret Atwood ( La Servante écarlate), The Artist Academy compte élargir son offre et capter progressivement le public non francophone. Un sous-titrage en anglais est déjà mis en place et un doublage est à l'étude pour répondre aux demandes de l'étranger. " Bernard Werber est un dieu vivant en Corée ", rappelle Marjorie Leblanc Charpentier. Rémunérés au pourcentage sur la vente des abonnements, les intervenants font partie d'un catalogue qui devrait bientôt s'étoffer. La start-up prépare une deuxième levée de fonds.