Scène typique de la Silicon Valley : à presque tous les événements consacrés à la technologie, les hommes font la queue pour aller aux toilettes, mais pas les femmes. Voilà qui en dit long sur l'état déplorable de la diversité dans la plus importante région technologique au monde. En moyenne, les femmes n'occupent que 28% des postes de direction dans les grandes entreprises technologiques. Seuls 2,5% des start-up ayant bénéficié d'un investissement ont été créées exclusivement par la gent féminine. Les femmes représentent 9 petits pour cent des investisseurs à risque qui misent sur des start-up.

Pour inverser la tendance et faire en sorte que les femmes soient plus nombreuses et accèdent à des postes de direction dans la Silicon Valley, la visibilité est un facteur important, estime Marianne De Backer. En tant que vice-présidente, elle dirige au niveau mondial l'ensemble des opérations de fusions, d'acquisitions et de cessions de Janssen Pharmaceutica, la division pharmaceutique du conglomérat Johnson & Johnson. En 2018, Marianne De Backer a été classée par le Silicon Valley Business Journal parmi les cent femmes les plus influentes de la région. En 27 ans de carrière au sein de l'entreprise, Marianne De Backer a fait du chemin. Selon ses dires, elle le doit aux modèles qu'elle a eus au cours de cette période.

Aujourd'hui, c'est elle qui sert d'exemple, en particulier aux jeunes femmes de l'entreprise. Ainsi elle invite des femmes d'autres divisions à venir travailler pendant six mois au sein de son groupe. "Je recherche de grands talents, des femmes qui ont un MBA ou un doctorat, mais qui sont de parfaites anonymes au sein de l'organisation et exercent parfois la même fonction depuis de nombreuses années. Je leur confie un projet ambitieux tout en leur offrant une belle visibilité et un coaching personnalisé pour qu'elles puissent endosser de nouveaux postes." Marianne De Backer souligne l'importance de leur tendre la main. "Parfois elles n'ont pas la possibilité ou n'osent pas prendre le risque de quitter leur job pour faire autre chose. Au cours de ces six mois dans un environnement sûr et stimulant, elles s'épanouissent. Cela permet aussi à d'autres d'ouvrir les yeux sur leurs possibilités."

YONCA BRAECKMAN © Franky Verdickt

Marianne De Backer est également la mentor personnelle de plusieurs femmes, au sein et en dehors de Johnson & Johnson. Elle leur donne souvent ce conseil : ne négligez pas le networking. "Ce n'est pas toujours une priorité pour les femmes. Elles pensent qu'on regardera ce qu'elles ont déjà accompli. Or il faut également obtenir la confiance des gens et celle-ci se gagne en nouant une relation personnelle. Un travail acharné constitue la base, mais un réseau solide est aussi important, tant en interne qu'en externe."

Événements

L'importance d'un réseau dans la Silicon Valley a également été mise en lumière lors d'entretiens avec d'autres Flamandes de la Valley. Sophie Boutelegier a créé sa société à Palo Alto. Avec Expandify, elle accompagne les entreprises dans leur stratégie de croissance internationale.

À son arrivée en Californie il y a quatre ans, Sophie Boutelegier ne connaissait personne. "J'ai rejoint plusieurs chambres de commerce et participé à de nombreux événements. Si vous intervenez en public, les gens viennent vers vous la plupart du temps." Après quatre ans, elle relève quelques différences entre l'Europe et les États-Unis. "Les Américains sont prêts à vous ouvrir leur réseau, bien plus que les Flamands. Dans la mesure où vous pouvez expliquer clairement ce que vous faites, le type de personnes que vous souhaitez rencontrer et la plus-value que vous pouvez apporter, il est beaucoup plus facile de construire rapidement un réseau aux États-Unis que dans bien d'autres régions."

Yonca Braeckman, qui n'est arrivée dans la Silicon Valley qu'au début de cette année après avoir passé un an à New York, a une façon bien à elle de tisser un réseau. Fondatrice de l'entreprise Impact Shakers avec laquelle elle entend combiner le meilleur des start-up et de l'impact généré par les réseaux sociaux, elle lancera cet automne un marché consacré à l'apprentissage en ligne. "Quand on débarque quelque part, il faut commencer par se poser deux questions : qui est-ce que je connais et qui connaît quelqu'un dans la ville ou la région où je me rends ?" Pour Yonca Braeckman, LinkedIn est un outil précieux à cet égard. "Il est en outre essentiel de participer à des événements et des meetings. Les organiser soi-même aide aussi énormément."

