Gare Calatrava par un matin ensoleillé. Sous les imposants et gracieux arcs d'acier qui coiffent les voies, le staff collégial de quatre directeurs-administrateurs du Bureau Greisch est au complet. C'est parti pour une visite guidée à travers Liège, à la fois berceau, quartier général et show-room à ciel ouvert d'un paquet d'ouvrages dont le bureau d'études a accompagné la réalisation. " Soyons clair, le Bureau Greisch c'est principalement du calcul, des études et des plans élaborés par nos départements (techniques spéciales, architecture, rénovation, stabilité, énergie, etc.) selon les types de projets, note Luc Demortier, directeur du pôle Bâtiments. Pour certains, on assure les études, la conception jusqu'au suivi de l'exécution et la réception de l'ouvrage. Pour d'autres, nous sommes uniquement sollicités pour les études d'exécution. Les entreprises recourent surtout à nos services pour trouver de l'optimisation ou améliorer les solutions techniques envisagées à la base. Ou trouver la méthode de construction la meilleure mais aussi la moins coûteuse. Greisch a développé une réelle expertise en conseils à valeur ajoutée. "

Viaduc de Millau - Le bureau d'études liégeois a contribué à l'édification de ce célèbre ouvrage. © BELGAIMAGE

De la valeur ajoutée, il en a fallu au bureau d'ingénierie pour concrétiser en 2009 la reconstruction complète de la gare des Guillemins en gare Calatrava. Dès l'entame du projet en 2000, BEG Bureau Greisch assista étroitement l'architecte audacieux et le maître d'ouvrage Euro Liège TGV, en particulier sur les missions d'ingénieur de stabilité mais aussi les techniques d'assemblage et de pose de la superstructure faîtière. Vincent de Ville de Goyet, président du CA et directeur scientifique du bureau d'études en a encore des frissons, nez en l'air sous la casquette ferroviaire : " Chacun des 39 arcs parallèles fait plus de 200 mètres, on les a assemblés et soudés par cinq juste à flanc de gare avant de venir les poser par dessus les voies mais sans jamais arrêter le trafic des trains. Au total, la structure fait 4.500 tonnes. En amont, la première chose calculée a naturellement été le comportement et la résistance au vent ainsi que la stabilité de la structure ".

Pour René Greisch, jusqu'à l'ultime seconde, rien n'était jamais assez bon.

Depuis l'achèvement de cet ouvrage emblématique, bien d'autres tonnes de béton et d'acier ont été coulées sous l'oeil et les calculs minutieux des experts du bureau. Face à nous, la tour " Paradis " des Finances, à un jet de pierre de la gare liégeoise, s'est ainsi hissée jusqu'à 120 mètres en 2015 avec le statut de plus haut immeuble de bureaux de Wallonie, grâce en partie aux conseils " Design and Build " de Greisch. Chemin faisant, après avoir suivi la longue passerelle La Belle Liègeoise, le Musée de la Boverie clignote comme un nouveau témoin du savoir-faire Greisch, par sa rénovation, sa climatisation invisible et son extension très réfléchie pour les expos de haut niveau. Au gré des rues, nos guides pointent ci et là des ouvrages, parmi les centaines sur lesquelles le bureau a mis son empreinte en 60 ans.

Nouvelle halte, façon petit plongeon dans la piscine de Jonfosse en pleine finalisation de rénovation avant réouverture tout début 2020. Alors que se vérifie la diffusion du chlore dans un bassin coloré en mauve, l'ingénieur de l'ouvrage pointe quelques aspects où la force de proposition Greisch a fait la différence : nouveau système de ventilation et lent brassage de l'air, éclairages plus soft et un aménagement fortement pensé pour optimiser l'accessibilité et l'usage de la piscine semi-olympique aux personnes à mobilité réduite. Cela va de sirènes visuelles flash à l'usage des contrastes noir et blanc dans les revêtements des murs, sols et portes pour visuellement différencier les espaces et souligner les obstacles. Et enfin, la révision complète des infrastructures énergétiques pour connecter Jonfosse aux enjeux durables.

Viaduc de Vilvorde. Déjà à l'oeuvre lors de sa construction, le Bureau Greisch va travailler à l'élargissement du pont de trois à quatre bandes. © BELGAIMAGE

Un parc immobilier à totalement reconditionner

Une constante que l'on retrouve à la Cité administrative, autre prochain chantier dont Greisch est aussi le poisson-pilote polyvalent. Fin 2022, 540 agents réinvestiront le bâtiment rénové et dont l'enveloppe aura été modifiée dans le sens d'un mieux vivre pour le personnel et les riverains, mais surtout d'une forte exigence de performance énergétique et durable. " C'est le défi de demain pour tous les acteurs de la construction immobilière, note le directeur du Pôle Bâtiments Greisch. Il faut totalement revoir tout le parc actuel belge car une majorité d'ouvrages doivent être reconditionnés et profilés vers le futur, ré-isolés correctement pour optimiser les consommations. Plus aucune réflexion immobilière actuelle ne néglige les aspects durable et eco-friendly. Notre groupe compte une cellule "Rénovation" composée de spécialistes également qui se penchent sur la manière de ré-exploiter ce qui existe pour ne pas systématiquement tout démolir. Le boulot de Greisch, c'est penser des solutions sur mesure. Comme pour la piscine Jonfosse, comme pour la Cité administrative et comme bientôt, pour notre prochain gros projet de reconstruction des deux tours WTC du quartier nord de Bruxelles. "

