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La société de location de voitures en libre- service Zipcar est implantée en Belgique depuis peu. L'Américaine Robin Chase, qui compte parmi les pionniers et les apôtres de l'économie partagée, l'a portée sur les fonts baptismaux il y a 16 ans, en compagnie d'une amie. Mais, brouillée avec son associée, elle quitte l'entreprise dès 2003. Avis s'offre par la suite Zipcar pour un demi-milliard de dollars. Après son entrée en Bourse, la start-up se mue en une entreprise d'envergure mondiale qui compte aujourd'hui un million d'abonnés. ROBIN CHASE. La première erreur peut paraître insignifiante, mais elle a eu d'importantes répercussions. Une clause stipulait que les nominations au sein du conseil d'administration devaient être soumises à l'approbation des investisseurs. Or au bout d'un moment, ceux-ci ont bloqué toutes les candidatures que j'avançais. Lorsque je leur ai rappelé qu'il s'agissait d'une procédure obligatoire, ils m'ont proposé de se donner rendez-vous au tribunal. Ils savaient naturellement que je n'en arriverais jamais là : une start-up ne se retourne pas contre ses investisseurs et d'ailleurs, elle n'a pas de temps pour cela. J'aurais dû rédiger la clause de manière à pouvoir choisir moi-même les membres du conseil d'administration. On dit que les intérêts de l'entrepreneur et ceux des investisseurs coïncident. Je le croyais aussi, fermement. Mais c'est faux. L'entrepreneur ne doit jamais oublier que les investisseurs ont des intérêts très divers ; ils envisagent les risques et les rendements tout autrement que lui. J'ai eu la même discussion hier soir avec ma fille. Je pourrais écrire un livre sur mes expériences. Mais qui lit les témoignages ? Qui cela intéresse-t-il de savoir que j'étais à l'époque confrontée à une bande de coqs ? Avec l'expérience et les connaissances dont je disposais alors, je me suis jetée corps et âme dans l'aventure, qui fut pour moi une merveilleuse expérience. Aujourd'hui, je préfère consacrer mon temps et mon énergie au problème du changement climatique et à l'avenir des transports. Il faut s'atteler à améliorer les règles du jeu. Une entreprise ne peut du jour au lendemain changer complètement la donne, comme Uber l'a fait à diverses reprises. L'économie collaborative n'est certes pas parfaite, mais elle n'a que huit ans. Il faut lui laisser le temps. Au début, l'industrialisation a recouru au travail des enfants ; il a donc fallu concevoir et mettre en place un régime fiscal et social approprié. C'est hilarant. Mais si Uber lance vraiment son service de voitures autonomes, ce sera énorme. Les gens craignent que l'économie partagée ne tue le travail. Mais le creusement des inégalités salariales ne date pas d'hier. Des employeurs puissants se font des fortunes sur le dos de leur personnel depuis des décennies et des décennies. Wal-Mart fait tout pour éviter le travail à temps plein et le paiement de primes. Je pense que les gens auraient tout intérêt à se détourner du système. Les individus peuvent se montrer plus innovants, plus créatifs et plus efficaces s'ils partagent leurs connaissances au sein de réseaux mais en dehors de la sphère de l'entreprise. Il y aura toujours des excès. Mais, dans le principe, je ne crois pas à l'immoralité des plateformes. Ce sont les individus qui abusent des situations. Lorsque j'ai créé Zipcar, les investisseurs prétendaient que les utilisateurs tairaient les dégâts qu'ils auraient occasionnés aux voitures. La révolution était gigantesque. C'est vrai qu'un pourcentage minime des abonnés était composé de gens peu honnêtes qui ont froissé de la tôle sans le dire. Mais nous avons identifié le problème. Il est possible de se protéger contre certaines personnes. Toujours est-il qu'aujourd'hui, un million de gens se partagent des milliers de véhicules. Je pense que nous avons été le fer de lance de l'économie partagée, y compris pour ce qui concerne les innovations dans le domaine des transports auxquelles nous assistons aujourd'hui. C'est un raisonnement sensé, je dois dire. D'après moi, une partie des problèmes est due à la déliquescence de pans entiers du système. Pourquoi les marchés financiers se soucient-ils si peu du long terme ? Uber semble beaucoup moins s'intéresser au bien-être de ses chauffeurs qu'au succès et aux conditions les plus avantageuses possibles de sa prochaine levée de capitaux. Je reste néanmoins optimiste. Je pense que leur croissance rapide permet aux plateformes de s'adapter en un rien de temps et de rejeter les pratiques nuisibles. Les gagnants seront les entreprises qui accorderont davantage d'attention aux pairs, c'est-à-dire aux individus qui assurent une contribution locale. L'émergence des voitures partagées autonomes, propulsées à l'électricité, sera beaucoup plus rapide qu'on le pense. Elle rendra possible d'incroyables transformations urbaines. Le système actuel ne fonctionne absolument pas : pensez aux embouteillages, à la pollution due aux combustibles fossiles et à tout ce que cela coûte à la société ! Cela dit, le déploiement irréfléchi d'une flotte de véhicules autonomes provoquerait une véritable catastrophe. Pour l'instant, les discussions ne portent que sur la sécurité et la réglementation - personne ne se soucie des conséquences de cette évolution en termes d'emplois, d'infrastructures, d'impôts et d'utilisation de l'espace public. A défaut d'imposer stimulants et entraves, les choses vont mal tourner. Les voitures électriques autonomes ne se gareront pas : le stationnement coûte cher. Les propriétaires laisseront leur véhicule rouler toute la journée. Vous imaginez le désastre pour une ville comme Amsterdam ? Sans compter que les administrations seront privées des revenus du stationnement. Une flotte de voitures électriques, bien moins importante que le parc automobile actuel, va complètement révolutionner la fiscalité des transports. Les voitures autonomes généreront des gains de productivité énormes, mais pas d'emplois. Il faut donc inventer des mécanismes de redistribution, dans le but de mieux répartir ces gains de productivité. L'économie, de même que le rôle du travail, vont changer fondamentalement. En 1990, les trois plus grandes entreprises de Detroit, aux Etats-Unis, valaient ensemble 65 milliards de dollars et employaient 1,2 million de travailleurs. En 2014, le top 3 de la Silicon Valley pesait 1.000 milliards de dollars mais ne comptait que 137.000 salariés. Taxer le travail n'a en fait plus beaucoup de sens. C'est la raison pour laquelle il faut tout mettre en oeuvre, sur les plans social et fiscal, pour soutenir la diversification des revenus. Les entreprises et les pouvoirs publics y veillent d'ores et déjà pour eux-mêmes ! L'idée d'avoir un emploi à vie et de se plier jusqu'à la fin à toutes les réglementations sociales et fiscales auquel il est soumis n'est plus d'actualité. Le revenu universel est une sorte d'assurance pour le travailleur, à qui il permettra de se concentrer sur les occupations qui le passionnent - donner des entraînements de foot ou aider des enfants autistes, par exemple. Je ne crois pas que le revenu universel incitera les gens à rester chez eux à ne rien faire. Aujourd'hui, la population active consacre la majorité de ses 40 heures de travail par semaine à des choses qui ne l'intéressent absolument pas. Le revenu universel va permettre de découvrir des vocations. Par Gerben Van Der Marel, à New York.