Les lieux ressemblent plus à l'open space d'une société high-tech qu'à une salle de classe. C'est voulu. 42, véritable objet éducatif non identifié, est plus un lieu d'expérimentation qu'une école au sens strict. Même s'il forme les développeurs de demain, l'établissement est un concept unique, né dans l'esprit de Xavier Niel, patron de l'opérateur Free en France, et de Nicolas Sadirac, le directeur de 42. Tignasse ébouriffée, barbe fournie et polo ample siglé du logo de son bahut, ce geek passionné d'éducation et de technologie est notre guide parisien.
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Les lieux ressemblent plus à l'open space d'une société high-tech qu'à une salle de classe. C'est voulu. 42, véritable objet éducatif non identifié, est plus un lieu d'expérimentation qu'une école au sens strict. Même s'il forme les développeurs de demain, l'établissement est un concept unique, né dans l'esprit de Xavier Niel, patron de l'opérateur Free en France, et de Nicolas Sadirac, le directeur de 42. Tignasse ébouriffée, barbe fournie et polo ample siglé du logo de son bahut, ce geek passionné d'éducation et de technologie est notre guide parisien. Logée dans le 17e arrondissement, au nord-ouest de la capitale française, 42 s'articule autour de trois larges espaces s'empilant sur autant d'étages, où s'alignent au total 1.000 écrans 27 pouces. Ces postes de travail griffés Apple sont occupés par une nuée d'étudiants plongés dans l'univers du code informatique. Ouverte 24 heures sur 24, l'école commence à se remplir en fin de matinée, à l'heure où nous arrivons. Le pic de fréquentation est atteint en soirée, vers 22 heures, nous explique Nicolas Sadirac. Ici, personne ne suit un véritable programme. Oubliez les cours ex cathedra, le blocus et la session d'examens. Chaque étudiant est invité à résoudre des épreuves et à participer à des projets communs. A chaque étape, il gagne des points d'expérience (XP) symbolisant les nouvelles compétences acquises. Basée sur la gamification, la progression de l'étudiant lui permet d'atteindre les niveaux (levels) supérieurs. Dans ce jeu vidéo d'un nouveau genre, les participants peuvent aller jusqu'au niveau 21. Mais la plupart des participants quittent l'aventure entre les niveaux 15 et 18. Rassasiés ou tout simplement embauchés, ils désertent les lieux... sans même décrocher de diplôme ! C'est une autre caractéristique fondamentale de 42 : elle dispense une formation qui n'est pas reconnue par le ministère français de l'Education. C'est voulu. Cassant les codes, l'école ne se reconnaît pas dans le système éducatif traditionnel. Trop stéréotypé, trop axé sur l'apprentissage pur, trop individualiste, l'enseignement supérieur serait devenu un monstre bureaucratique inefficace, estiment les concepteurs de 42. Avec ce projet iconoclaste, l'entrepreneur à succès Xavier Niel veut dépoussiérer l'enseignement des disciplines informatiques. Pour cela, pas besoin de diplôme : la réputation des lieux suffira à attirer les étudiants et leurs futurs employeurs. Et ça marche. Depuis sa création en 2013, l'établissement ne désemplit pas. Près de 4.000 étudiants suivent actuellement le curieux cursus de cette école 3.0. Mais ils sont chaque année entre 50.000 et 70.000 à envoyer leur candidature ! Leur sélection s'effectue en deux temps. Un test en ligne basé sur la logique et la mémoire fait un premier tri. Vient ensuite l'épreuve de la " Piscine " : un mois d'immersion dans le bain de 42, parsemé d'épreuves quotidiennes, au terme desquelles les plus méritants (environ 1.000 par an) sont officiellement admis. Commence alors pour eux un programme totalement déstructuré. L'école ne s'organise pas autour d'années d'études. Il s'agit plutôt d'une succession de travaux, de participations à des workshops, de stages, etc. En moyenne, un étudiant passe trois ans sur place. Mais chacun suit son propre rythme. Les yeux rivés sur son écran, un étudiant nous ouvre les portes de l'univers virtuel symbolisant son parcours au sein de l'école. Il nous montre une arborescence complexe, au sein de laquelle il choisit son chemin, ses bifurcations. Au fil de sa progression, il acquiert de l'expérience dans les différents domaines de compétence couverts par 42 : programmation, sécurité informatique, big data, mais aussi entrepreneuriat ou encore développement