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Faites le test. Si vous allumez votre smartphone, combien d'applications Google y avez-vous installées ? Vous avez certainement Google Maps, pour assurer vos déplacements. Vous avez probablement installé votre boîte personnelle Gmail. Il y a de grandes chances que vous disposiez aussi de la plateforme vidéo la plus populaire au monde, YouTube. Et si votre téléphone tourne sous Android, vous possédez toute la panoplie des applications Google qui sont préinstallées sur votre appareil : Google Photos, Google Drive (stockage), le navigateur Chrome, Google Play Musique... Vous pouvez également accéder au magasin d'applications de Google, le Play Store. En fait, si votre appareil n'est pas un iPhone, il tourne intégralement grâce à Google et son système d'exploitation Android qui équipe 85 % des smartphones vendus dans le monde. Votre dépendance aux services de Google est totale. Imaginez maintenant que l'on retire de votre smartphone toutes ces fonctionnalités bien pratiques que vous utilisez quotidiennement. Sans Google Maps, comment retrouver facilement votre chemin vers l'appartement de votre cousine qui vient de déménager ? Sans un accès direct à Gmail dans votre appareil de poche, vous devrez attendre d'être face à un ordinateur ou une tablette pour consulter vos mails. Sans le Play Store, c'est carrément l'accès à toutes vos autres applications favorites (Spotify, Instagram, WhatsApp, Netflix, Deliveroo, Proximus TV, votre appli bancaire, etc.) qui vient de disparaître ! Vous comprenez mieux maintenant la catastrophe que représente pour Huawei le boycott sans précédent que la société chinoise s'apprête à subir de la part de Google, géant du Net tout-puissant. Huawei n'est pas le premier venu. En quelques années, la marque chinoise est devenue une pointure sur le marché mondial du smartphone. En 2018, selon le consultant spécialisé IDC, ses ventes ont progressé de 33 %, pour atteindre 206 millions de smartphones écoulés dans le monde ! Huawei a récemment dépassé Apple pour devenir le deuxième plus gros fabricant de téléphones au niveau mondial, derrière Samsung. Ses ambitions en Belgique sont (étaient ? ) immodérées, comme en témoigne l'interview que nous a accordée récemment Allen Yao, patron de la division consommateurs de Huawei Belgique.Un (gros) grain de sable est cependant venu enrayer cette impressionnante mécanique chinoise. Le 16 mai dernier, l'imprévisible président américain Donald Trump déclare " l'urgence économique nationale " et se donne le pouvoir de bannir les technologies et les services des " adversaires étrangers " qui font courir des " risques inacceptables " à la sécurité intérieure des Etats-Unis, notamment en matière de cyber- espionnage. Dans la foulée, le département du Commerce américain place Huawei sur une " liste noire " d'entreprises qui ne peuvent plus acquérir des composants ou des technologies développées par des sociétés américaines. Les raisons exactes du bannissement de Huawei restent floues. Malgré les soupçons américains, aucune preuve d'espionnage de la part de la firme chinoise n'a encore été rendue publique. Mais la guerre commerciale que mène Donald Trump ne s'embarrasse pas de ce genre de détail. Quelques jours après la décision présidentielle, c'est le coup de grâce pour Huawei : Google annonce se conformer à cette nouvelle réglementation (qui entrera en vigueur dans trois mois) et bannit la marque chinoise. Les smartphones Huawei actuellement utilisés par des centaines de millions de consommateurs dans le monde continueront de bénéficier de l'accès au Play Store et des mises à jour de sécurité, explique-t-on chez Google. Même chose pour les smartphones actuellement en vente, mais aussi pour ceux dont la sortie est prévue dans les trois prochains mois, assure-t-on chez Huawei, qui craint évidemment que les consommateurs ne se détournent déjà de leurs appareils. Par contre, Google ne se positionne pas sur le sort de ses propres applications (Gmail, Chrome, Google Maps, etc.) installées sur ces centaines de millions de téléphones, ni sur les mises à jour au système d'exploitation Android. Google n'a pas souhaité répondre à nos questions à ce sujet. Vu l'instabilité politique et commerciale que la décision américaine a provoquée, il est évidemment possible que la position de Donald Trump évolue (elle peut s'adoucir ou, au contraire, se durcir). Mais en l'état actuel des choses, les futurs smartphones produits par Huawei ne seront plus équipés des fonctionnalités de Google. C'est un incroyable bouleversement sur le marché mondial de la technologie. Le dilemme qui va se poser au consommateur est assez cornélien. Choisit-il un smartphone Huawei parce qu'il est attaché à cette marque, à son design et aux caractéristiques techniques de son appareil, et est-il prêt du coup à faire une croix sur des applications et des services fondamentaux fournis par Google ? Ou est-il surtout attaché aux fonctionnalités de son smartphone plus qu'à une marque et est-il prêt, du coup, à changer brutalement de fabricant ? " Le succès d'un appareil mobile dépend dans une large mesure de l'expérience utilisateur qu'il offre. Et la richesse de l'expérience