L'offensive européenne en matière de données personnelles n'arrive pas par hasard. Il s'agit d'une réaction aux développements technologiques permettant d'utiliser les données de manière à en savoir plus sur chacun de nous, sur nos habitudes, nos envies et nos projets. L'obtention, le traitement et l'utilisation de données apparaissent en effet comme un des plus grands défis technologiques, économiques et juridiques des prochaines années.
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L'offensive européenne en matière de données personnelles n'arrive pas par hasard. Il s'agit d'une réaction aux développements technologiques permettant d'utiliser les données de manière à en savoir plus sur chacun de nous, sur nos habitudes, nos envies et nos projets. L'obtention, le traitement et l'utilisation de données apparaissent en effet comme un des plus grands défis technologiques, économiques et juridiques des prochaines années. On peut être satisfait de l'initiative européenne. Néanmoins, à l'échelle de la planète, il est intéressant d'observer qu'en Europe, aux Etats-Unis et en Chine, se dessinent trois modèles très différents en matière de données personnelles. En Europe, la machine technocratique et juridique s'est rapidement mise en route. Avant de se demander s'il serait intéressant d'utiliser les données et si c'est le cas, avant de développer des technologies européennes pour le faire, l'action des autorités consiste à protéger préventivement le citoyen. On imagine aussi que la Commission restera vigilante à la concentration des données détenues par certaines institutions ou sociétés privées. Tout monopole en la matière serait très mal vu, compte tenu des risques d'abus que cela peut générer. Il faut néanmoins souligner ici une certaine schizophrénie du citoyen européen lui-même qui peut, le matin, s'offusquer que tant d'institutions et d'entreprises détiennent son nom et son adresse e-mail dans leurs bases de données et, à midi, publier sur les réseaux sociaux, à la vue du monde entier (ou presque), les personnes qui ont partagé son lunch et ce qu'il a préféré dans son assiette. Les Etats-Unis avancent dans une direction fondamentalement différente. D'une part, c'est le consommateur, dans le cadre d'une relation commerciale, qui peut être protégé par certaines mesures, et non pas le citoyen en général. D'autre part, la protection dans l'utilisation des données ne semble pas être la première des priorités. Ce qu'il faut avant tout, c'est maîtriser la technologie permettant d'utiliser les données pour développer les futurs géants du secteur sur le sol américain. En d'autres mots, le but est de détenir une position dominante dans la technologie du traitement des données. Les questions juridiques viendront plus tard. Les entreprises, aussi bien que les universités, ne parlent donc que de cela : comment créer de la valeur ajoutée à partir des données personnelles. L'anticipation de ce que sera cette valeur ajoutée fait d'ailleurs déjà l'essentiel de la valorisation boursière des plus grandes entreprises technologiques. En Chine, le point de vue est encore très différent. La collecte de données est étatisée pour participer à la cause nationale. La concentration des données personnelles est donc vue comme une bonne chose : leur traitement n'en est que plus simple. Ainsi, depuis 2014, les autorités chinoises développent un système visant à récompenser les bons comportements (citoyens, financiers, politiques) et bien entendu, à pénaliser les mauvais. Le projet de " note sociale " devrait aboutir en 2020 mais dès le 1er mai dernier, des premiers citoyens " mal notés " se sont vu refuser l'achat de billets de train ou d'avion. On comprend aisément que la concentration des données disponibles devient ici un atout, et qu'au contraire, la vie privée n'a pas vraiment sa place. Trois puissances économiques et politiques et trois visions très différentes de ce que l'on peut faire ou ne pas faire des données. Il est difficile d'imaginer un cloisonnement parfait des données et de leur utilisation entre ces trois blocs. Il ne faut pas être naïfs, ce ne sont que des données qui circulent à la vitesse de la lumière dans un câble de cuivre, une fibre optique ou dans l'air. Leur contingentement total est illusoire. Se pose donc la question importante de savoir laquelle des logiques l'emportera : la logique juridique (Europe), économique (USA) ou politique (Chine) ?