personnel. L'étudiant hésite entre deux branches, et reconnaît un certain retard dans son cursus. D'après le logiciel de 42, s'il continue sur cette lancée, il en a pour six ans d'études. " Bon, il va peut-être falloir se secouer ", balance Nicolas Sadirac. Très autonomes, les étudiants doivent compter sur leur propre motivation ou sur la stimulation du groupe pour progresser. Peu d'entre eux décrochent du programme. Mais ça arrive. Environ 2 à 3 % des étudiants tombent dans l'un des black holes (trous noirs) disposés à certains points clés de leur parcours. S'ils n'atteignent pas les niveaux requis, ils y sont aspirés. Tous les autres poursuivent cet enseignement digitalisé particulièrement déroutant pour toute personne qui a suivi un parcours classique dans l'enseignement supérieur. Ne cherchez pas les profs dans les couloirs : il n'y en a pas. Pour comprendre le fonctionnement de l'école, nous nous rendons dans le Bocal. Cette pièce stratégique est le centre névralgique de 42. C'est là que les têtes pensantes de ce projet étonnant développent la plateforme digitale d'apprentissage à laquelle se connectent tous les élèves. Une vingtaine de personnes sont chargées du réseau, du logiciel et du contenu pédagogique. " Ce sont essentiellement des étudiants ", explique Nicolas Sadirac. Certains sont volontaires, cooptés par leurs pairs et bénévoles, d'autres y font leur service civique, d'autres encore sont sous contrat de travail. Ils sont notamment chargés de créer de nouvelles épreuves numériques pour leurs petits camarades. Ne risquent-ils pas de créer des exercices trop faciles ? demandons-nous à notre guide. Réponse : " Tu joues à un jeu vidéo comme World of Warcraft ? Tu as envie que ce soit facile ? Non, tout le monde préfère que le challenge soit corsé, pointe Nicolas Sadirac. C'est la même chose pour les étudiants. En fait, ils sont bien pires que nous, ils créent des quêtes très complexes. " La plateforme de l'école est le véritable coeur du réacteur 42. C'est via cette interface que les étudiants reçoivent les missions successives qu'ils devront remplir. Ils seront ainsi invités à développer une application mobile, résoudre un challenge de cryptographie, créer un jeu vidéo en trois dimensions du genre Wolfenstein (jeu de tir à la première personne), plancher sur un système intégrant de l'intelligence artificielle, etc. Un programme 100 % digital qui remplace profs, amphithéâtres et bibliothèques. Même s'il s'agit d'une partie importante de leur formation, les étudiants ne passent cependant pas (toutes) leurs journées scotchés à leur écran d'ordinateur. L'animation de l'école est assurée en permanence par des " partenaires ". Ce sont essentiellement des sociétés et des autorités publiques, qui gravitent en essaim autour de l'école 42. Nicolas Sadirac estime à environ 3.000 le nombre de partenaires liés de près ou de loin à son établissement. Le jour de notre visite, Facebook a pris possession de l'auditorium pour un workshop consacré à l'intelligence artificielle. La salle est bien remplie. Au terme de l'activité, les étudiants pourront s'inscrire à un programme proposé par le réseau social, afin de plancher sur une problématique bien précise à laquelle l'entreprise est confrontée. Une sorte de mini-stage ou de projet de groupe qui rapportera des points d'expérience à l'étudiant, valorisés dans son cursus. Une semaine plus tôt, c'était la caisse nationale d'assurance vieillesse qui organisait un hackathon au sein de l'école, avec pour objectif d'améliorer la prise en charge numérique des dossiers de retraite. Chaque semaine, deux à trois hackathons - ces marathons du codage visant à faire émerger des solutions digitales innovantes - sont organisés dans les murs de 42. Pour ces partenaires, c'est une situation idéale : ils peuvent travailler avec des développeurs talentueux et bon marché, mais aussi repérer - voire recruter - de futurs collaborateurs. Selon Nicolas Sadirac, on s'arrache ces pépites : " 100 % de nos étudiants trouvent du boulot ", clame-t-il. Plus de 11.000 propositions de jobs sont postées sur le site dédié de 42. C'est bien plus que la main-d'oeuvre disponible sur place. Du coup, les étudiants peuvent se permettre de faire la fine bouche : " Xavier Niel lui-même ne parvient plus à les recruter chez Free ", glisse Nicolas Sadirac. A la tête de la 10e fortune