"Il ne faut surtout pas lâcher la recherche. Si vous ne faites que de la production, vos produits vieilliront - et cela va parfois très vite - et vous disparaîtrez un jour ou l'autre. " Tel est le message que Jean Stéphenne, l'ancien patron de GSK, adressait au gouvernement wallon dans les colonnes de L'Echo. Manifestement, il a été entendu puisque, au terme d'une réunion à l'Elysette, le président de GSK Mondial Vaccins, Roger Connor, a assuré que le quartier général de la recherche et développement et de la production des vaccins de GSK dans le monde restera basé en Wallonie.
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"Il ne faut surtout pas lâcher la recherche. Si vous ne faites que de la production, vos produits vieilliront - et cela va parfois très vite - et vous disparaîtrez un jour ou l'autre. " Tel est le message que Jean Stéphenne, l'ancien patron de GSK, adressait au gouvernement wallon dans les colonnes de L'Echo. Manifestement, il a été entendu puisque, au terme d'une réunion à l'Elysette, le président de GSK Mondial Vaccins, Roger Connor, a assuré que le quartier général de la recherche et développement et de la production des vaccins de GSK dans le monde restera basé en Wallonie. En volume, la Belgique affiche de beaux chiffres avec des dépenses en recherche et développement qui représentent 2,7 % du PIB. Un score certes en-dessous de l'objectif de 3 % du PIB, mais bien supérieur à la moyenne européenne (2,1 %). La tendance est en outre favorable puisque la Belgique est, après l'Autriche, le pays européen où l'intensité de R&D a le plus progressé ces dix dernières années. Une fois n'est pas coutume, il n'y a pas de fossé entre les Régions. Flandre et Wallonie sont dans un mouchoir de poche, avec Bruxelles un peu derrière, mais toujours bien au-dessus de la moyenne européenne. Précision : on parle, ici, en parts de PIB. Comme le PIB flamand est supérieur, les montants en euros le sont aussi. Ces chiffres encourageants, la Belgique les doit à ses entreprises qui assurent 63,5% du financement de la recherche, un niveau que seule l'Allemagne dépasse en Europe, selon les données d'Eurostat. Il y a donc sans doute de la marge pour un renforcement de l'action publique, comme le prévoient d'ailleurs les accords des gouvernements régionaux et communautaire (sans citer de chiffres toutefois). Les budgets publics étant ce qu'ils sont, on ne s'attend pas à de formidables envolées sur ce plan. Mais il y a peut-être moyen de mieux orienter les dépenses actuelles. Voici cinq faiblesses de la R&D en Belgique, qui mériteraient l'attention des gouvernements. 1. Seulement 16% de diplômés en sciences, contre une moyenne de 26% dans l'Union européenne. C'est l'un des principaux défis pour une société qui entend mener des activités de recherche : l'accès à du personnel qualifié. " Si GSK s'est installé dans le Brabant wallon, c'est notamment parce que c'est la région d'Europe qui dispose du plus fort taux de diplômés de l'enseignement supérieur, souligne Jean-Christophe Renauld, président du Pôle politique scientifique de la Région wallonne. Lorsque je discute avec des responsables d'entreprise, je constate que c'est souvent la première question qu'ils se posent : quel est le nombre d'étudiants sortant chaque année avec un master en sciences, en médecine, en bio-ingénieur, etc. ? " Il y a clairement une tension sur le marché de l'emploi. " Certains disent même que la restructuration chez GSK (qui concerne surtout des cadres, dont des chercheurs, Ndlr) est une bonne chose dans le sens où elle va libérer du personnel ", poursuit Jean-Christophe Renauld, qui dit percevoir " un frémissement " ces dernières années, avec une augmentation du nombre de diplômés dans les filières dites STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques). A confirmer sur le long terme car la Wallonie se trouve toujours en bas du classement européen pour ce qui est du pourcentage de diplômés en sciences et en sciences appliquées (16% de diplômés contre une moyenne de 26% dans l'Union européenne). " C'est d'autant plus regrettable que beaucoup d'élèves suivent des options scientifiques dans le secondaire mais qu'à peine un tiers poursuivent dans le supérieur, déplore Olivier de Wasseige, directeur général de l'Union wallonne des entreprises (UWE). Il faut mieux leur expliquer à quoi servent les sciences, comment elles peuvent conduire à des métiers qui ont du sens, qui aident à soigner des gens ou à produire de manière plus écologique. La science pour la science, ce n'est pas accrocheur pour les jeunes. Quand je vois ceux qui se mobilisent pour le climat, j'ai envie de leur dire : 'Si vous voulez agir, faites des carrières dans les secteurs, dans les entreprises qui aideront à résoudre ces défis climatiques'. " Très concrètement, la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique en Fédération Wallonie-Bruxelles, Valérie Glatigny (MR), vient de lancer un appel à projets à hauteur de 200.000 euros destiné à créer des campagnes de promotion des sciences auprès des jeunes, et surtout des jeunes filles, de 12 à 15 ans. L'Académie de recherche et d'enseignement supérieur sera par ailleurs chargée de formuler des propositions afin de rendre les sciences plus attractives pour les élèves. 