Difficile de croire que l'on est à Miami. Ici on ne trouve ni les palmiers ni le sable blanc qui font la réputation de la ville du sud des Etats-Unis. L'ancien quartier ouvrier de Wynwood se résume à un alignement d'anciens entrepôts de textile devenus au fil des années le support de centaines de fresques murales. Entre la 22e et la 29e rue, on ne compte plus les façades tatouées des pieds à la tête comme des yakuzas. Un véritable musée à ciel ouvert où se côtoient les entrelacs géométriques, les inspirations pop et les délires psychédéliques sortis de l'imagination des rois de l'aérosol.
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Difficile de croire que l'on est à Miami. Ici on ne trouve ni les palmiers ni le sable blanc qui font la réputation de la ville du sud des Etats-Unis. L'ancien quartier ouvrier de Wynwood se résume à un alignement d'anciens entrepôts de textile devenus au fil des années le support de centaines de fresques murales. Entre la 22e et la 29e rue, on ne compte plus les façades tatouées des pieds à la tête comme des yakuzas. Un véritable musée à ciel ouvert où se côtoient les entrelacs géométriques, les inspirations pop et les délires psychédéliques sortis de l'imagination des rois de l'aérosol. Dans ce district qui ressemble aux faubourgs de Los Angeles, les murals ne font pas le seul bonheur des street artists. En 2018, plus de 2 millions de touristes ont pris le chemin de Wynwood pour y dépenser 400 millions d'euros, selon le Greater Miami Convention and Visitors Bureau. Un chiffre qui a doublé en l'espace d'un an. Tout le monde se presse pour voir les graffitis et les défunts lieux de stockage reconvertis en commerces branchés. La prime est à l'originalité : chez Walt Grace Vintage, on vend exclusivement des guitares électriques et des voitures anciennes. Idée géniale tant la courbe des uns s'accorde à la silhouette des autres. La qualité a été privilégiée à la quantité. Une dizaine de perles, parfai-tement restaurées, sont exposées en permanence dans ce show-room d'un nouveau genre. Corvette, BMW 2002, Porsche 911 de 1966 ou Buick Riviera de 1964, il y en a pour tous les goûts. Mais pas pour toutes les bourses... Aux murs, un choix éclairé de rutilantes Fender et Gibson d'occasion, mises en scène comme des joyaux, attendent les amateurs de riffs. Le mariage de l'ampli et du carburateur résume bien l'état d'esprit de Wynwood qui peaufine son image rock'n'roll chic. La concentration de galeries d'art et d'espaces d'exposition d'envergure y est sans équivalent dans la ville. La reconversion est parfois inattendue. Comme cet ancien entrepôt de la Drug Enforcement Administration (DEA) américaine choisi par Donald et Mera Rubell. Ce couple renommé de collectionneurs d'art contemporain a mis la main sur un espace de 4.000 m2 qui lève le voile sur une partie de leur gigantesque fonds. Les accrochages sont renouvelés au fil de thématiques. A 20 minutes de marche, au pied d'une autoroute à cinq voies, un bunker protégé par des fils barbelés et des grillages est l'écrin inattendu d'une autre fondation. Cette casemate sans fenêtre abrite en effet la collection d'art du promoteur immobilier Martin Z. Margulies. La sélection est réjouissante, éclectique, entre icônes du marché de l'art (Anselm Kiefer, Tony Oursler, Gilles Barbier) et valeurs montantes. Pour ressentir davantage les palpitations de Wynwood, il faut se diriger vers la 6e avenue où les restaurants à la mode se sont donné rendez-vous. L'offre est pléthorique. C'est le royaume des quiches veggie et des menus free of gluten. Les tables, sans prétention culinaire, cultivent leur coolitude dans une ambiance factory. La déco est souvent réussie, l'assiette rafraîchissante. Que demander de plus ? Au royaume de l' organic food, les architectes d'intérieur s'en donnent à coeur joie. Les espaces décloisonnés offrent de jolies perspectives avec leur structure en béton héritée de l'histoire passée. Quand les bâtiments n'ont pas de pédigrée industriel, on leur en invente un, sans oublier la touche arty qui est devenue la marque de fabrique de l'endroit... Le Wynwood garage, un parking inauguré il y a quelques mois, a ainsi été construit de toutes pièces sur la 26e rue. Bien plus qu'une adresse où l'on vient garer son SUV à boîte automatique - on est aux USA -, ce cube géant avec ses panneaux d'aluminium perforés, habillés d'un motif en noir et blanc qui rappelle les travaux du peintre Jean Dubuffet, revendique pleinement son statut d'oeuvre d'art. Haut et fort : l'aire de stationnement de huit étages est visible d'un peu près partout dans ce paysage où les constructions font du rase-motte. Derrière ce projet à 22 millions d'euros, on trouve Goldman Properties, une société immobilière fondée en 1968 par Tony Goldman, sans qui rien ne serait advenu. Décédé en 2012, c'est à lui que Wynwood doit sa résurrection au milieu des années 2000. Il y a quelques années encore, pas un badaud n'aurait osé s'aventurer à la tombée de la nuit dans ce coin mal famé de Miami où le taux de chômage avoisinait les 55%. Le promoteur fut