Les géants du Net s'emploient à automatiser toujours plus de tâches, y compris les prérogatives intellectuelles des êtres humains. Leurs capacités de collecte et d'analyse de données leur permettent de construire de nouvelles formes d'intelligences qui mettront l'humanité au défi.
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Les géants du Net s'emploient à automatiser toujours plus de tâches, y compris les prérogatives intellectuelles des êtres humains. Leurs capacités de collecte et d'analyse de données leur permettent de construire de nouvelles formes d'intelligences qui mettront l'humanité au défi."Je ne l'ai pas vu venir, elle m'a totalement surpris. " Cette confidence du patron de Google, Sergey Brin, au sujet des développements de l'intelligence artificielle (IA) au forum de Davos en début d'année a choqué pas mal d'observateurs. Cet homme, au coeur même de la révolution technologique, a admis avoir été frappé par la rapidité des progrès de l'IA et les possibilités insoupçonnées qu'elle laisse entrevoir. Il n'en a pas fallu beaucoup plus pour relancer le débat - devenu bouillant - concernant l'intelligence artificielle et alimenter de multiples fantasmes, alors même que certains prospectivistes entrevoient que cette nouvelle technologie, éventuellement couplée aux robots, sera en mesure d'effectuer un nombre croissant de tâches jusqu'ici réservées aux êtres humains. De la disparition de toute forme d'emploi à la destruction totale de l'humanité en passant par la conquête de l'espace ou le recul de l'âge de la mort, les scénarios les plus divers se trouvent aujourd'hui sur la place publique. A l'heure actuelle, le grand public goûte quotidiennement - souvent sans même le savoir - à des bribes d'intelligence artificielle au travers des services que les géants du Net lui mettent à disposition. " Il est normal qu'il n'y ait pas encore de ravages de l'IA puisque la révolution est jeune et que les algorithmes fonctionnels de manière industrielle commencent à peine à sortir des laboratoires des géants du Web, analyse Stéphane Mallard, digital evangelist au sein de l'entreprise française Blu Age. Mais sur un smartphone Android, Google pousse de temps à autre quelques conseils : " Il va être l'heure de partir pour arriver à temps à votre rendez-vous ". Facebook reconnaît des visages sur les photos de ses utilisateurs, et Netflix recommande à ses utilisateurs des films et séries susceptibles de les intéresser. Des fonctionnalités encore basiques qui n'ont pas de quoi convaincre les plus sceptiques de ce que l'IA sera en mesure de faire.Et pourtant, l'intelligence artificielle se développe à grande vitesse dans les centres de recherche de la Silicon Valley et de Chine. Ce que des algorithmes " intelligents " sont capables de faire devient vertigineux. L'être humain a, on le sait, été battu à des jeux de stratégie ou de réflexion aussi compliqués que Jeopardy, les échecs, le jeu de Go ou même le poker ! Mais l'IA est également capable de décrire une photo, de reconnaître des visages, de retranscrire des conversations ou de les traduire, d'identifier des tumeurs sur des scanners ou de conduire un véhicule, avec des taux de précision toujours plus élevés. Au point d'en devenir... plus fiable que l'homme. Et désormais, il devient totalement envisageable qu'un algorithme joue le rôle d'un chauffeur de taxi, d'un comptable, d'un conseiller bancaire, d'un radiologue, ou même d'un chirurgien... " La vague de disruption promet d'être considérable, prédit Stéphane Mallard. Une fois qu'elle aura fait sauter les barrières des habitudes, de la règlementation de certains secteurs, de la connaissance des clients et utilisateurs, elle risque de se propager très rapidement à tous les secteurs et de les disrupter les uns après les autres. " Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, IBM ou Tencent et Baidu (leurs équivalents chinois) travaillent d'arrache-pied pour préparer cette révolution sans précédent. L'intelligence artificielle est, en effet, devenue