Chaque année, la composition du panier de la ménagère qui permet de mesurer l'évolution du coût de la vie en Belgique et sur lequel les salaires sont automatiquement indexés est adaptée en fonction des tendances en matière de consommation. De nouveaux biens et services sont ajoutés, alors que d'autres sont redéfinis ou supprimés. En janvier dernier, le tatouage a fait sa joyeuse entrée dans cette corbeille de dépenses aux côtés entre autres du loyer d'une chambre d'étudiant et du remplacement d'une serrure de porte.

Faut-il y voir la preuve que cette pratique qui était autrefois l'apanage des marins et des bikers se généralise ? Catherine Pirnay, tatoueuse professionnelle sous le nom de Cat'too : "Oui, absolument. Non seulement le tatouage touche désormais tous les âges, origines, professions et catégories sociales, mais en plus il est addictif." On observe en effet un certain engouement chez les personnes tatouées. Une fois le pas franchi, elles sont portées par l'envie irrépressible de recommencer, souvent à grand renfort de dessins plus visibles. Car si passer de 0 à 5% de la surface du corps tatouée représente un changement significatif, la différence est à peine perceptible de 20 à 30%.

Mais se faire tatouer n'est pas donné et les clients de Cat'too vont jusqu'à mettre de l'argent de côté pour assouvir leur "addiction". Le prix moyen d'un petit tatouage se situe entre 70 et 80 euros. En Wallonie, le tarif à l'heure peut passer du simple (100 euros) au double (200 euros) en fonction du studio. Pour un bras complet, il faut compter de 3.000 à 4.000 euros.

Un vent de fraîcheur souffle sur les tatouages qui ne sont plus réservés aux marins ou aux bikers © Alexey Demidov

Le tatouage ne fait pas le moine

Catherine Pirnay (36 ans) est tatouée depuis l'âge de 15 ans. Après avoir travaillé une quinzaine d'années dans une fiduciaire d'expertise comptable où elle endossait de hautes responsabilités, elle s'est reconvertie en 2017 pour devenir tatoueuse professionnelle. "Dans mon ancien job, je devais me déguiser. Je portais des tailleurs et je me couvrais les bras et les jambes. Si j'avais affiché mes tatouages à la table des négociations avec des interlocuteurs d'un âge avancé par exemple, ils m'auraient sans doute considérée comme une personne sale et rebelle. Mais à mes yeux, les vêtements moulants et les décolletés plongeants de mes collègues étaient bien plus vulgaires", se souvient-elle.

Tant qu'elle jouait la carte de la discrétion, Catherine Pirnay rentrait dans le moule. Jusqu'à ce beau matin où elle est arrivée sur son lieu de travail avec un piercing dans le septum et a été sommée d'emblée par son employeur de retirer ce truc dégueulasse. "Je devais attendre que le piercing soit cicatrisé pour enlever le bijou. Il m'a alors laissé un mois. Entre-temps, je sentais bien que je l'insupportais et il m'évitait. Quatre semaines plus tard, alors que le processus de cicatrisation était toujours en cours, il m'a convoquée dans son bureau et a invoqué une prétendue perte de temps dans un dossier pour me licencier sur-le-champ. En 7 minutes montre en main", raconte-t-elle.

Un mal pour un bien

"Ce licenciement a été d'une rare violence. Je suis maman d'un petit garçon et je n'ai même pas pu utiliser ma voiture de société pour aller le rechercher à l'école", poursuit Catherine Pirnay. Se pose alors la question de savoir si un employeur peut licencier un travailleur (ou refuser d'engager un candidat) en raison d'un tatouage ou d'un piercing ? "Les tatouages, au même titre que les piercings, coupes de cheveux et tenues vestimentaires atypiques, ne sont pas visés par les critères énumérés limitativement par la loi antidiscrimination de 2007, la notion de caractéristiques physiques se limitant aux éléments acquis à la naissance ou en cours d'existence, indépendamment de la volonté de la personne", explique Alexandre Hachez, avocat au barreau de Bruxelles.

Victime d'une décision arbitraire prise par son employeur, Catherine Pirnay n'en était pas pour autant privée de toute protection. "Tout traitement inégal dans les rapports entre les citoyens auquel aucune justification objective ne peut être donnée constitue une discrimination et, dès lors, un comportement fautif qui peut donner lieu à une indemnisation notamment", poursuit Pierre Vanhaverbeke, également avocat au barreau de Bruxelles. Ainsi, il a été jugé qu'un employeur pouvait interdire le port de piercings pour des raisons d'hygiène et de sécurité alimentaire, pour autant que cette interdiction soit limitée aux ouvriers qui manipulent la nourriture et ne soit pas imposée aux employés administratifs par exemple. Dans le même ordre d'idées, un employeur a le droit d'insérer dans son règlement de travail une clause motivée interdisant à ses travailleurs en contact direct avec la clientèle d'avoir des tatouages visibles en vue de préserver la réputation et/ou les intérêts économiques de son entreprise.

Mais Catherine Pirnay n'a pas voulu se battre pour obtenir gain de cause contre son ancien employeur. Elle avait un autre combat en tête : profiter de cette occasion pour poursuivre son rêve de devenir Cat'too.

