"Cela ressemble aux mines de charbon d'autrefois, où le patron disait qu'il n'avait besoin que des cent premiers de la file et que les autres pouvaient rentrer chez eux". L'intervention est celle du secrétaire syndical Martin Willems, de la CNE, le syndicat chrétien francophone.
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"Cela ressemble aux mines de charbon d'autrefois, où le patron disait qu'il n'avait besoin que des cent premiers de la file et que les autres pouvaient rentrer chez eux". L'intervention est celle du secrétaire syndical Martin Willems, de la CNE, le syndicat chrétien francophone. Des coursiers de Deliveroo et des syndicalistes se sont réunis jeudi après-midi avenue Louise, à Bruxelles, pour protester contre leurs conditions de travail et la délocalisation à Madagascar du service clientèle de la société de livraison à domicile de plats de restaurant. "Pour les coursiers, le Customer Service est quasiment le seul réel contact humain et nous craignons que cela ne se fasse plus aussi rapidement et efficacement", selon Willems.Contrairement aux livreurs de pizzas par exemple, les collaborateurs de Deliveroo circulent sur leur propre vélo. C'est d'ailleurs la seule chose dont vous avez besoin pour rouler pour la société. Un smartphone est bien sûr également indispensable. La société fournit le reste du matériel, comme un pantalon imperméable, un support de téléphone et une veste."J'ai l'impression que c'est l'employeur le plus flexible que l'on puisse avoir. Si vous faites bien votre job, vous recevez simplement votre salaire et vous ne devez avoir affaire à personne", explique Marius (22 ans). Cet étudiant anversois en ergothérapie roule depuis octobre 2016 pour le livreur de repas. Contrairement aux manifestants à Bruxelles, il est pleinement content de son petit boulot.Selon les chiffres de Deliveroo, 85% des coursiers sont des étudiants. En moyenne, ils travaillent dix heures par semaine."Tout se fait via mon smartphone", explique Marius. "J'ai quelques minutes pour décider si j'accepte une commande. Si j'accepte, l'itinéraire vers le restaurant apparaît. À l'arrivée, je le mentionne dans l'app. Le restaurant me donne le repas que je dois livrer, ce que j'indique également dans mon téléphone." Tout le monde n'est pourtant pas aussi enthousiaste que Marius. Les syndicats et les partis de l'opposition se posent des questions sur l'emploi dans les nouvelles sociétés de l'économie numérique. Par ailleurs, des sociétés similaires, comme Uber Eats, font désormais partie du paysage urbain. Cette nouvelle réalité est un défi pour le ministre fédéral compétent Kris Peeters (CD&V). De start-up branchée, Deliveroo s'est transformée en business à millions. En langage moderne, cela s'appelle une scale-up: une start-up qui, à la cinquième année de son existence, génère plus de dix millions de dollars de chiffre d'affaires, selon la définition du bureau d'audit Deloitte.Deux ans après sa création au Royaume-Uni, en 2013, Deliveroo a débarqué en Belgique. D'abord à Bruxelles, puis à Anvers, Gand, Louvain, Liège et Malines.Selon la société, il n'y a pas que les restaurants qui récoltent les fruits de son travail. Les cyclistes ont aussi de nombreux avantages, lit-on sur le site web. Les collaborateurs sont ainsi 'libres de travailler selon leur propre emploi du temps'. L'inscription à Deliveroo signifie en outre 'devenir membre de la communauté Deliveroo' ('Being part of the Deliveroo community.').Le côté unique du service de livraison est son positionnement de fait comme intermédiaire. Les coursiers sont des free-lance qui sont mis en contact avec les restaurants via l'application mobile. Deliveroo se qualifie de 'plateforme'. "Deliveroo peut voir combien de kilomètres vous parcourez à vélo en moyenne à l'heure. Si c'est trop faible, ils vous appellent. Idem si vous refusez trop de commandes", témoigne Marius, coursier Deliveroo. Il a déjà été appelé une fois parce qu'il avait refusé quelques appels."Avant, on recevait un bonus lorsqu'on parvenait à livrer plus de