"Comment développer son entreprise dans un monde en mutation et plein de turbulences ? " Tel était un des thèmes sur lequel ont débattu les invités à la Trends Summer University 2019 qui s'est tenue à Knokke en juin dernier. Y ont échangé leurs points de vue : Bart De Smet, CEO d'Ageas ; Hans Bourlon, CEO de Studio 100 ; Eric Everard (CEO de Easyfairs) ; et Jean-Jacques Cloquet, CEO de Pairi Daiza.

Un secteur en mutation, Eric Everard connaît. " Aujourd'hui, les visiteurs ne viennent plus dans un salon professionnel pour voir un alignement de stands et faire des transactions. Ils viennent pour vivre une expérience et, surtout, rechercher les innovations. Nous ne vendons plus des m2, nous sommes dans le business du changement. "

Le patron d'Easyfairs, organisateur de salons et gestionnaire de halls d'exposition, trouve ce défi " très excitant " mais il confesse avoir eu " très peur " de la digitalisation. Qui allait encore faire le déplacement, parfois lointain, pour des foires et salons quand toutes les infos, ou presque, sont disponibles gratuitement en ligne ? " Nous avons pu nous adapter en restant à l'écoute des clients, dit Eric Everard. Dans un monde digital, le salon professionnel est l'un des seuls endroits où on peut encore aller vers l'humain. Nous avons accentué ce trait. "

Easyfairs utilise aussi la technologie pour développer d'autres sources de revenus. Longtemps, l'organisateur a pu connaître quels visiteurs venaient chez lui mais il ignorait tout de ce qu'ils y faisaient. Désormais, ces visiteurs portent un badge d'accès. Ils peuvent le scanner sur un stand pour obtenir des catalogues électroniques. " Aujourd'hui, en tant qu'organisateur, je sais quel client s'attarde à quel stand, confie Eric Everard. Nous collectons des datas qui nous permettront notamment de faire venir plus facilement les clients à tel ou tel événement. "

" La proximité du client, c'est vraiment l'élément crucial, confirme Bart De Smet, du groupe d'assurances Ageas. Où pouvons-nous être le plus pertinent pour le client ? Cette question doit nous guider dans les choix technologiques. Si demain, il y a une disruption dans le secteur, nous pourrons alors en réduire l'impact sur nos clients. " Il faut constamment se tenir à l'écoute pour " être prêt quand le changement survient ", dit-il. Hans Bourlon, de la société de production audiovisuelle Studio 100, est partisan de la méthode essais/erreurs. " Nous devons chercher d'autres chemins pour ne pas nous faire déborder, dit-il. Il faut oser tâtonner. Je suis partisan d'essayer les choses, de voir si ça fonctionne et de les arrêter si ça ne va pas. " " Parfois, ne pas décider, c'est pire que se tromper ", ajoute Bart De Smet.

Eric Everard © dann

Dans un monde de plus en plus concurrentiel, avec un foisonnement d'intervenants, le défi est parfois tout simplement d'encore pouvoir se faire entendre pour toucher ses clients. " Les gens sont habitués à avoir une offre très abondante, reprend Hans Bourlon. Il faut constamment les surprendre. Et, pour cela, nous devons oser être ambitieux. "

Bataille pour les talents

Le virage numérique d'une entreprise, c'est avant tout celui de son personnel. " Préparer au mieux nos collaborateurs aux évolutions technologiques fait partie de notre mission de manager, estime Jean-Jacques Cloquet, CEO du parc Pairi Daiza. Nous devons donner un maximum de cordes aux arcs de notre personnel. Je constate que les jeunes sont peut-être mieux préparés à cette nécessité d'adaptation permanente. " Plus qu'un rôle sociétal, c'est devenu une obligation entrepreneuriale face à la rareté des talents dans certains domaines. " Il est devenu tellement compliqué de recruter dans certaines régions d'Europe que nous n'avons plus le choix et nous devons accorder une plus grande attention aux ressources humaines, renchérit Eric Everard. Nous devons impérativement maintenir tout le monde à niveau par des formations, du coaching, etc. Ne voyons pas cela comme une contrainte mais comme une fantastique opportunité d'amener nos collaborateurs à leur plein potentiel et augmenter ainsi les chances de pouvoir les conserver. "