française (avec sa famille, il pèse 9,4 milliards d'euros) selon le magazine Challenges, Xavier Niel finance intégralement 42 sur sa cassette personnelle. Au lancement du projet, il débloque environ 20 millions d'euros pour rénover le bâtiment de 4.200 m2. Chaque année, il ajoute 7 millions supplémentaires pour les frais de fonctionnement. Toujours à Paris, le patron de Free a également créé Station F, le plus grand incubateur de start-up au monde. Les deux projets s'inscrivent dans une même optique : " C'est cohérent. Notre but est de développer le secteur innovant et créatif ", pointe Nicolas Sadirac. C'est l'un des mantras du patron de 42 : contrairement aux autres établissements d'enseignement supérieur, qui sont axés sur l'apprentissage des savoirs, son école a pour vocation de développer le côté créatif des étudiants. " 42 est une école d'art, s'enflamme Nicolas Sadirac. Nous formons des artistes du numérique. " Selon ce promoteur de la pédagogie active, l'économie a un besoin urgent de développeurs de talent, qui sont capables de trouver des solutions inventives, pas seulement d'appliquer des schémas déjà connus. L'enseignement traditionnel ne forme pas suffisamment les étudiants à ces compétences essentielles dans l'économie digitale, estime Nicolas Sadirac : " Le système éducatif forme des pièces détachées d'un mécanisme productif. C'est un concept valable pour l'industrie, qui a besoin de beaucoup de forces de production. Dans le secteur du numérique, c'est différent, on a besoin de gens créatifs, innovants, qui vont bousculer les codes établis ". Un profil entrepreneurial qui se confirme à la sortie de l'école, puisque 30 % des étudiants de 42 intègrent ou créent une start-up. C'est cette émulation que l'on espère également créer du côté de Bruxelles. Après Fremont dans la Silicon Valley (où l'école a du mal à remplir ses ambitieux objectifs de recrutement) et Lyon en France, le concept de Xavier Niel poursuit son expansion internationale. Une franchise de l'école 42 s'installera à Uccle, au sud de la capitale, en 2018. Baptisée 19, l'école emprunte la philosophie de sa grande soeur parisienne. L'enseignement y sera en tous points identique, puisque les étudiants auront accès à la plateforme d'apprentissage développée par le Bocal. Comme à Paris, la formation sera ouverte aux 18-30 ans, sans condition préalable de diplôme. Conformément au modèle de l'école 42, le cursus sera également totalement gratuit. En France, le financement est assuré intégralement par Xavier Niel. En Belgique, un consortium de 12 entreprises et fondations met la main au portefeuille. Chacun de ces organismes, dont GBL (les autres n'ont pas encore été dévoilés), apporte 60.000 euros par an au projet. Cela représente un budget supérieur à 2 millions d'euros sur trois ans. Le projet est porté par Ian Gallienne, CEO de GBL (groupe Albert Frère), et John-Alexander Bogaerts, patron du cercle d'affaires B19. " Nous voulons accompagner la révolution technologique mais aussi la révolution culturelle. Nous voulons montrer que chacun a la possibilité d'être un entrepreneur ", s'enthousiasme Stephan Salberter, qui pilote le projet 19 et sera l'alter ego de Nicolas Sadirac à Bruxelles. " Le chômage des jeunes à Bruxelles est important. Il y a aussi une inquiétude par rapport à la digitalisation. Nous voulons transformer ces préoccupations en projet positif, poursuit-il. Actuellement, il n'y a pas d'initiation longue au codage en Belgique. Nous serons complémentaires à des initiatives comme BeCode ou MolenGeek. " L'école 19 disposera de 150 postes de travail, accessibles 24 heures sur 24, et vise une capacité de 450 étudiants. Ils trouveront leur place dans le château de Latour de Freyns, où ils côtoieront les élèves de l'école privée Bogaerts. Curieux mélange entre cet établissement s'adressant à un public privilégié et l'école 19, qui se veut ouverte à toutes les couches de la société. Stephan Salberter a pour mission cruciale d'attirer de la diversité dans son établissement : " Nous avons un objectif de mixité sociale ", confirme-t-il. La première " Piscine ", cette immersion d'un mois permettant de sélectionner les candidats, sera organisée en avril prochain. " Nous espérons recevoir des centaines de candidatures ", avance Stephan Salberter. Les inscriptions seront ouvertes à partir du mois de janvier 2018.