trois commandes par heure. Maintenant, on reçoit un bonus après cinquante commandes." Cela a été mis en place pour lutter contre les infractions routières des coursiers Deliveroo trop zélés. Les coursiers paient les éventuelles amendes de leur poche.Deliveroo appelle cette forme d'emploi la 'troisième voie'. "Les collaborateurs bénéficient de la flexibilité du travail free-lance et ne veulent pas être désignés comme des employés avec des horaires fixes".Une aura plane au-dessus de la communauté Deliveroo. En mai, Business Insider décrivait encore la popularité des vestes caractéristiques des coursiers, qui parlent aussi à l'imaginaire des non-collaborateurs. En 2016, Deliveroo a été nommé pour le 'produit de l'année' par De Standaard.Mais la société a aussi pas mal de détracteurs, notamment les syndicats. L'opposition de gauche flamande regarde aussi avec suspicion les risques d''esclavagisme numérique ou des mini-jobs numériques'.Le Conseil supérieur de l'emploi écrit par ailleurs dans son rapport de 2016 que "les interlocuteurs sociaux ont un travail important à réaliser pour rester de véritables partenaires de codécision dans le secteur stratégique qu'est le numérique".Selon le Conseil, le travail indépendant est devenu plus important au cours de ces dernières années. Du fait de la numérisation, son importance ne fera que grandir.La parlementaire fédérale Karin Temmerman (SP.A) est également de cet avis. "D'une part, nous ne pouvons pas ignorer ces nouveaux développements et d'autre part, les personnes qui travaillent chez Deliveroo doivent obtenir un statut d'employé à part entière." Cette réflexion doit de préférence se faire ensemble avec les syndicats, selon Temmerman.Robrecht Vanderbeeken, responsable syndical chez les socialistes ACOD (CGSP), est dur envers l'entreprise. "C'est du pur dumping social, ce qui se passe là-bas. Deliveroo a lourdement investi pour avoir les coursiers les moins chers possible. Ce sont soi-disant des indépendants, mais cela ne colle pas à la réalité. Ils sont, sur toute la ligne, employés par une seule société. Deliveroo détourne ce statut pour ne pas devoir payer de cotisations sociales."Le syndicat chrétien flamand ACV qualifie aussi les coursiers Deliveroo de faux indépendants. L'épine dans le pied des syndicalistes ? SMart. C'est une société coopérative qui intervient comme une sorte de bureau intérimaire. Sur le site web, elle déclare également vouloir "réconcilier la protection sociale et une vraie dynamique entrepreneuriale". Deliveroo communique que 95% des coursiers travaillent via SMart."Le problème, c'est qu'il n'y a pas de vrais contrats et en conséquence peu de droits sociaux et pas d'indemnités de licenciement. Nous essayons de convaincre les employeurs de ne pas travailler avec un organisme du type de SMart pour les paiements. Nous observons qu'ils le veulent aussi autrement", selon Vanderbeeken.Vanderbeeken admet que les conditions de travail chez Deliveroo se sont améliorées depuis le démarrage de la société. "Mais le système de l'organisme tiers pour les paiements facilite le dumping social et la concurrence déloyale.""Les coursiers qui travaillent via SMart sont entièrement assurés", affirme Deliveroo. Les 5% d'indépendants doivent prendre leur propre assurance - comme toute autre personne indépendante en Belgique. Nous leur recommandons fortement de prendre une assurance avant de collaborer avec nous."Quel est dans ce cas l'avantage de payer les collaborateurs via SMart ? "Ils sont ainsi entièrement assurés et ils ont des contrats entièrement transparents tout en ne perdant pas une certaine flexibilité", selon Deliveroo.Le salaire du coursier Marius est en effet versé par SMart, et ce deux fois par mois. "La somme qu'ils m'avaient promise correspond d'ailleurs à ce que je gagne effectivement. Je reçois aussi étonnamment beaucoup de pourboire. Trois à quatre euros pour quatre heures de travail. Le tout mis ensemble, je gagne donc plus de dix euros de l'heure.""Mes collègues essaient de contacter les coursiers de