Siemens a publié le 30 janvier dernier ses premier résultats pour l'exercice fiscal 2019, histoire d'assouvir l'insatiable appétit de ses investisseurs. Sur une base comparable (hors effet de devise et de portefeuille), ses commandes progressent de 13 % et le chiffre d'affaires de 2 % par rapport au premier trimestre de l'exercice 2018. La société n'en oublie pas le long terme pour autant. Au terme d'investigations dans le monde entier, son CEO Joe Kaeser a tranché : Siemens construira un prestigieux campus technologique sur sa terre natale. Revendiquant 83 milliards d'euros de chiffre d'affaires, le conglomérat allemand dégagera un budget de 600 millions d'euros au cours des 10 prochaines années pour ce quartier isolé de Berlin, le bien nommé Siemensstadt.
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Siemens a publié le 30 janvier dernier ses premier résultats pour l'exercice fiscal 2019, histoire d'assouvir l'insatiable appétit de ses investisseurs. Sur une base comparable (hors effet de devise et de portefeuille), ses commandes progressent de 13 % et le chiffre d'affaires de 2 % par rapport au premier trimestre de l'exercice 2018. La société n'en oublie pas le long terme pour autant. Au terme d'investigations dans le monde entier, son CEO Joe Kaeser a tranché : Siemens construira un prestigieux campus technologique sur sa terre natale. Revendiquant 83 milliards d'euros de chiffre d'affaires, le conglomérat allemand dégagera un budget de 600 millions d'euros au cours des 10 prochaines années pour ce quartier isolé de Berlin, le bien nommé Siemensstadt. Le groupe a été fondé en 1847 par Werner von Siemens dans une arrière-boutique de Berlin. Devenue une des plus grosses entreprises allemandes dans les années 1900, elle a créé sa propre ville baptisée Siemensstadt. Le géant avait besoin de place pour loger les travailleurs de ses grandes usines de la capitale. A son heure de gloire, Siemens employait en effet pas moins de 100.000 travailleurs. Mais au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Siemensstadt a commencé à péricliter. Une lente agonie à laquelle l'industriel allemand veut aujourd'hui mettre un terme. La " ville Siemens " se situe à l'extérieur du ring S-Bahn, à Berlin Ouest, à proximité de l'aéroport de Tegel. Et peut se vanter d'un impressionnant patrimoine industriel encore partiellement opérationnel. Pas moins de 11.400 habitants de Berlin et du land de Brandebourg travaillent encore pour Siemens, mais il y a bien longtemps que l'entreprise a perdu sa magnificence. Aujourd'hui, l'industriel allemand est en effet un conglomérat d'entreprises en pleine mutation. Le groupe a été divisé en plus petites unités afin de relever plus efficacement les défis de la numérisation et de la globalisation. Des milliers d'emplois ont été supprimés mais, en guise de compensation, quelque 600 millions d'euros seront investis dans ce nouveau campus. Cette injection d'argent frais a été présentée fin 2018 comme " le plus gros investissement jamais consenti par une entreprise à Berlin ". L'Université Technique de Berlin parle de " décision pionnière pour la science et l'industrie ". " C'est une chance formidable pour Berlin et toute la région ", a déclaré son président Christian Thomsen. Le campus de Siemensstadt privilégiera les technologies de l'avenir comme l'électromobilité, l'intelligence artificielle, l'Internet des objets, etc. Siemens oeuvrera en collaboration avec l'Université Technique et l'institut de recherches Fraunhofer. Le bourgmestre de Berlin se réjouit lui aussi de cet investissement hors normes. Cette bonne nouvelle vient à point nommé après l'annulation par Google de son ambitieux projet de créer un campus dans le quartier berlinois de Kreuzberg. Le géant américain a dû faire face à une levée de boucliers de la part des habitants qui craignaient la flambée des loyers. Bon nombre de résidents de Siemensstadt sont retraités de l'entreprise éponyme. Ils étaient