Bart De Smet © dann

Le patron de Pairi Daiza est sur la même longueur d'onde. Il insiste sur la connexion régulière avec les équipes de terrain. " Le vrai produit, c'est ce que l'on parvient à faire avec ses équipes, dit-il. Il faut créer ce tissu de confiance et d'exemplarité, pousser aux échanges et à la critique constructive pour avoir des idées novatrices. Sinon, un fossé se creuse lentement avec la réalité de terrain et vous vous retrouvez avec le mouvement des gilets jaunes. " Jean-Jacques Cloquet ajoute à ce propos qu'à l'aéroport de Charleroi, qu'il dirigeait jusqu'en décembre dernier, l'absentéisme était d'à peine 2,7% contre 10% dans le secteur. Une performance due, dit-il, " au climat créé avec les équipes, des ingénieurs aux ouvriers ". " L'investissement sur le terrain est économiquement rentable ", en conclut-il.

Hans Bourlon © dann

Le défi des travailleurs âgés

En matière de ressources humaines, Bart De Smet s'inquiète, lui, tout particulièrement de l'employabilité des 55+. Ils sont trop nombreux à quitter prématurément le marché du travail, ce qui pénalise les entreprises en recherche de talents, la sécurité sociale qui voit ses dépenses augmenter et très souvent les personnes elles-mêmes qui pourraient remplir des fonctions épanouissantes. " Nous devons essayer de leur offrir la possibilité d'évoluer vers d'autres missions dans l'entreprise, explique le CEO d'Ageas. On ne peut pas décider, trimestre après trimestre, de dire à autant de personnes de rester à la maison. Pourquoi ne pourrait-on pas, par exemple, essayer de leur trouver une fonction dans l'enseignement où l'on manque de personnel ? ".

Jean-Jacques Cloquet © dann

L'an dernier, le taux d'emploi des 55+ a, pour la première fois dépassé le seuil des 50% (50,3% très exactement). Cela représente une hausse de huit points en cinq ans, ce qui est loin d'être négligeable. Ce succès a été acquis grâce à la performance de la Flandre qui a atteint un taux d'emploi des travailleurs âgés de 52,5% contre 49,5% à Bruxelles et 46,4% en Wallonie. Le chiffre est toutefois en nette progression dans les trois Régions.

Restez attentifs à la géopolitique

Les mutations peuvent aussi être d'un ordre géopolitique plutôt que technologique. Et elles sont au moins aussi surprenantes. " Qui pensait, il y a cinq ans, que Donald Trump serait élu président des Etats-Unis ? ", pointe ainsi Bart De Smet. Cette donnée politique a pourtant de réels impacts sur le commerce international. " Nous avons investi en 2010-2012 dans une Turquie en plein essor, le referions-nous aujourd'hui ? s'interroge le CEO d'Ageas. En 2001, quand nous avons investi en Chine, nous avons reçu un flot de critiques. Aujourd'hui, nos dividendes proviennent notamment des activités chinoises... " La société détient 5% du marché chinois. Cela peut sembler modeste mais c'est plus que le total de tous les autres assureurs européens en Chine, rappelle Bart De Smet. " Venant d'un petit pays, nous optons le plus souvent pour un partenariat avec une entreprise locale quand nous nous déployons à l'étranger, dit-il. Il nous aide sur ce nouveau marché, nous nous renforçons mutuellement. "

La Belgique est-elle encore gouvernable ?

D'après les CEO qui intervenaient dans un des autres débats du jour, la question ne se pose pas. " la Belgique doit être gouvernée ".

Un des autres débats de la dernière Trends Summer University avait pour intitulé : " La Belgique est-elle encore gouvernable ? ". Les chefs d'entreprise présents n'ont pas directement répondu à la question, préférant poser, avec une belle unanimité, le constat suivant : " la Belgique doit être gouvernée ". Quand la croissance économique stagne en dessous de la moyenne européenne, quand la situation budgétaire inquiète, quand les indicateurs scolaires flanchent, on ne peut pas espérer que les choses se rétabliront toutes seules. " Sur les 11,5 millions d'habitants, seuls 4,5 millions travaillent, commente Bart Verhaeghe, président de UPlace et du FC Bruges. Or, il faudrait atteindre les 7,5 millions de travailleurs pour financer le tout. Cet écart de 3 millions de personnes qui ne contribuent pas mais bénéficient du système n'est pas tenable à terme. C'est un cocktail très dangereux qui va exploser à un moment donné. Une génération finira par refuser de payer tout cela. "

