Préparons-nous à voir apparaître sur les tables des librairies : Comment j'ai échappé à l'emprise de Facebook,Comment je me suis exfiltré d'Instagram ou Comment j'ai décroché de TikTok.

Prétendre que la complexité du monde serait inaccessible à l'expression concise, c'est faire peu de cas d'Héraclite et des présocratiques.

Dernier témoignage en date, une tribune publiée dans Libération le 17 novembre : " Pourquoi j'ai quitté Twitter ". Elle est signée de Thomas Misrachi, journaliste à BFMTV. Un témoignage intéressant dans le sens où il propose un parfait état de l'art de ce qui peut se dire de mal sur Twitter : lieu superficiel où chacun se donne une image flatteuse ; bruit de fond inutile ; prison à cause des algorithmes qui nous enferment dans nos choix ; mégaphone d'une minorité agressive et déconnectée ; réseau structurellement destructeur de la pensée ; déversoir de haine et de bons sentiments ; vacuité face aux vraies activités... Mais l'auteur a réussi à se sortir vivant de cet enfer. Dès qu'on y met fin, on se sent revivre, écrit-il.

On pourrait évidemment partager un certain nombre d'analyses évoquées dans cette tribune. Avec une réserve de taille : tout y est tellement excessif que cela finit par devenir insignifiant et contre-productif. Ainsi, lorsque Thomas Misrachi évoque le pouvoir des algorithmes qui réduisent notre horizon sur Twitter, il rate en partie sa cible. Car Twitter est justement le réseau social le plus ouvert sur ce plan là. Les bulles de filtres y sont beaucoup moins étouffantes que sur Facebook, Instagram ou LinkedIn. Twitter vous permet de suivre qui vous voulez sans avoir besoin d'être suivi en contrepartie - c'est un réseau asymétrique. Suivre quelqu'un n'est conditionné par aucune réciprocité contrairement à Facebook où il faut un accord mutuel pour devenir " ami ".

Sur Twitter, nous " followons " donc qui nous voulons et nous pouvons être " followé " par n'importe qui (sauf à verrouiller notre compte). Evidemment, cela n'en fait pas un gage de quiétude, mais c'est bien plus ouvert. Alors, si nous ne recevons uniquement des contenus qui vont dans notre sens, c'est que nous l'avons voulu ainsi. C'est notre algorithme intime qu'il faut incriminer pas celui de Twitter.

Que Twitter ne soit pas l'Olympe où souffle la pensée pure, on peut aussi assez facilement en convenir. Thomas Misrachi estime en effet " que la complexité du monde ne se traite pas en 140 signes " (semblant ignorer au passage que depuis 2017, le réseau est passé de 140 à 280 caractères autorisés par tweet). Mais pourquoi tenir la brièveté pour responsable ? La concision est à notre sens une autre vertu du réseau. C'est plus d'incontinence verbale que de laconisme que souffre notre époque. Et prétendre que la complexité du monde serait inaccessible à l'expression concise, c'est faire peu de cas d'Héraclite et des présocratiques, mais aussi de tous les moralistes des 17e et 18e siècle et de Nietzsche ou Wittgenstein. Et les aphorismes de Lichtenberg ou d'Oscar Wilde ne traitent-ils pas mieux que d'indigestes sommes de la complexité du monde justement ? Ils sont la preuve, avec les haïkus, que la pensée de la complexité peut même se trouver magnifiée par sa brièveté. C'est donc sa mauvaise utilisation plus que la brièveté imposée par Twitter qu'il faut incriminer.

Mais le plus ironique dans cette tribune est qu'elle émane d'un journaliste de BFMTV. Rien de personnel évidemment. Pour dire les choses de façon concise, c'est un peu l'histoire de la paille et de la poutre. Car il nous avait toujours semblé que cette chaîne - à l'instar de toutes les chaînes d'info en continu - présentait des similitudes avec Twitter à base de direct et de débats permanents. Il nous a même semblé voir passer des tweets à l'antenne comme source, pour des " sondages " ou en lieu et place de micro-trottoirs.

De même qu'il nous avait totalement échappé que BFMTV et consorts pouvaient constituer d'utiles antidotes à Twitter. Pour nous permettre de nous extraire du brouhaha de la meute et nous aider à élaborer " une réflexion, un travail de la pensée, une construction intellectuelle et philosophique " que le journaliste dénie à Twitter. Mais nous ne demandons qu'à être convaincu. Peut-être l'auteur nous dévoilera-t-il ses arguments dans une prochaine tribune : " Pourquoi je ne quitte pas BFMTV " ?