Un autre paramètre à maîtriser, et non des moindres, ce sont les architectes. " Il y a eu une vraie évolution des approches. Ils sont de plus en plus fous, audacieux, inventifs... et proposent des ouvrages de plus en plus complexes, sourit Luc Demortier. Notre démarche envers eux, c'est d'être toujours à leurs côtés, pas derrière. De comprendre leurs projets, leurs points forts pour trouver comment traduire en techniques spéciales et énergétiques des exigences multiples parfois incompatibles entre elles au niveau structurel. Nous veillons à raison garder, à cadrer les architectes, sans pour autant brimer leur créativité. Soulignons aussi que cette lame de fond créative est dopée par le fait que l'architecture est (re)devenue un levier fortement privilégié par les villes pour se mettre en évidence et se graver en dur une image moderne qui sert de carte de visite. Aujourd'hui, on ne construit plus d'églises mais des gares, des tours, des quartiers entiers, des ponts, des passerelles, des quais et des oeuvres d'art, comme le monumental Arc Majeur inauguré sur l'autoroute E411 dont nous avons réalisé l'étude de stabilité. "

© fernand letist

Le Bureau Greisch, agile sexagénaire fort de 220 employés, ne va pas se plaindre de cette effervescence et du boom du marché de la construction. Mais au fait, c'est quoi la spécificité toujours vivace léguée par son fondateur René Greisch au bureau ? Le quatuor directorial actuel s'accorde " une remise en question permanente, remettre sans cesse tout sur la planche à dessins, recalculer sans cesse pour être encore meilleur. Pour René Greisch, jusqu'à l'ultime seconde, rien n'était jamais assez bon. Il arrivait au petit matin avec des changements qu'il avait ruminés pendant la nuit. Ce 'comment encore faire mieux' reste inscrit dans les gènes du bureau. Cette exigence est coulée dans le béton Greisch ". Luc Demortier ajoute : " Ce qu'on essaie de transmettre et d'inculquer à tous nos collaborateurs, c'est la recherche non pas d'une ou des solutions mais bien celle de LA meilleure solution pour rencontrer des objectifs liés à la construction mais aussi à l'esthétique, à la qualité à court et long terme. Mais il y a des projets sur lesquels il ne faut pas nous appeler. Ceux qui de par leur formule magique déjà optimale, n'appellent aucune remise en question et pour lesquels nos services sont inutiles. Bureau Greisch recherche surtout des défis, que nous qualifions de 'moutons à cinq pattes', des projets avec une certaine complexité et une marge d'amélioration à remplir ".

Par Fernand Letist

Plans d'avenir

Combien de projets menés de front à l'année ? " Oh..., à différents états d'avancement, de tailles et durées variables, on doit être autour de 220-250, évalue Pierre Baar, directeur administratif et financier du groupe Greisch. Il faut bien cela pour justifier le travail de nos 220 employés. Pour maintenir ce niveau, l'idéal est de ramener un projet par jour. " Parmi ceux inscrits à l'agenda, se profilent quelques nouveaux gros défis, en Belgique et à l'international.

René Greisch, fondateur du célèbre bureau d'ingénierie liégeois, décédé en l'an 2000. © PG

L'expérimenté Bureau Greisch a plus d'un tour dans son sac.

"Cradle to cradle"

Zin, tel est le nom de code du projet de reconstruction des tours WTC du quartier nord à Bruxelles, pour Befimmo. Tout sera démonté et ne subsisteront que les noyaux des structures autour desquels tout sera rebâti selon le processus circulaire cradle to cradle. C'est-à-dire en réutilisant tous les matériaux du bâtiment de départ. Les solutions de Greisch vont aussi profiter à trois autres tours, parisiennes celles-là. Les tours Duo de La Défense pour en renforcer les charpentes métalliques supérieures et même la Tour Eiffel pour doter un de ses pieds d'un nouvel ascenseur. Enfin, le bureau d'études exaucera son désir de se positionner sur des bâtiments vraiment hauts. Avec la société Besix, Greisch attend le go pour construire une tour de 300 mètres à Abidjan.

Back to Vilvorde

Côté ouvrages d'art, à la suite des colossaux viaduc de Millau et pont sur le Bosphore à Istanbul, d'autres réalisations devraient allonger la liste. Mais, plus modestement, Greisch va aussi revenir au viaduc de Vilvorde. Un retour symbolique puisque René Greisch et son bureau avait décroché la conception en 1974. Ce qui lança sa notoriété, notamment pour avoir été pionnier de l'association béton-acier pour ce type de construction. Quarante-cinq ans plus tard, le bureau d'études va remettre l'ouvrage sur le pont pour le repenser dans la perspective de son élargissement de trois à quatre bandes. Depuis 60 ans, tous les Belges ont un jour croisé les touches de Greisch dans leur paysage quotidien. Sans vraiment le savoir.