"Vous vous lancez sur une question bien complexe, il va falloir s'accrocher ", sourit d'emblée Isabella Lenarduzzi, la directrice de Jump, une entreprise sociale qui promeut l'égalité des genres en entreprise. Il y a quelques semaines, le SPF et l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes publiaient un rapport sur le sujet. On y apprenait ainsi que la différence de salaire entre les hommes et les femmes est de 20,6 % en moyenne, sur base annuelle.
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"Vous vous lancez sur une question bien complexe, il va falloir s'accrocher ", sourit d'emblée Isabella Lenarduzzi, la directrice de Jump, une entreprise sociale qui promeut l'égalité des genres en entreprise. Il y a quelques semaines, le SPF et l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes publiaient un rapport sur le sujet. On y apprenait ainsi que la différence de salaire entre les hommes et les femmes est de 20,6 % en moyenne, sur base annuelle. Si le constat est net et sans appel, son analyse est, en revanche, bien plus complexe. Car derrière ce chiffre, se cache une montagne de critères et autres caractéristiques. Certains d'entre eux permettent de rendre ce 20 % plus compréhensible. " En réalité, on peut considérer qu'il s'agit de deux populations qui présentent des caractéristiques professionnelles différentes. Ces différences auront donc un impact sur le marché du travail. Parmi les causes pouvant expliquer l'écart salarial hommes-femmes, figure la discrimination... mais pas uniquement ", explique Arnaud Dorsimont, chercheur spécialisé en économie du travail à l'Université Saint-Louis. Ainsi, la différence sur base annuelle s'explique, par exemple, en bonne partie par le nombre d'heures prestées, largement différent que l'on soit un homme ou une femme. Ces dernières sont bien plus nombreuses que les hommes à travailler à temps partiel. Si l'on se penche sur le salaire horaire, la différence n'est plus " que " de 7,6 %. Mais une nouvelle fois, la nuance est de mise. " La question est de savoir pourquoi les femmes sont plus représentées dans le travail à temps partiel. Est-ce vraiment un choix ? Nous pourrions même nous demander pourquoi il serait juste que leur travail en dehors de leur métier ne soit pas reconnu ", s'interroge Isabella Lenarduzzi. Car si elles sont nombreuses à passer en temps partiel, c'est souvent pour la famille. L'analyse a d'ailleurs pu montrer que les femmes célibataires possédaient même un avantage salarial sur leurs homologues masculins célibataires. " Effectivement, en 50 ans, la tendance a bien évolué, continue la directrice de Jump. Mais dès qu'arrive le premier enfant, la société reprend son côté patriarcal, où les hommes amènent l'argent à la maison et les femmes s'occupent de la famille. On est encore à un stade où elles sont stigmatisées et considérées comme carriéristes si elles ont des ambitions professionnelles. De plus, un travail à temps partiel est plus précaire qu'un temps plein. Si l'entreprise doit faire des économies, ce seront les premiers emplois visés. " D'autres éléments entrent encore en jeu pour expliquer la différence salariale, comme l'ancienneté, le secteur d'activité ou le niveau de formation. Au final, selon le rapport du SPF Emploi, les raisons dites objectives ne parviennent qu'à expliquer qu'un peu moins de la moitié (48,2 %) de la différence salariale. Faut-il pour cela considérer que tout ce qui ne peut s'expliquer serait forcément de la discrimination ? " Ce n'est probablement pas le cas car dans tous les modèles statistiques, il y a une part d'inexpliqué. Il y a probablement d'autres variables explicatives qui pourraient encore accroître le pourcentage d'explications. Une discrimination (culturelle, sociétale, systémique) latente mais bien ancrée, existe certainement, mais elle n'explique probablement pas à elle seule ce pourcentage ", répond le chercheur de Saint-Louis.L'avis est plus tranché pour Isabella Lenarduzzi. " La discrimination est bien une réalité. En travaillant pour Jump, je la constate régulièrement. Récemment encore, j'ai été contactée par une femme travaillant dans le milieu bancaire. Elle voulait savoir quel écart salarial était acceptable. Il n'est pas compréhensible qu'on pose aujourd'hui encore ce genre de question alors que c'est interdit par la loi ", se fâche encore la responsable. L'inégalité homme-femme ne se limite d'ailleurs pas qu'aux salaires. L'étude s'est également penchée sur les avantages extralégaux comme les voitures et les téléphones de société, dont peuvent bénéficier certains travailleurs. Ici encore, mieux vaut être un homme qu'une femme. " Systématiquement, ces avantages sont inférieurs pour les femmes, à l'exception des transports en commun ", lance la directrice de Jump. L'écart est également fort marqué pour la contribution à une pension complémentaire et les stock-options. Ces dernières sont bien moins importantes pour les dames : " 0,52 % des femmes et 1,06 % des hommes en ont bénéficié. En moyenne, les hommes ont reçu des options d'une valeur de 13.043,53 euros, contre 7.847,75 euros pour les femmes ", indique le rapport. Autre constat, l'inégalité salariale ne touche pas le monde du travail de la même façon partout. Les fonctionnaires ont ainsi des salaires plus équitables que les employés et les ouvriers. Plus surprenant, les femmes statutaires y sont même mieux payées en moyenne que les hommes. " Une nouvelle fois, il faut analyser avec précaution les chiffres. Si elles sont effectivement mieux rémunérées sous ce statut, on constate qu'elles sont beaucoup moins nombreuses que les hommes à être statutaires. Pourtant, les femmes sont plus nombreuses dans la fonction publique que les hommes ", nuance encore la responsable de Jump. Tout n'est pas noir pour autant. La Belgique fait d'ailleurs figure d'assez bon élève à l'échelle de l'Europe, qui affiche en moyenne 16 % de différence salariale. Une amélioration est également visible dans les statistiques belges. " Dix ans après le premier rapport officiel de l'écart salarial en Belgique, le chemin accompli est important. L'écart salarial sur base des salaires horaires s'élevait à 13,6 %. Celui sur base des salaires annuels, jusqu'à 25,3 % ", souligne, dans un communiqué, Michel Pasteel, directeur de l'Institut pour l'égalité des femmes et des hommes, qui précise néanmoins que de nombreux obstacles subsistent encore. Pour la responsable de Jump aussi, le chemin est encore long : " Il faut casser ces idées stéréotypées qu'on a des genres et de l'attitude face au travail. Les choses évoluent et le fait d'avoir désormais plus de femmes sortant des études supérieures que d'hommes devrait faire changer les choses. Mais rien ne se fait naturellement ", conclut la responsable. Par Arnaud Martin.