Un atelier silencieux de Stoke Newington, dans le nord de la capitale britannique... Devant nous, Peter Bellerby fait tourner de ses doigts délicats, dans un geste amoureux, un globe terrestre sur lequel océans et continents, isthmes et détroits, montagnes et déserts entament une farandole étonnamment chatoyante. " Nous testons sur celui-ci un nouveau type de résine, il s'agit d'une commande très spéciale passée par la famille d'un richissime industriel allemand ", confie-t-il dans un souffle murmuré pour ne pas gêner ses employés. Tout près, l'un d'eux, un Italien concentré comme un chirurgien, est en train de découper à la main une carte géographique azurée, à l'aide d'une lame très effilée - autant dire un scalpel -, qui ne sera utilisée que six fois. " Au-delà, elles s'émoussent et risquent de dégrader le papier. "
...

Un atelier silencieux de Stoke Newington, dans le nord de la capitale britannique... Devant nous, Peter Bellerby fait tourner de ses doigts délicats, dans un geste amoureux, un globe terrestre sur lequel océans et continents, isthmes et détroits, montagnes et déserts entament une farandole étonnamment chatoyante. " Nous testons sur celui-ci un nouveau type de résine, il s'agit d'une commande très spéciale passée par la famille d'un richissime industriel allemand ", confie-t-il dans un souffle murmuré pour ne pas gêner ses employés. Tout près, l'un d'eux, un Italien concentré comme un chirurgien, est en train de découper à la main une carte géographique azurée, à l'aide d'une lame très effilée - autant dire un scalpel -, qui ne sera utilisée que six fois. " Au-delà, elles s'émoussent et risquent de dégrader le papier. " Peter Bellerby (photo), la cinquantaine très fringante, nous entraîne ensuite à l'autre bout du plateau, le long de meubles couverts de mappemondes dans lesquelles on taille des lamelles oblongues, appelées gores en anglais, peintes à l'aquarelle, qui seront plus tard appliquées sur les sphères vierges. Ici, tout n'est que méridien, parallèle et tropique. D'une grande commode en bois à tiroirs, il extrait, comme un pirate exhiberait son trésor, des tirages monochromes représentant les constellations du ciel sous la forme d'animaux fantastiques. " Ils proviennent du Louvre, qui les a imprimés sur notre papier à partir des planches de cuivre originales du 17e siècle. Le musée veut recréer un globe céleste offert en 1683 à Louis XIV. " Une idée de cadeau du cardinal d'Estrées, alors ambassadeur de France au Vatican, très impressionné par le globe qu'avait dessiné Vincenzo Coronelli, fondateur de la première société de géographie du monde, pour le duc de Parme. " C'est un projet particulièrement difficile pour nous, car nous devons déterminer la taille exacte de la sphère qui correspond aux tirages, alors que d'habitude, c'est le papier qui s'adapte au diamètre du globe ", explique le lointain successeur anglais de Coronelli. Si des milliardaires et l'un des musées les plus prestigieux du monde s'adressent à lui, c'est que Peter Bellerby a su se créer en moins de 10 ans une réputation d'excellence sans pareille. Nul autre ne sait fabriquer des globes terrestres aussi exquis, personnalisables à l'envi. Les plus grands (127 cm de diamètre), dits " Churchill " - car l'ancien Premier ministre britannique et Franklin Delano Roosevelt avaient chacun reçu du général Marshall un globe de cette taille pendant la Seconde Guerre mondiale -, coûtent 80.000 livres (90.000 euros). Les ateliers Bellerby en ont déjà vendu une douzaine dans le monde et s'arrêteront à 40 " pour préserver leur caractère exceptionnel ", selon le fondateur de la petite entreprise. Les amateurs de beaux objets moins argentés peuvent se contenter du plus petit modèle, à " seulement " 1.200 livres (1.350 euros). En 2008, quand il s'embarque dans cette aventure, Peter Bellerby ne pensait vraiment pas poser les bases d'une structure qui emploie aujourd'hui 25 personnes et réalise des ventes annuelles de 2 millions de livres, en croissance rapide. Tout ce qu'il voulait, en fan de géographie qui compte l'explorateur David Livingstone dans son arbre généalogique, c'était offrir un beau cadeau à son père pour ses 80 ans. " Les cravates, les beaux livres, les agendas de luxe, ça va un moment. Je voulais quelque chose de spécial. Je me suis fixé sur un globe terrestre. Ce que j'ai trouvé sur le marché m'a paru d'une mauvaise qualité choquante. Dans une vente aux enchères, j'en ai bien trouvé deux très anciens, mais à chaque rotation, ils se dégradaient un peu plus, et puis les frontières évidemment étaient celles d'un autre temps. J'ai donc décidé d'en fabriquer un moi-même. " Commence alors une véritable galère, qui plus est onéreuse. " Les fabricants industriels n'allaient évidemment pas m'aider, je n'ai pas trouvé de livre sur le sujet et, sur Internet, il y a surtout beaucoup de désinformation. J'ai donc testé les matériaux moi-même : le papier, les encres, la colle, les résines qui imprègnent les cartes. Les deux premières années, j'ai dû engloutir dans les 200.000 livres dans ces essais. " Heureusement pour lui, Peter Bellerby avait, au cours