De gauche à droite. Wouter De Geest, CEO de BASF; Eric Mestdagh, CEO du groupe Mestdagh; Bernard Delvaux, CEO de la Sonaca; Bart Verhaeghe, président de UPlace et du FC Bruges. © dann

" Notre pays est un peu comme une entreprise qui, d'année en année, perd des parts de marché, analyse Bernard Delvaux, CEO de la Sonaca. Elle s'appauvrit et les travailleurs de cette entreprise ne sont pas heureux. Ils manifestent et votent pour des partis extrémistes. " Dans une telle situation, une entreprise tente généralement de redéfinir une stratégie, avec des objectifs à moyen et long terme. Un Etat, qui plus est divisé en Régions et Communautés, peut-il se livrer à pareil exercice ? Tous les orateurs veulent le croire. " Pourquoi y a-t-il tant de mécontents dans notre pays ? , interroge Wouter De Geest, CEO de BASF. Parce qu'il n'y a pas de vision. Regardons en avant, redonnons une ambition positive et les choses s'imposeront. Il faut parler du contenu, plutôt que de la forme ou des structures comme c'est souvent le cas en politique. "

Gouvernements minoritaires

Cette vision à long terme, Eric Mestdagh, CEO du groupe Mestdagh, souhaite qu'elle réunisse un très large consensus social, avec les partis évidemment mais aussi les syndicats, les représentants patronaux, des associations environnementales, etc. Rappelons à toutes fins utiles que la Trends Summer University se tenait les 14 et 15 juin, soit bien en avant que le PS et Ecolo n'invitent la " société civile " à co-écrire le projet d'accord de gouvernement wallon...

" Je suis scandalisé à l'idée de gouvernements minoritaires, insiste Eric Mestdagh. Il faudrait au contraire que les mesures les plus importantes soient votées par plus de 80% des élus. " Il songe notamment à un programme d'isolation des logements ou à l'aménagement du régime des voitures de société. " Beaucoup d'employés sont prêts à changer leurs habitudes en matière de mobilité, assure-t-il. Mais il faut leur proposer une alternative fiscale intéressante. " En déterminant des ambitions communes à long terme, on permet justement aux citoyens de se projeter dans l'avenir et de dépasser ainsi les réticences naturelles face aux changements d'habitude.

Pour Bernard Delvaux, ce n'est pas un mais sept ou huit projets transversaux (énergie, environnement, intégration, économie, etc.) qu'il faut développer en Belgique avec des objectifs à 15 ans et un plan d'action pour les atteindre. " Nous sommes obligés d'agir de la sorte, insiste-t-il. Regardez la mobilité : si on ne parvient pas à dépolitiser le débat en fixant les objectifs communs à long terme, nous n'y arriverons pas. "

Engagez-vous !

Ils ont des compétences, ils ont de l'expérience, ils ont des idées. Pourquoi donc ces patrons ne s'engagent-ils pas en politique ? Pourquoi ne sollicitent-ils pas le suffrage des électeurs ? " Il doit y avoir un big bang politique, répond Bart Verhaeghe. Mais je suis pessimiste sur ce point. Le système est lardé de professionnels de la politique qui réfléchissent en structure plutôt qu'en projets ou en contenu. Parfois, je me dis qu'il faudrait jeter le bébé avec l'eau du bain. "

" Ce n'est pas parce qu'on fait bien un métier qu'on peut en faire un autre ", concède prudemment Eric Mestdagh. Mais chacun peut apporter sa brique à l'édifice. Notre réponse politique, en tant que chefs d'entreprise, c'est d'aider à former les talents de demain. " Bernard Delvaux abonde dans le même sens. " Notre rôle, c'est d'insuffler des idées, de pousser à la conclusion d'un pacte social pour adapter notre société aux évolutions du marché du travail, explique-t-il. J'espère que le message finira par passer. Mais j'ai une profonde inquiétude : je ne peux pas accepter que nos enfants et petits-enfants vivent moins bien que nous. "

Trends Summer University 2019

A suivre dans notre prochaine édition du 25 juillet:

"A la rencontre des vrais 'disrupteurs': comment peuvent-ils nous inspirer?"