l'enjeu numéro 1 des géants du Web et pourrait bien représenter le plus gros marché du 21e siècle. Car, pour certains observateurs, il n'y aura pas de business ni d'activité économique sans intelligence artificielle, tout comme il n'est plus possible aujourd'hui de se passer de l'électricité. Beaucoup pensent que l'IA sera intimement liée à toute entreprise, fera partie de ses processus de fabrication et de création de valeur. Les GAFA l'ont bien compris et ont placé l'intelligence au coeur de leur développement. De plus en plus de services au sein de Facebook se basent ou sont enrichis par elle. Chez Microsoft, le CEO Satya Nadella a redéfini la stratégie de son groupe autour d'elle. C'est bien ce dont témoigne la nouvelle baseline " AI first " de la firme fondée par Bill Gates en lieu et place de " Mobile First ". Mais certains acteurs traditionnels voient, eux aussi, dans l'émergence de l'intelligence artificielle des possibilités de croissance et s'engouffrent dans la danse par le rachat de start-up spécialisées. D'ailleurs, les acquisitions se multiplient ces dernières années. Selon une étude du cabinet CB Insight, l'année 2012 totalisait une dizaine d'acquisitions dans l'intelligence artificielle alors qu'on en comptait pas moins de 78 en 2016... et que sur la première partie de 2017, on dénombre déjà 60 deals. Dont l'un des plus étonnants : l'investissement par le très traditionnel constructeur Ford dans la start-up Agro AI pour la modique somme de 1 milliard de dollars sur cinq ans. Mais la technologie et les perspectives qu'elle laisse entrevoir inquiètent. De nombreuses études tentent d'analyser l'impact de l'intelligence artificielle (et l'automatisation qu'elle induit) sur le monde de l'emploi. La lancinante question de la destruction ou de la création de jobs revient sans cesse. Dans un monde où de multiples tâches peuvent être automatisées et se passer d'intervention humaine, nombre de métiers semblent condamnés. Pourtant, les avis divergent de manière fondamentale. Et les études également. Dans la foulée de l'étude de 2013 de chercheurs d'Oxford évaluant à 47 % le nombre de jobs américains pouvant être automatisés dans les 20 ans, nombreux sont les pessimistes misant sur la disparition d'emplois. Tout comme Moshe Vardi, directeur de l'Institute for Information Technology de l'université Rice, au Texas, qui estime à 50 % le nombre de personnes qui perdront leur emploi face à l'IA d'ici 30 ans. Stéphane Mallard réalise le même genre de prédiction : " La valeur créée par cette révolution de l'intelligence artificielle est considérable, mais la création d'emplois ne risque pas de suivre contrairement aux autres révolutions. Les économistes nous disent qu'elle va créer de l'emploi, mais je pense que c'est une technologie différente et qu'on ne peut pas l'analyser avec les modèles économiques d'hier de destruction créatrice. L'intelligence est la dernière spécificité de l'homme au travail. En voulant la modéliser, on cherche à lui confier le travail et à le raréfier pour l'homme ". A l'inverse, plusieurs autres études sont venues tempérer le propos... voire totalement le contredire. L'argument de la destruction créatrice reprise de l'économiste Joseph Schumpeter demeure l'argument premier des observateurs les plus optimistes. Et l'Histoire leur donne, jusqu'ici, raison car à toute époque, les nouveaux emplois sont apparus pour remplacer ceux qui avaient disparu. Dans son nouveau livre, Le travail est l'avenir de l'homme, l'essayiste français Nicolas Bouzou se montre optimiste : " Il est hasardeux d'affirmer sans preuve que l'humanité ne pourra pas s'adapter à cette mutation schumpéterienne qui ne serait pas comme les autres (...). Croit-on que la Renaissance ou la révolution industrielle furent des changements lents, linéaires ou harmonieux ? En 1850, plus de la moitié de la population active de la France travaillait dans l'agriculture. Aujourd'hui, ce secteur compte pour moins de 3 % des emplois. Aux Etats-Unis, les agriculteurs représentaient 