L'algorithme, c'est un peu comme le "poumon" du Malade imaginaire de Molière, l'organe à l'origine de tous nos maux. Il faut dire qu'il a la tête du suspect idéal. Cryptique, occulte, tarabiscoté, il est la formule cabalistique aux mains des géants de l'Internet, tapie dans le secret de nos smartphones et de nos ordinateurs pour nous manipuler. Pas étonnant qu'il attise la fibre complotiste qui sommeille en chacun de nous.
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L'algorithme, c'est un peu comme le "poumon" du Malade imaginaire de Molière, l'organe à l'origine de tous nos maux. Il faut dire qu'il a la tête du suspect idéal. Cryptique, occulte, tarabiscoté, il est la formule cabalistique aux mains des géants de l'Internet, tapie dans le secret de nos smartphones et de nos ordinateurs pour nous manipuler. Pas étonnant qu'il attise la fibre complotiste qui sommeille en chacun de nous. Paranoïa ? Non, car ces critiques sont globalement fondées. Google, qui s'offre comme une fenêtre sur Internet, met en avant avec son algorithme ce qu'il veut bien nous montrer. Malgré son no design apparent - qui suggère une certaine transparence, une certaine naturalité - l'ordre des apparitions dans le moteur de recherche n'a rien de transparent ni de " naturel ". Son algorithme ultra-sophistiqué et évolutif - l'équivalent numérique de la formule secrète de Coca-Cola - est à la fois un vecteur d'efficacité dans la recherche mais aussi d'efficience pour le business de la firme. L'algorithme soumet tout au chiffrage via les clics, les likes, les liens et les traces, et rejette " l'inchiffrable " dans une marge invisible. Ce qui a fait dire à une critique d'art " que la place idéale pour cacher un cadavre était la page 2 de Google "... Ce faisant, il fait d'Internet le lieu par excellence du winner takes all où les 1 % s'offrent 99 % de la visibilité. Et il renforce par là même la reproduction de l'identique. Ces algorithmes que l'on appelle prédictifs étant produits sur l'hypothèse que notre futur sera une reproduction de notre passé. Mais tout à notre fièvre complotiste, nous oublions deux choses. La première c'est que, avant d'être des outils d'aliénation, les algorithmes sont notre clef d'accès à Internet. Ce sont eux qui dégagent notre voie dans le chaos du Net. Comme les lunettes grâce auxquelles le web devient lisible pour nous. Sans eux, Internet ne serait qu'une masse informe de données totalement vide de sens. Et nous, des aveugles perdus dans le brouillard des datas. Pourtant, face aux algorithmes, nous restons tous un peu comme l'oiseau d'Emmanuel Kant, qui pense qu'il ferait de plus belles figures si l'air ne le freinait pas alors que c'est précisément grâce à la résistance de l'air qu'il est à même de voler. C'est toute l'ambiguïté de Google et des réseaux sociaux qui jouent vis-à-vis de nous à la fois le rôle de guide et de kidnappeur. Et la seconde chose que nous oublions fréquemment, c'est que les algorithmes ne nous sont pas extérieurs. Nous sommes de fait, en tant que responsables de nos propres traces sur Internet, les coproducteurs des algorithmes qui nous aliènent. Et c'est là tout le paradoxe : en nous offrant la liberté de nous repérer sur Internet, les algorithmes nous en retirent du même coup la possibilité d'y circuler librement. Nous sommes donc en liberté conditionnelle. Ou plus exactement, dans un état de liberté conditionnée par l'exercice de notre propre liberté. A savoir qu'il nous revient d'en contrecarrer les effets négatifs en reprenant notre liberté et notre pouvoir sur les algorithmes. C'est ce que Dominique Cardon appelle " passer en manuel " dans son essai éclairant A quoi rêvent les algorithmes (Seuil), où il invite à reprendre la main, à résister au formatage et à l'auto-déterminisme des algorithmes en produisant de la diversité, de l'échange, de la curiosité, de l'imprévu. Pervertir les algorithmes par la diversité et l'imprévisibilité de nos choix et de nos requêtes, c'est le gage d'une ouverture sur un Internet plus large. Mais pour cela le premier ennemi à dompter, c'est notre algorithme intérieur. Celui qui nous pousse à toujours aimer les mêmes choses, à nous définir une zone de confort, à n'écouter que ce qui nous arrange. A nous conformer à ce que nous sommes. Et à y rester avec la confortable impression qu'il s'agit du monde réel.