2. Une recherche fondamentale insuffisamment financée. Si la recherche appliquée, dans les entreprises, est primordiale, la recherche fondamentale, menée au sein des universités, est, elle,... fondamentale ! " Il faut certes aider les entreprises qui font de la recherche dans la perspective de sortir des produits, assure Jean-Christophe Renauld. Mais si on ne fait que cela, on n'alimente pas le pipeline. Dans son mémorandum, l'Union wallonne des entreprises insiste d'ailleurs sur l'importance de la recherche fondamentale. " En Belgique, cette dernière est financée par le Fonds de la recherche scientifique (FNRS), dont les subventions publiques sont passées de 160 millions d'euros en 2016 à 158 millions en 2017, avant de remonter à 179 millions en 2018. " Le budget du FNRS a évolué de façon positive lors de la dernière législature, reconnaît notre interlocuteur. Mais les moyens restent clairement insuffisants. En Flandre, le financement de la recherche fondamentale est supérieur de 50%, compte tenu du nombre d'habitants. " La recherche fondamentale est traditionnellement financée par la Fédération Wallonie-Bruxelles alors que la recherche appliquée est soutenue par les Régions. " La Fédération étant désargentée et n'ayant aucun pouvoir fiscal, on comprend pourquoi la recherche fondamentale est particulièrement désavantagée. La Flandre ne connaît pas ce problème car elle a fusionné les deux niveaux de pouvoir. " Et le responsable de plaider pour une meilleure coordination entre les niveaux régional et communautaire en ce qui concerne le financement de la recherche, qu'elle soit fondamentale ou appliquée. " Les Régions pourraient financer davantage la recherche fondamentale ", dit-il. Cela se fait déjà aujourd'hui, mais de manière limitée. La Région wallonne finance ainsi des projets de recherche fondamentale dite stratégique dans le domaine des sciences du vivant. Le fonds public wallon Welbio sélectionne des projets de très haut niveau et leur fournit un financement pouvant grimper jusqu'à 350.000 euros/an pendant quatre ans. Les chercheurs Welbio sont actifs au sein des universités, mais leurs projets ont déjà des visées industrielles. " Nous soutenons aujourd'hui 28 projets pendant quatre ans, mais nous ne pouvons leur garantir un financement que sur deux ans, affirme Pierre Van Renterghem, directeur général de Welbio. Car notre financement est assez chaotique. Nous sommes en permanence dans l'incertitude. " 3. Moins de 20% de la R&D wallonne dans les PME. Dans les entreprises, le financement public de la recherche (dite cette fois industrielle) se fait par le biais du SPW Recherche (ex-DGO6) et des pôles de compétitivité. Les moyens mis à disposition du SPW Recherche atteignent entre 250 et 300 millions d'euros et les aides aux entreprises sont réparties comme suit : 54% pour les PME et 12% pour les grandes entreprises, explique-t-on au sein du Service public de Wallonie. Encore faut-il se mettre d'accord sur ce que l'on entend par PME... Le dernier rapport du Pôle politique scientifique relève à ce titre qu'à peine 17,8% des dépenses de R&D effectuées par les entreprises le sont par des PME de moins de 50 travailleurs, ce qui fait dire à certains que les aides publiques à la recherche industrielle gagneraient à mieux cibler les petites structures. " Cela se fait davantage ces derniers temps, reconnaît Jean-Christophe Renauld. Mais il faut poursuivre dans cette voie. " Le président du Pôle politique scientifique pointe notamment l'enjeu de la lisibilité des aides pour les PME. " Si un grand groupe comme GSK peut se permettre d'avoir une équipe de cinq personnes pour comparer les différents outils, ce n'est pas le cas des petites entreprises. Il faut donc davantage aider ces dernières à identifier les outils qui existent et qui leur conviennent le mieux. " Le SPW Recherche dispose en effet de plus de 30 mécanismes différents. Des aides " guichet " aux aides à l'engagement de personnel, en passant par des subventions à l'accompagnement pour le dépôt d'un brevet ou les célèbres avances récupérables. Pas toujours simple de s'y retrouver... C'est sur la base de ce constat qu'a été créé The Maul Startup Studio, une entreprise qui se donne pour objectif d'aider les PME wallonnes à se lancer dans l'innovation sans mettre en péril leur core-business. L'idée est d'extraire l'innovation de la PME en la logeant dans une spin-out de laquelle sont actionnaires la PME en question, un CEO externe porteur de projet et The Maul. " En recrutant une équipe parallèle, nous déchargeons la PME de tout le travail d'identification et de comparaison des aides, explique son fondateur, Nicolas Streel. Nous trouvons les ressources, nous mettons à disposition notre réseau et nos compétences, etc. Si une PME souhaite lever des capitaux, c'est faisable via le SPW Recherche mais cela passe par toute une série de conditions et le processus peut être assez lent. Avec une start-up, c'est beaucoup plus simple. " Si maintenant, l'entreprise souhaite s'en tenir à une mission d'aide et de conseil, elle peut tout à fait réintégrer la start-up avant que celle-ci ne fasse appel à des capitaux privés. 