40 % de la population active en 1900 contre 2 % aujourd'hui. " Il est clair que même aux premières heures du Web, personne n'aurait pu imaginer les métiers de blogueurs ou de youtubeurs. Et si l'on observe toute l'industrie du digital née ces dernières années, on mesure la quantité de nouveaux jobs créés sans qu'on ait pu véritablement les anticiper. Prenons, par exemple, les innombrables métiers dans le domaine du marketing digital qui vont des data scientists, aux responsables de l'optimisation de mots clés, en passant par les community managers, les traffic managers, les UX designers, etc. Et c'est sans compter tous les métiers nés dans des filières aussi variées que les applications mobiles, des objets connectés, des jeux vidéo ou de la réalité augmentée, de la 3D, pour ne citer que quelques exemples. L'intelligence artificielle ouvrirait également la porte à de très nombreuses opportunités. Laurent Alexandre, spécialiste français de l'innovation et de l'IA s'attend à ce que l'IA représente le plus gros marché de ce siècle. Et, dans son étude intitulée Sizing The Price, le cabinet d'audit PWC colle des chiffres vertigineux sur le phénomène de l'IA : pour lui, le PIB mondial pourrait croître de 14 % d'ici 2030 grâce à l'IA. Celle-ci devrait contribuer à hauteur de 15.700 milliards de dollars à l'économie mondiale en 2030. " Les gains de productivité du travail devraient représenter plus de la moitié (55%) de la totalité des bénéfices économiques générés par l'IA sur la période 2016-2030, peut-on lire dans le rapport PWC. Le reste provenant d'une hausse de la demande des consommateurs induite par la commercialisation de produits plus personnalisés ou de meilleure qualité car intégrant des technologies d'IA. " Stéphane Mallard souligne aussi la valeur de l'IA dans la société : " En termes de valeur, l'apport de l'intelligence artificielle sera considérable. On parle d'avancées rapides et importantes dans la médecine, de faire des banques sans banquiers, ce qui va réduire massivement les marges dans la finance. Tous les produits et services qui nous entourent vont devenir abordables, c'est cela la valeur que l'IA va créer. " Une valeur monumentale qui engendrerait, pour certains (mais pas tous), de l'emploi. Et les observateurs les optimistes continuent de prédire de beaux jours à l'activité humaine, à l'ère de l'IA. " La demande pour le travail est potentiellement infinie, écrit Nicolas Bouzou dans son dernier livre. A deux conditions. La première, c'est que la croissance économique soit infinie. Elle l'est puisqu'elle repose en dernier recours sur l'intelligence et la créativité humaines, source vive intarissable des évolutions technologiques et des gains de productivité. La deuxième, c'est que le travail humain se différencie en permanence de l'IA faible (c'est-à-dire celle qui n'a pas de conscience d'elle-même, Ndlr). " Et l'essayiste soutient, par ailleurs, que c'est " en approfondissant son humanité, en développant son empathie et sa créativité, en approfondissant sa conscience philosophique, en sauvant son libre arbitre que l'homme sauvera son travail ". Laurent Alexandre lui emboîte volontiers le pas lorsqu'il nous confie que " des tas de métiers vont continuer d'exister, j'y crois vraiment. L'intelligence artificielle va d'abord enrichir énormément de métiers actuels. Car ceux qui s'attendent à la disparition totale de l'emploi, imaginent que tous les problèmes actuels sont déjà réglés. C'est faux : le paludisme, Alzheimer, la démence, le cancer restent des grands problèmes à résoudre. Il y a du temps avant de crier au loup et de prédire la fin des jobs. Par ailleurs, certains territoires immenses à défricher sont générateurs d'emplois : la neuro- personnalisation, la géno-personnalisation, la conquête de l'espace ou encore l'origine de la Terre... " Sans oublier les innombrables jobs liés à l'intelligence artificielle elle-même et à son déploiement dans nos entreprises et nos activités. Si aujourd'hui le phénomène reste marginal dans