le premier à croire dans la réhabilitation de ce ghetto alors gangrené par le trafic de drogue qui avait vidé peu à peu les rues de ses commerçants. L'homme d'affaires est arrivé tel un super-héros de Marvel pour transformer la boue en or. Sans cape d'invisibilité ni pouvoirs magiques mais en se fiant à son expérience. Dans les années 1970, Tony Goldman fut à l'origine du renouveau de SoHo à Manhattan avant de s'attaquer à la reconversion de South Beach à Miami. South Beach ? La partie la plus chic de la ville où abondent les immeubles Art déco construits durant l'entre-deux-guerres. Si la valeur de ce patrimoine avec vue imprenable sur la plage semble une évidence aujourd'hui, attirant les touristes du monde entier, c'était loin d'être le cas il y a trois décennies et demie. Goldman les a sauvés de l'oubli sinon de la destruction. Il faut se rappeler qu'avant de devenir un haut lieu festif, Miami avait perdu de sa superbe. La ville balnéaire traînait derrière elle l'image d'une destination plan-plan pour retraités. C'était avant que les stars de la mode, Gianni Versace en tête, et les designers comme Philippe Starck ne se chargent d'en faire la terre d'élection des beautiful people. Fort de son succès, Goldman fit à Wynwood ce qu'il avait déjà fait ailleurs, c'est-à-dire commencer par mettre la main sur 18 immeubles, un nombre fétiche dans le judaïsme qui a toujours porté chance au promoteur. Selon lui, c'est la quantité minimale de biens immobiliers qu'il faut racheter et valoriser pour imprimer un changement à un quartier. Aujourd'hui détenu par la fille du fondateur, Jessica Goldman, le groupe est propriétaire d'une trentaine de bâtiments dans le secteur. Les multiples de 18 sont aussi bienvenus... Parallèlement au business immobilier, l'héritière est aux commandes de Wynwood Walls, inauguré par son paternel en 2009. Bordé de petites pelouses manucurées, cet endroit qui réunit la crème du street art forme l'épicentre du district. Le parcours, à ciel ouvert, attire une foule considérable de touristes. A condition de faire abstraction des perches à selfie, le lieu est une occasion d'admirer les portraits de Vhils, l'artiste portugais mondialement connu qui ne travaille pas au pochoir mais entaille la pierre au burin. Shepard Fairey, célèbre depuis ses affiches Hope imaginées en soutien à la candidature de Barack Obama lors de la campagne présidentielle de 2008, a aussi été convié. Sa fresque à l'encre rouge et noire, inspirée par les constructivistes russes, met en scène un homme coiffé d'un chapeau de cow-boy qui rayonne tel un messie, ou plutôt comme un télévangéliste. Ce portrait n'est autre que celui de Tony Goldman auquel l'artiste rend hommage... Parler de Wynwood revient à évoquer immanquablement Design District qui s'inscrit dans son prolongement géographique, à moins d'un kilomètre au nord, à hauteur de la 40e rue. Quel lien entre eux ? Tous deux sont des quartiers moribonds qui se sont trouvé une seconde vie grâce à la pugnacité de promoteurs visionnaires. Le Design District a été créé sous l'impulsion de Craig Robins, 55 ans. L'entrepreneur, ancien associé de Tony Goldman, a, comme son aîné, jeté son dévolu sur un coin délaissé de Miami. Dans son cas, il s'agit d'un ensemble de blocs situé au sud-est du district de Buena Vista. A la différence de son mentor, le cadet n'a pas conservé les entrepôts existants mais les a rasés pour y faire prospérer des boutiques de luxe telles que Dior, Cartier, Vuitton ou Louboutin. Avec la volonté d'imposer à chacune des griffes une architecture de haut vol. A la manière du quartier de Ginza à Tokyo, Design District se veut la référence absolue du shopping chic, y compris en termes de design. Chaque façade rivalise en élégance, en inventivité, tout en respectant une unité. Aucune construction ne dépasse les trois étages donnant à l'ensemble un air de village de poupées structuré le long d'allées piétonnes et de petites places arborées. Féru d'art contemporain et initiateur en 2005 de Design Miami, l'un des rendez-vous les plus sélect au monde pour les collectionneurs de mobilier de collection, Craig Robins a pris soin d'agrémenter l'espace public d'oeuvres d'art. Ici, c'est un dôme géodésique de Richard Buckminster Fuller, là-bas, un buste géant en fibre de verre de Le Corbusier par Xavier Veilhan. De quoi créer une émulation. L'Institute of Contemporary Art (ICA) a déménagé en 2017 dans le quartier pour investir un magnifique bâtiment intégralement recouvert de prismes métalliques. Le bâtiment est situé juste en face du Garage Museum qui, comme à Wynwood, est un parking monumental qui se rêve en installation artistique. Chacune des faces de ce Rubik's cube géant a été confiée à un intervenant différent. On ne sait ce qui retient le plus le regard, la façade fragmentée comme un puzzle ou l'alignement de 45 carrosseries de voitures suspendues dans les airs. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le résultat ne passe pas inaperçu. A Miami, paradis des Lamborghini et de la musculation, voir et être vu, est toujours un impératif.