Un marché parallèle

Cela faisait en effet deux ans que Cat'too dessinait chaque soir et suivait un apprentissage dans un studio de tatouage le week-end. Aujourd'hui, elle possède son propre atelier où se presse une clientèle majoritairement féminine. Si les styles de tatouages sont multiples et riches de symboliques - old school, black work, graphique, réaliste, portrait, tribal, etc. -, elle officie dans le tatouage ornemental à vocation esthétique. Il s'agit ici d'arborer un bijou unique et éternel.

Cat'too officie dans le tatouage ornemental à vocation esthétique © Cat'too

Autrefois, l'acte était plus significatif que le motif en soi. Il représentait une culture ou une manière de vivre. Aujourd'hui, le tatouage est devenu un (body) art à part entière qui rompt avec la pratique connotée des générations précédentes et poursuit son essor tout en s'affichant sur les sportifs et les influenceurs notamment. Une tendance qui, contrairement à la mode éphémère, est pérenne et nécessite à ce titre une mise en garde. "Le danger est de céder à un effet de mode sur un coup de tête sans penser aux conséquences psychologiques et financières. Le regard de l'entourage privé ou professionnel reste lourd à porter. L'explosion du tatouage va dès lors de pair avec l'émergence du détatouage. Une technique au laser douloureuse et un marché parallèle qui pratique des prix exorbitants", souligne Cat'too. Qu'on se le dise : si un tatouage procure énormément de satisfaction, se le faire enlever quand on change d'avis n'a plus rien d'une partie de plaisir.

Montre-moi ton tatouage, je te dirai qui tu es

Judith (28 ans, tatouée sur l'ensemble du corps) : "Je ne sais pas combien de tatouages j'ai. Je les ai faits par amour de l'art et un seul a une signification. Dans mon premier boulot, je les cachais malgré la passion qu'ils m'inspirent car j'avais peur du regard des autres. Aujourd'hui, je les assume mais ils font encore l'objet de nombreux préjugés. Avec l'été et les vêtements légers, le poids des regards et des jugements est usant."

Alexis (38 ans, un tatouage sur le bras) : "Mon tatouage témoigne d'un moment particulier de ma vie que je voulais marquer, au propre comme au figuré. Ce n'est pas un dessin, c'est une phrase : Noli me tangere. Je la trouve belle car riche de nombreuses interprétations. Ne me touche pas parce que je suis fragile. Ne me touche pas parce que je suis fort. Je n'ai pas spécialement envie d'adresser cette phrase à qui que ce soit. Ni de montrer mon tatouage à mes étudiants (Alexis est professeur, NDLR). Il est visible mais je l'ai fait pour moi."

Catherine (40 ans, un tatouage sur l'avant-bras) :"Pourquoi un tatouage me demandez-vous ? Pour montrer que je suis encore vivante. Que le corps a souffert, au plus profond de sa chair, mais qu'il est toujours là. Fragile et fort à la fois. Pour le marquer, ce corps que l'on chérit encore, malgré la souffrance que la maladie lui a infligée. Pour ne pas oublier certainement (mais comment pourrais-je ?). L'oncologue me l'avait dit : souvent les femmes veulent marquer leur corps après l'épreuve du cancer, une façon de se le réapproprier sans doute. Et puis pour transgresser peut-être un peu aussi. Même si je ne suis pas sûre qu'en 2019 un tatouage soit transgressif. Plutôt alors pour casser une image, celle souvent que les autres se font de vous. Et être fière de son côté juste un tout petit peu rock'n'roll. Pourquoi ce dessin ? Je dirais que c'est d'abord pour son côté esthétique. La beauté du trait, sa justesse. La géométrie des fleurs, la longueur des tiges, la couleur turquoise que j'aime beaucoup. C'est amusant car souvent les autres y mettent beaucoup de significations. Ah trois fleurs ! C'est pour vos trois enfants je suppose ? Et le côté japonisant ? Pour rappeler votre voyage en Asie très certainement. Je souris. Je laisse dire. Je vis."

Anne (52 ans, un tatouage sur l'omoplate) : "J'aime mon tatouage et j'aurais aimé en faire d'autres. Mais je suis directrice d'hôtel et il me gêne terriblement. J'ai tendance à considérer qu'un tatouage est déplacé dans la sphère professionnelle. Est-ce dû à mon âge ou à mon éducation ? Je l'ignore. J'évite donc de porter une robe ou un chemisier blanc qui le laisserait transparaître. Même certains de mes amis ne comprennent pas pourquoi je me suis fait tatouer. Et mes parents ne sont pas au courant. Mon fils qui est comptable souhaitait lui aussi passer à l'acte. Je lui ai conseillé un endroit facile à dissimuler et il a choisi le genou et le pied."

Le livre

Fascinée depuis son plus jeune âge par les tatouages, l'auteure Héloïse Guay de Bellissen est aujourd'hui mariée à un tatoueur. Au début de l'année, elle a sorti un livre sous le titre Parce que les tatouages sont notre histoire. À coups de récits, de légendes et de témoignages, elle rend un magnifique hommage à cet art millénaire. Un ouvrage à dévorer, que vous hésitiez à franchir la porte d'un salon ou ayez déjà succombé à la tentation.