utilisateur est fortement liée à l'écosystème dans lequel l'appareil ainsi que son système d'exploitation évoluent, estime Vito Rallo, senior manager Cyber & Privacy chez PwC Belgique. Bien sûr, des facteurs tels que le design, l'esthétique, l'ergonomie, la convivialité, la fidélité à la marque, etc., influencent ce choix. Mais en fin de compte, le consommateur achète les avantages offerts par l'écosystème sous-jacent et les applications que cet écosystème met à sa portée. " En l'occurrence, deux écosystèmes existent actuellement sur le marché du smartphone : Apple et son système d'exploitation iOS, et Google et son système d'exploitation Android. Pour Vito Rallo, il n'y a pas photo : ce qui compte, c'est le logiciel. L'appareil est secondaire. Il faut dire que ces dernières années, le marché du smartphone n'a plus connu d'avancée technologique majeure. Les téléphones sont plus puissants, ont des écrans plus grands et plus lumineux, ainsi que des appareils photos plus performants. Mais dans chaque catégorie de prix, les smartphones se valent plus ou moins... et se ressemblent beaucoup. " Les appareils ont atteint un tel niveau de qualité qu'aujourd'hui, un smartphone à 300 euros offre une très bonne expérience utilisateur, souligne Alexandre De Saedeleer, managing director de Tapptic, société spécialisée dans les applications mobiles. Mais si vous enlevez les applications et l'écosystème Google d'un smartphone Android, il ne reste plus grand-chose. Autant s'acheter un 3210. " Le Nokia 3210 est ce téléphone mobile de première génération connu pour sa robustesse, sa fiabilité (et pour le jeu Snake), mais qui ne permettait " que " de téléphoner et d'envoyer des SMS, bien loin des riches fonctionnalités d'un smartphone actuel. Grâce à des services de sauvegarde fournis notamment par... Google, il est devenu extrêmement simple de passer d'un téléphone à un autre en conservant toutes ses données et applications. Même s'il reste des fans inconditionnels d'Apple, l'attachement à une marque semble avoir vécu : " S'il était attaché à une marque en particulier, Huawei n'existerait pas ", remarque Grégoire Tack, directeur commercial de Fnac-Vanden Borre. En quelques années, la marque chinoise est effectivement parvenue à capter d'anciens acheteurs de téléphones Samsung, Nokia, HTC, etc., dont la caractéristique commune est d'être équipés du système Android. " Google semble incontournable, enfonce Vincent Vanderstraeten, responsable devices chez Proximus. Ce sera très difficile de créer du jour au lendemain un écosystème avec une expérience utilisateur identique à celle que propose Android, le système d'exploitation de Google. " Or, c'est bien le défi qui attend Huawei : comment créer en trois mois un nouveau système d'exploitation concurrent à iOS (Apple) et Android (Google) ? La précédente tentative est signée Microsoft. Le géant de la tech, qui avait racheté Nokia, s'était mis en tête d'imposer Windows Phone. Un échec monumental, acté officiellement en 2017 quand Microsoft l'a débranché, sept ans après sa mise en service. Windows Phone n'a jamais dépassé les 5 % de part de marché. La faute, notamment, à une course effrénée et vaine de Microsoft pour convaincre les développeurs d'applications d'adapter leurs solutions à l'environnement Windows. On l'a vu, pour être attractif, un smartphone doit être équipé de toutes les applications plébiscitées par les consommateurs. Mais pour être compatibles avec un nouvel écosystème, ces applications doivent subir des adaptations. Ce qui demande du temps... et de l'argent : " Il faut compter plusieurs mois de développement, et 25% à 50 % de budget supplémentaire ", évoque Alexandre De Saedeleer, directeur de Tapptic , société spécialisée dans les applications mobiles. Pour les applications les plus populaires, développées par de grandes plateformes aux poches profondes comme Facebook, Netflix, LinkedIn et autres, cela ne présente pas de réel problème. Mais pour les applications plus locales, qui sont tout aussi importantes pour une bonne expérience utilisateur, la question du retour sur investissement se pose rapidement. Une banque, un service de taxis, un cinéma, un service de transport en commun, une mutuelle ou un opérateur télécom hésiteront à engager des dépenses importantes pour développer une application destinée à une poignée d'utilisateurs... ou à de futurs (im)probables utilisateurs. " Un troisième système d'exploitation, c'est un coût supplémentaire. Il faudrait évaluer si cela vaut la peine d'adapter nos applications comme Proximus TV ", avance Haroun Fenaux, porte-parole de l'opérateur. Huawei risque de se retrouver exactement dans la même situation que Microsoft et son Windows Phone. La firme chinoise a déjà réagi, assurant qu'elle planche depuis longtemps sur des alternatives. Un système d'exploitation maison, nommé HongMeng OS, serait en préparation. Huawei a également déjà déployé son propre magasin d'applications, AppGallery. Mais on n'y trouve pas encore grand-chose en dehors des applications les plus mainstream. Même pour un géant comme Huawei, le chemin vers un nouvel écosystème alternatif à Google risque d'être particulièrement tortueux. Cette question du développement d'un écosystème