des années précédentes, fait tourner un établissement de nuit londonien particulièrement lucratif. Pour arriver au procédé final, il lui a fallu passer par " quatre moments 'eurêka' que je ne vais sûrement pas révéler à qui que ce soit ". Parmi les équations difficiles à résoudre : la protection des zones du globe qui reposent sur des roulements à billes métalliques, aujourd'hui livrés par un fournisseur d'écuries de F1. Peter Bellerby a ensuite dû embaucher - puis former les nouveaux puisqu'il n'y a pas d'école pour ce métier presque disparu. " Il faut en moyenne six mois pour maîtriser l'art de produire notre plus petit modèle. Après, nos recrues peuvent passer à un diamètre plus important, jusqu'au Churchill. " Le recrutement se fait à l'instinct : " D'abord je réalise un premier entretien pour vérifier que la personne est saine d'esprit. Puis, je la fais venir pour une demi-journée de test. Je vois vite si c'est quelqu'un de très précautionneux et perfectionniste. " Car l'exercice ne souffre pas l'approximation : une erreur de quelques millimètres à peine sur chaque gore et, à la fin de l'opération, ce sera le flop. Soit que deux territoires se superposent, soit qu'au contraire un interstice vide subsiste. Chaque étape nécessite une grande concentration. Une fois recouverte par la résine, la moindre erreur condamne le globe à la poubelle. Quand une Américaine avait demandé d'apposer un petit coeur rouge sur ses villes favorites dans le monde, on avait ainsi omis sa ville natale, Carmel en Californie. Pas question de coller un coeur par-dessus le revêtement : il a fallu recommencer de zéro... Les clients ont la plupart du temps des requêtes liées à leur vie personnelle. Ils veulent ajouter une photo d'eux-mêmes ou de leur famille, voir apparaître leur ville de naissance. D'autres souhaitent des monstres marins " à l'ancienne ", des vieux clippers ou des caravelles sur les océans. D'autres encore demandent à poser la reine Elizabeth sur Londres, la tour Eiffel sur Paris... Parfois, les spécifications se font plus politiques. Des nostalgiques de l'Empire britannique souhaitent faire ressortir les anciennes colonies. Se pose aussi la question des frontières disputées comme en Crimée, annexée par la Russie... Peter Bellerby doit arbitrer : " Si les Nations unies ne reconnaissent pas Taïwan, nous, nous le faisons. " Mais certains clients potentiels se heurtent à un veto du patron, comme celui qui voulait orner son globe d'un svastika. Ou cet autre qui voulait tout simplement effacer Israël du sien. Les commandes viennent principalement des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l'Europe, Allemagne en tête, sans que Bellerby ait besoin de campagnes de marketing. " De toute façon, nous avons en ce moment une liste d'attente de neuf à 12 mois environ. Après avoir livré 600 unités en 2017, nous devrions tourner autour de 800 cette année. En dehors de notre forte présence sur Internet, où nous avons tout de même 164.000 abonnés sur Instagram, notre seule publicité, c'est d'être chez Harrod's. " Le grand magasin prestigieux de Knightsbridge a vite senti le bon filon : " J'ai déposé un exemplaire de démonstration chez eux un jour en fin d'après-midi, j'avais un e-mail dès le lendemain matin pour une prise de rendez-vous ", indique fièrement le fondateur. Un des membres de la famille royale aurait-il acquis un Bellerby ? " Je ne pourrais pas commenter ce point ", répond l'artisan en détournant le regard, dans ce que nous avons interprété comme un " yes ". Les acheteurs développent un rapport très affectif à l'objet qui va orner leur séjour, leur pièce de réception, ou - qui sait ? - leur chambre à coucher. Près de 80 % de ceux qui se sont décidés pour un grand format viennent à l'atelier le contempler dans sa phase de production. Ils y sont accueillis par une belle inscription en lettres de métal au-dessus de la porte d'entrée, " I always loved you ", héritage d'une société de production audiovisuelle spécialisée dans les vidéos musicales qui partagé les locaux à un moment. Le meilleur client de Bellerby (25 unités de taille moyenne par an environ) est un artiste qui utilise les globes pour figurer les visages de ses personnages dans ses installations. Il s'agit du Nigérian Yinka Shonibare, un voisin, qui explore les thèmes du colonialisme et du post-colonialisme dans le cadre de la globalisation. En charge de l'administration, des achats de matériel, du recrutement et du commercial, Peter Bellerby, qui avoue une affection particulière pour les " courbes ininterrompues des côtes américaines ", a des journées bien remplies. Cela ne l'empêche pas de réfléchir à d'autres produits. L'atelier vient ainsi de terminer une mappemonde rectangulaire plate. " C'est beaucoup plus facile, mais vu notre carnet de commandes, il est assez déraisonnable de chercher une diversification. " Avant de prendre congé, nous posons à Peter une dernière question : Monsieur Bellerby père a-t-il apprécié son cadeau ? " Il est du genre grognon, et c'est ma mère qui a dû lui faire admettre combien il l'avait apprécié. Mais il l'a toujours dans son étude ! "