Deliveroo. Nous les appelons simplement et nous les interrogeons sur leur situation de travail", explique le syndicaliste Vanderbeeken. "Ils n'ont pas le droit de parler au syndicat sans quoi ils perdraient leur job."Le livreur Marius n'a pas connaissance de cette interdiction. "Cela me semble difficile à justifier auprès de vos collaborateurs." Deliveroo nie aussi catégoriquement. "Les droits sociaux sont importants et doivent être respectés. Nos collaborateurs ont entièrement le droit de parler avec un syndicat ou de s'y affilier."Les critiques sur l'entreprise existent aussi à l'étranger. Le ministre néerlandais des Affaires Sociales Lodewijk Asscher a ainsi décrit le mode opératoire de Deliveroo comme 'asocial' et 'pas moralement bien'Au Royaume-Uni, les coursiers Deliveroo ont fait grève l'an dernier. Là-bas, Deliveroo voulait remplacer le salaire horaire par un paiement par livraison. La grève, exécutée par des indépendants sans affiliation à un syndicat, fut un succès: le salaire horaire a été maintenu.Certains décideurs politiques voient au contraire volontiers arriver les sociétés comme Deliveroo. L'an dernier, le Commissaire européen à l'Economie numérique Günther Oettinger a qualifié les scale-up de 'nouvelles entreprises". "L'entrepreneuriat basé sur la technologie commence à émerger comme une pierre angulaire fondamentale de l'économie numérique", selon le commissaire.La Commission européenne a par ailleurs l'intention d'adapter 'les obstacles administratifs en Europe"."Le gouvernement fédéral désire aussi préserver l'emploi en ce moment", souligne Karin Temmerman. "Et c'est compréhensible. Mais je trouve qu'il tient trop peu compte des conditions de travail.""Le ministre de l'Emploi Kris Peeters veut un emploi pour chaque Belge, mais de quel genre d'emplois s'agira-t-il ? Si cela se révèle n'être que des flexi-jobs, nous aurons toute une kyrielle de travailleurs pauvres. Ce n'est bon ni pour les personnes elles-mêmes ni pour la sécurité sociale en général", selon la parlementaire SP.A."Nous devons créer des jobs, mais en nous assurant que l'on traite les travailleurs avec respect."Selon le ministre Kris Peeters, pour un prestataire, comme un coursier, ce qu'il peut et doit faire n'est pas toujours clair. "C'est pourquoi, lors de l'engagement d'un prestataire, il est important que la plateforme communique aussi les informations correctes sur le fait que 'simplement prester' sans un cadre clair n'est pas possible."En mai, il a en outre envoyé une demande d'avis au Conseil national du travail afin d'obtenir une bonne image des 'besoins de l'économie numérique'."S'il s'avère clair qu'il est question d'une relation de travail comme salarié, ce dernier doit être assuré contre les accidents de travail par l'employeur", selon Peeters."Une nouvelle forme d'entrepreneuriat doit être soutenue par les autorités, mais elle ne peut bien sûr jamais être un sauf-conduit pour de la fraude sociale, le non-respect de la législation sur le bien-être ou de l'exploitation", dit le ministre CD&V."Pendant ce temps, les services d'inspection du travail étudieront les éventuelles plaintes et vérifieront s'il est question d'une relation d'employé ou d'une relation d'indépendant et ils interviendront s'il y a constat de faux indépendants."L'économie numérique se développe à une vitesse incroyable, les décideurs politiques ont du mal à suivre cette progression. La société civile est aussi aux prises avec l'économie numérique qui sape parfois la capacité d'action de son fonctionnement. La question reste posée de savoir si le modèle 'à la Deliveroo' deviendra la norme du futur. Mais il ne fait aucun doute qu'il constituera un aspect important de notre marché du travail.Marius, lorsqu'il aura trouvé un job à temps plein dans le secteur médical, n'a pas l'intention de rester coursier à titre d'emploi complémentaire. "J'espère que je gagnerai assez avec mon emploi régulier", dit-il avec un sourire. Cette semaine, il a choisi de ne pas travailler. Il désire simplement profiter d'un peu des vacances.