MARIANNE DE BACKER © GF

Arrivée dans la Silicon Valley grâce à une bourse de l'université de Stanford, Véronique Peiffer a aujourd'hui fondé sa société baptisée palmm. Elle considère les incubateurs comme un moyen important de bâtir un réseau. À Stanford, elle a développé avec un cofondateur l'idée de palmm, une entreprise qui fabrique des dispositifs médicaux destinés à résoudre les problèmes de transpiration excessive. Depuis lors, palmm bénéficie de l'accompagnement d'un incubateur du Fogarty Institute for Innovation, un institut fondé par le chirurgien et inventeur Thomas Fogarty. "On y rencontre beaucoup de gens qui peuvent apporter une aide de bien des manières. Qu'il s'agisse de propriété intellectuelle, d'obtention d'investissements ou d'aspects liés à l'approbation de l'organisme chargé de la surveillance des appareils médicaux, il y a toujours quelqu'un disposé à vous aider."

VÉRONIQUE PEIFFER © GF

Comme Sophie Boutelegier, Véronique Peiffer loue l'ouverture des Américains. "Ils sont toujours prêts à passer un coup de téléphone ou à aller boire un café. Pouvoir dire que je suis chez Fogarty, après être passée par Stanford, est bien sûr très utile, mais les choses sont assez simples."

Quota

Qu'est-ce que ça fait d'être une femme dans un monde d'hommes comme celui-ci ? Sophie Boutelegier : "C'est effectivement un bastion masculin. Mais j'étais aussi très souvent la seule femme à table dans mon ancien job. Être une femme m'a néanmoins déjà permis d'obtenir un entretien. Une fois celui-ci obtenu, il s'agit d'être très professionnelle et de démontrer une grande connaissance du dossier. À cet égard, je ne vois aucune différence entre un homme et moi."

L'État de Californie a adopté une loi prévoyant que les conseils d'administration des entreprises publiques doivent compter au moins une femme. Marianne De Backer estime que les quotas peuvent contribuer à améliorer la diversité hommes-femmes dans un secteur dominé par la gent masculine. "Je n'étais pas favorable aux quotas autrefois, mais j'ai totalement changé d'avis. Ici de nombreux conseils d'administration ne comptent aucune femme. Le Forum économique mondial prévoit que, si nous ne faisons rien, l'égalité hommes-femmes ne deviendra une réalité que dans 170 ans ! Je suis convaincue que nous pouvons et devons faire quelque chose pour accélérer les choses."

Selon Marianne De Backer, les femmes élues dans ces conseils d'administration ne seront pas des femmes-alibis, bien au contraire. "Les femmes compétentes ne manquent pas et elles constitueront une plus-value énorme pour les entreprises au sein de ces conseils d'administration. Nous savons qu'il existe une corrélation positive entre une plus grande diversité et de meilleurs résultats, plus d'innovation et une meilleure compréhension des besoins des clients. Les entreprises pourront ensuite attirer davantage de talents féminins dans le cadre de nouveaux recrutements."

Et Yonca Braeckman d'ajouter : "En réaction aux quotas, on entend qu'il faut tout simplement placer le meilleur candidat à un poste. C'est bien sûr vrai. Mais ce raisonnement est tronqué : il part du principe que le monde est juste. L'égalité ne sera atteinte que lorsqu'il y aura autant d'incompétentes que d'incompétents aux postes de direction."

Sophie Boutelegier n'est pas partisane d'un quota. Elle estime que dans la Silicon Valley, la priorité doit surtout être donnée à la base. "Par exemple, en prévoyant des services de garderie abordables afin que toutes les femmes puissent continuer à travailler quand elles deviennent maman."

Le problème de la diversité ne se pose pas uniquement dans les conseils d'administration. Le manque de femmes se reflète également dans d'autres couches de l'écosystème des technologies. Ainsi les fondatrices de start-up bénéficient de beaucoup moins d'investissements que les hommes. En 2018, seuls 2,2% des investissements en capital-risque aux États-Unis sont allés à des femmes. La raison ? La grande majorité des investisseurs à risque reste constituée d'hommes. "Il s'agit d'un monde d'hommes blancs qui ont étudié à Stanford ou Harvard", explique Yonca Braeckman. "D'une certaine façon, il est logique qu'ils investissent dans ce qu'ils pensent connaître. La volonté de changer cet état de fait est bien présente, mais cela va encore prendre du temps."

Maintenant qu'elle cherche des investisseurs, l'entrepreneuse considère ce désir de changement comme un élément à son avantage. "En tant que femme, je pense qu'il n'y a jamais eu meilleur moment pour se mettre en quête d'investissements." Elle veillera toutefois à ne pas renoncer à ses idéaux. "Je doute qu'Impact Shakers accepte un investissement d'un fonds où aucune haute fonction n'est occupée par une femme."

Le fait que les femmes reçoivent moins d'investissements n'est pas uniquement dû à leur sous-représentation au sein des fonds. C'est aussi parce que les entrepreneuses sont beaucoup moins nombreuses. Marianne De Backer qui était en charge du capital-risque chez Johnson & Johnson : "Dans la Silicon Valley, j'ai entendu des centaines de pitchs. Hélas moins de 10% d'entre eux étaient servis par une femme."

Traduction : virginie·dupont·sprl