notre économie, quelques start-up surfent déjà sur le créneau des assistants virtuels (qui ne sont aujourd'hui pas encore vraiment de l'IA) ou viennent intégrer dans leurs activités les modules d'IA des géants du secteur (IBM, Google, etc.). C'est le cas, par exemple, de Skeleed, start-up belgo-luxembourgeoise qui veut chambouler le monde du recrutement avec des modules automatisés de sélection de profils. Ou des fintechs Birdee ou Swanest pour n'en citer que quelques-unes. Mais ces perspectives alléchantes ne doivent pas faire oublier que le changement profond induit par l'IA ne se fera pas sans mal. Nombreux sont ceux qui perdront leur emploi dans les mois et années à venir. Tout comme ING et Axa ont admis, fin 2016, que les licenciements collectifs auxquels elles procédaient étaient liés à leur transformation numérique, des tas d'autres entreprises s'engouffreront dans la brèche de l'automatisation par algorithme pour se séparer de main-d'oeuvre jugée trop coûteuse. Une erreur pour Bruno Schröder, chief technology officer de Microsoft BeLux pour qui " le monde des affaires n'est pas qu'une question de coût. Dans les entreprises, des gens sans valeur ajoutée, sans connaissance de la boîte, des clients ou des services, cela n'existe pas. Les entreprises qui réussiront à l'avenir seront celles qui parviennent à combiner IA et humains, et amélioreront, de cette manière, leur compétitivité. Ne miser que sur la réduction des coûts grâce à l'IA et l'automatisation sera suicidaire ". Les licenciements causés par l'IA seront une réalité à laquelle il faut d'ores et déjà se préparer. L'automatisation d'une multitude de tâches dans nos entreprises laissera sur le carreau des tas d'employés. Quand l'IA de Watson aura simplifié à ce point les tâches des services clients de nos institutions financières, par exemple, ces départements se videront progressivement. La liste des métiers qui vont disparaître risque de s'allonger au fur et à mesure que l'on implémentera l'IA pour doper l'efficacité de nos entreprises. " Les métiers qui vont disparaître sont ceux qui copient la machine ou que la machine copie avec succès ", écrit Nicolas Bouzou. Et ces victimes directes de l'IA risquent bien de ne pas être celles qui profiteront de nouveaux emplois de l'IA. Il sera compliqué, malgré toute la bonne volonté et les structures d'encadrement qui pourront se créer, de transformer facilement les " employés de base " licenciés en data scientists ou prodiges de l'IA. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce ne seront probablement pas les emplois d'ouvriers ou manuels, qui passeront les premiers à la trappe. " Les robots coûtent encore très cher, analyse Laurent Alexandre. Et ils sont encore incapables de faire la vaisselle, d'accueillir correctement un client, etc. Aujourd'hui, la réalité c'est que le radiologue et le comptable sont plus menacés que la femme de ménage. Et c'est une chance car cela offre aux non-intellectuels une immense niche où l'on continuera d'avoir besoin d'une main habile que les robots ne sont pas encore prêts à égaler. Au niveau sociétal, cela laisse du temps pour anticiper et préparer les populations moins avantagées intellectuellement. " Le grand enjeu de notre société sera donc bel et bien d'assurer le changement. Non pas des personnes à haute valeur ajoutée et aux capacités cérébrales élevées mais bien des autres. Comme le résume Bruno Schröder, " Des gens ne réussiront pas la transition et une phase intermédiaire avec des pertes d'emplois est naturellement possible, notamment pour tous ceux qui n'ont pas développé de méta-pensée ". Ce qui, selon lui, pourrait concerner 20 à 25 % de la population belge. Assurer l'éducation et la formation de nos enfants constitue donc, pour notre société - et donc nos politiques -, une priorité. Car si tout le monde ne s'accorde pas sur l'impact de l'intelligence artificielle sur les jobs de demain, tous les experts insistent sur la nécessité d'anticiper rapidement le tsunami qui s'apprête à nous secouer.