alternatif à Google se pose de façon particulièrement aiguë pour le marché européen. En Chine, qui reste son marché principal, Huawei profite des solutions fournies par les grandes entreprises technologiques du pays comme Baidu, Alibaba et Tencent, qui ont créé des alternatives maison aux services de Google (eux-mêmes bloqués par la censure exercée par le gouvernement chinois sur Internet). Aux Etats-Unis, Huawei est quasiment inexistant : la société chinoise n'y réalise que 6 % de son chiffre d'affaires. La bataille pour le leadership sur le marché du smartphone se joue donc dans le reste du monde, et d'abord en Europe, son premier marché extérieur. Mais, chose étrange, l'Europe occupe une place de spectatrice dans cet affrontement. Le Vieux Continent occupait pourtant une place enviable sur le marché de la téléphonie mobile de première génération, avec des entreprises comme Nokia et Ericsson. Depuis l'arrivée du smartphone, elle a été rayée de la carte. Pour schématiser la situation actuelle : les appareils sont fabriqués en Asie, les logiciels sont aux mains des Etats-Unis... et les Européens assistent, impuissants, à une guerre commerciale et technologique entre ces deux géants incontrôlables. La situation inédite actuelle pourrait-elle réveiller des acteurs européens endormis qui profiteraient d'un vide laissé par Google pour prendre une nouvelle place sur le marché ? Pour Vito Rallo, c'est peu probable : " A l'heure actuelle, aucun acteur européen de l'écosystème mobile ne peut rivaliser avec des acteurs existants, tant en termes de maturité que d'exhaustivité de l'offre ". La création d'un " Google européen " semble plus éloignée que jamais : " Je ne crois pas à la naissance d'un grand concurrent européen à Google. C'est une illusion, un mirage. Par contre, je crois à l'émergence des small techs face aux big techs ", avance Pierre-Yves Gosset. Pour le directeur de Framasoft, une association d'éducation aux enjeux du numérique qui milite pour le logiciel libre, la concurrence viendra de petites initiatives éparses, comme Open Street Maps, une application open source dont le code est ouvert à tous et qui est enrichie par les utilisateurs. " C'est une alternative crédible même si, dans certains endroits reculés, les informations sont moins précises, assure Pierre-Yves Gosset. Le problème, c'est qu'aujourd'hui, un téléphone est pré-installé avec Google Maps et le consommateur a l'impression de ne pas avoir le choix. " L'association Framasoft a développé une trentaine d'alternatives aux services de Google pour " dégoogliser" Internet : Framagenda, Framadrop, PeerTube... Ces initiatives sympathiques mais largement méconnues ont peu de chance de devenir un jour les applications les plus téléchargées sur le Play Store. La prédominance de Google et de ses services dans les smartphones des utilisateurs laisse peu de place à la concurrence. Cette situation dominante s'explique largement par le succès fulgurant du système d'exploitation Android, qui a servi de marchepied à Google dans l'univers du mobile. Quand les smartphones commencent à décoller, Google choisit de proposer Android gratuitement aux fabricants de smartphones. En contrepartie, ils doivent y intégrer d'office les services et les applications de Google. C'est un coup de génie. Grâce à cette manoeuvre, la firme américaine s'assure que, par défaut, les utilisateurs passent par le " guichet " Google Search. Le moteur de recherche de la firme reste la principale source de revenus publicitaires pour l'entreprise qui commercialise ses mots-clés à l'attention des annonceurs. Brique par brique, Android va ajouter toutes les applications Google : Gmail, Google Drive, Chrome... Cet écosystème tentaculaire se transforme en un gigantesque filet à données personnelles, celles-ci permettant à Google de construire ces profils ciblés dont raffolent les annonceurs. C'est justement en opposition à ce modèle basé sur la collecte de données que s'est développé Qwant, un moteur de recherche français qui a la particularité de ne pas surveiller vos comportements en ligne. Son patron, Eric Léandri, n'a pas de mots assez durs contre Google, qu'il accuse d'abus de position dominante. Tout comme la Commission européenne, qui a condamné Google à une amende de 4,3 milliards d'euros ( ! ) pour avoir abusé de la position dominante du système d'exploitation Android afin de favoriser ses propres applications, notamment son moteur de recherche. " Comme Android est le système d'exploitation par défaut de la plupart des smartphones, tout est verrouillé, s'emporte Eric Léandri. Ça commence à changer grâce à la Commission européenne, mais tout le monde sait que cette amende ne représente pas grand-chose pour Google. " Le géant du Net a fait appel de cette décision. En attendant, la position dominante de Google n'a pas bougé d'un iota, critique le patron de Qwant : " La situation actuelle avec Huawei démontre que les Etats-Unis dominent le monde de la tech et que Google domine le monde du smartphone. Personnellement, j'attends la réponse européenne. J'attends d'avoir les moyens de jouer à armes égales avec Google. " C'est l'éternelle histoire de David contre Goliath. Et pour l'instant, c'est Goliath qui gagne.