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Et puis, finalement, non. L'e-book n'a pas été l'une des révolutions annoncées de notre décennie technologique. Il faut dire qu'avec le recul, les arguments concernant la supériorité de la liseuse par rapport au livre papier laissent un brin perplexe. On se souvient de cette publicité pour le Kindle, qui vantait il y a quelques années : 1) l'absence de reflets, 2) l'autonomie de sa batterie et 3) sa facilité de transport. Des avantages bien peu compétitifs au regard du livre papier car, est-il nécessaire de rappeler que : 1) il n'a jamais présenté de reflets, même à la plage..., 2) son "autonomie" se compte non pas en semaines mais en années pouvant aller jusqu'à plus de 500 ans pour les incunables, et 3) en matière de transportabilité, le livre voyage depuis toujours dans les sacs à main, dans les malles et même dans les poches depuis les années 1950. Le livre a toujours été, par essence, un produit nomade. L'e-book se révèle assez symptomatique d'un bon nombre d'innovations numériques ou de start-up dont on bricole les avantages concurrentiels a posteriori et qui semblent dès lors se borner à apporter des solutions à des problèmes qui ne se posaient pas avant elles. Le tour de force de l'e-book consistait ainsi à présenter comme des avancées les caractéristiques que le livre papier possédait déjà. Soyons honnêtes, la publicité en question mentionnait un autre avantage : 4) la liseuse peut contenir des milliers d'ouvrages dans un objet petit et léger. Et là, avouons-le, c'est imparable. Aucun livre ne peut promettre cela, même avec le papier bible le plus fin. Mais qui a besoin d'avoir 200, 1.000 ou 10.000 ouvrages avec lui ? Le seul argument original que puisse faire valoir l'e-book est quantitatif et ne peut intéresser qu'une infime partie de l'humanité. Mais c'est surtout en matière d'expérience utilisateur (la fameuse UX) que l'avancée technologique s'avère être un recul. L'e-book autoproclamé " enrichi " propose en fait une expérience amoindrie. Car s'il y a quelque chose qui, par dessus tout, appauvrit la lecture de l'e-book, c'est son égoïsme. La notion de partage, qui est l'essence même du livre papier, se trouve totalement entravée avec le livre numérique verrouillé à son système d'exploitation, à son standard, à ses données, à ses codes d'accès et à ses algorithmes. Prêter un livre numérique, par exemple, est impossible. A moins que vous décidiez de laisser votre liseuse ou votre tablette. De fait, l'e-book se révèle inapte au partage, à l'échange et au don. Il reste enfermé dans sa gangue numérique égoïstement matérielle. Alors que le livre papier, lui, possède des vies parallèles. Bien sûr, il est, tout autant que l'e-book, le fruit d'une réalité marketing et d'enjeux économiques. Mais sitôt en notre possession, il s'affranchit de sa part matérielle pour devenir objet de partage, d'échange, de prêt ou de don. Le phénomène du bookcrossing, notamment, dont le principe consiste à faire circuler des livres en les " libérant " dans la nature pour qu'ils puissent être retrouvés et lus par d'autres personnes - en suivant leur trace sur un site Internet - n'est qu'une énième manifestation de ce partage. Le livre numérique, pourtant dématérialisé, n'accèdera jamais à cette dimension immatérielle de l'échange. Dans un récit lumineux et émouvant, The Gifts of Reading, Robert Macfarlane, évoque ces voyages tout particuliers qu'effectuent les livres entre les êtres. " Cette histoire, comme beaucoup d'histoires, commence par un cadeau. Ce cadeau, comme tant de cadeaux, était un livre... ", écrit-il. Il raconte comment les livres qu'il a offerts ou reçus ont transformé le cours de sa propre vie. Comment, au fil des jours et des pages, ils ont nourri une amitié pendant des années. Et comment, par la grâce des livres, il a pu accompagner, par-delà les continents, un de ses plus chers amis vers l'ultime rivage... Un récit magnifique qui n'aurait jamais pu s'écrire avec un e-book.