4. L'industrie ne génère plus que 15% de la valeur ajoutée wallonne. La plupart des économies européennes voient la part de l'industrie reculer depuis la fin du siècle dernier. En Wallonie, elle est désormais aux alentours de 15% nous dit l'Union wallonne des entreprises, un niveau bien en dessous des standards européens (20%). L'industrie ne contribue plus guère à la croissance de l'activité. Depuis la crise de 2008, la valeur ajoutée de l'économie wallonne a crû de 15% contre seulement... 0,7% pour le secteur industriel (chiffres de l'Iweps). " Nous ne pouvons pas avoir une économie uniquement basée sur la recherche, il faut aussi renforcer l'industrie, explique Olivier de Wasseige. Il ne faut pas déconnecter la recherche de la production, cela rend les boucles de rétroaction plus fluides. Nous le voyons très bien dans le secteur des biotechnologies : c'est la présence d'une grande mixité d'acteurs - des grandes entreprises, des PME, des universités, des start-up, des centres de recherche, des sociétés de service spécialisées, etc. - qui fait de la Wallonie l'un des plus beaux écosystèmes en Europe. Il faut essayer de dupliquer cela dans d'autres secteurs. " La petite taille du pays peut ici se révéler un formidable atout : ces acteurs évoluent à quelques kilomètres les uns des autres. " Les parcs scientifiques aménagés à proximité des campus universitaires à Louvain-la-Neuve ou Liège, cela n'a l'air de rien mais l'impact est considérable, insiste le secrétaire général de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB), Philippe Lambrecht. Ces zones d'activité économique contribuent aux relations entre les universités et les entreprises. On sent que les pouvoirs publics - qui ont souvent financé ces parcs - ont compris que l'avenir se trouvait là et qu'ils agissent en conséquence. " Pour lui, le fait d'avoir plusieurs universités de très bon niveau dans un rayon de moins de 300 km a contribué au développement d'entreprises comme GSK ou UCB chez nous. Sans nier l'importance d'avoir un tissu industriel solide, Philippe Lambrecht précise cependant que le focus sur les services n'empêche pas de développer une recherche de qualité. " Les business schools et les grandes sociétés de consultance, c'est cela : de la recherche dans le secteur des services, dit-il. Tout ce qui concerne le passage vers une économie plus circulaire, ce sont bien souvent aussi des services. " 5. La Belgique sur le podium européen des coûts salariaux. Quand on évoque les faiblesses de l'économie belge, le coût du travail finit tôt ou tard par entrer dans la conversation. Selon les données Eurostat, le coût horaire moyen du travail s'élève à 39 euros en Belgique, ce qui fait de notre pays le troisième plus onéreux après le Danemark et le Luxembourg. Or, s'il y a un domaine où la main-d'oeuvre est mobile et où la concurrence peut donc fonctionner à plein, c'est bien la recherche. " Nous parlons ici d'un niveau mondial. Dans les laboratoires de GSK ou d'UCB, vous trouvez plusieurs dizaines de nationalités de chercheurs, explique Philippe Lambrecht. La Belgique doit continuer à être attractive pour ces personnes. Il faut pouvoir leur offrir des conditions de travail et des conditions salariales correctes. En ce sens, l'exonération du précompte professionnel pour les chercheurs a un impact considérable. Oui, cela a un coût pour les finances publiques mais c'est de l'argent dépensé à bon escient. " La concurrence joue même au niveau belgo-belge. Pierre Van Renterghem compare volontiers les financements à deux ou trois ans apportés par la Région wallonne à ceux garantis sur cinq ans qui existent en Flandre. Et, sans surprise, d'une Communauté à l'autre, on passe de six à... 99 millions par an pour la recherche fondamentale stratégique dans les sciences du vivant. " Grâce à ces moyens, la Flandre attire des cerveaux étrangers... et wallons, dit-il. Nous avons des chercheurs de très grand talent, mais quand je vois les moyens dont ils disposent, je me dis parfois qu'ils ont du mérite à rester chez nous. " Plus encore que le montant des enveloppes budgétaires, c'est la stabilité du cadre budgétaire qui prime. Si l'on veut accentuer la qualité de la recherche stratégique, il faut offrir aux chercheurs un horizon dégagé à cinq ou dix ans. L'attractivité ne se limite pas au coût de la main-d'oeuvre. Olivier de Wasseige y ajoute une facture énergétique qui serait 15% plus élevée en Wallonie qu'en Flandre pour les clients industriels. " L'attractivité, c'est aussi le climat social - la réputation de la Wallonie en la matière est moins bonne - ou la mobilité, explique Jean-Christophe Renauld. Si les employés perdent deux heures tous les jours dans les bouchons, ce n'est pas possible. La Wallonie s'en sort ici un peu mieux que Bruxelles ou Anvers. "Par Christophe de Caevel et Jérémie Lempereur.