présents lors de la visite du président américain Richard Nixon en 1969, explique Lutz Oberländer, habitant de la cité et auteur de plusieurs livres sur ce quartier populaire de Berlin. " Les usines ont été construites à la fin du 19e siècle. Siemens fabriquait tout ce qui avait trait de près ou de loin à l'électricité. Dans les années 1920, l'entreprise a bâti des logements. Elle s'occupait de tout : maisons, formations, sport, loisirs. Siemensstadt était la vitrine internationale de l'Allemagne. " L'usine Dynamowerk est un de ses bâtiments emblématiques. C'est par exemple devant ce symbole de puissance industrielle allemande qu'Adolf Hitler a prononcé en 1933 un discours dans lequel il s'opposait aux élites internationales. L'an dernier, le groupe annonçait sa fermeture et la perte de plusieurs centaines d'emplois. Mais dans l'ère nouvelle qui se profile, ce bâtiment sera appelé à jouer à nouveau un rôle important. Une version miniature de l'énorme campus devrait y être inaugurée cette année. Siemens projette de transformer les 70 hectares en une prestigieuse " zone urbaine futuriste ". Le but est d'attirer de nouveaux résidents dans ce quartier isolé de la ville. " De nombreux campus sont créés un peu partout dans le monde, atteste Martin Gornig, de l'Institut allemand pour la recherche économique DIW. Mais celui de Berlin se distingue par l'énormité des budgets. Une chance inouïe pour la ville qui cherche à se moderniser et à développer l'industrie existante en lien avec les nouvelles technologies. Siemens est encore et toujours un des principaux employeurs de la région. Active dans la banlieue, l'entreprise possède d'immenses terrains. Elle a pris la bonne décision, celle de tirer parti de la formidable culture berlinoise des start-up. " Lors de la présentation du projet, Siemens n'est pas restée insensible aux préoccupations des actuels résidents de Siemensstadt, soucieux de conserver le privilège de pouvoir s'offrir une tasse de café à 1,50 euro et un steak haché avec kartoffelsalat pour 2,80 euros. La création du campus devrait permettre au quartier de revenir sur le devant de la scène technologique même si, pour le moment, la fracture numérique y est encore patente. Aujourd'hui encore, les autorités se sentent par exemple tenues d'y proposer aux habitants des initiations gratuites à l'utilisation du smartphone, avec un intitulé pour le moins racoleur : " Comment rédiger un SMS ? Comment téléphoner et sur quelles touches ne pas appuyer ? " Siemensstadt compte accueillir la recherche universitaire et les start-up, et promet des habitations à prix raisonnable pour les chercheurs et les employés. Le projet prévoit la construction de plusieurs milliers de logements abordables sur 60.000 m2. Toute la question est de savoir si le quartier retrouvera "l'esprit Siemens", si les retraités, les demandeurs d'emploi et les employés qui travaillent ailleurs y adhéreront, se demande le résident et biographe du quartier Lutz Oberländer. " La clé du succès réside dans l'intégration de l'ancienne et la nouvelle Siemensstadt. Le quartier accuse un sérieux retard dans le domaine socio-culturel. Cela suffira-t-il à le combler ? " L'homme craint la ghettoïsation des nouveaux " Siemensiens " dans le nouveau campus. Siemensstadt a connu son heure de gloire économique fin des années 1920, à une époque où Berlin portait le surnom d'Elektropolis. C'est Siemens, avec AEG, qui a contribué de façon décisive à l'essor économique et industriel de l'Allemagne. Un essor auquel la Seconde Guerre mondiale a mis un terme. " Quand à la fin du conflit, la direction de Siemens a compris que les alliés couperaient Berlin en deux, elle a décidé de déménager dans le sud de l'Allemagne tout ce qui avait de la valeur : l'or, les machines, les ingénieurs et l'équipe dirigeante ", explique Lutz Oberländer. En 1948, le siège de l'entreprise était officiellement transféré à Munich. Au cours de la prochaine décennie, c'est ce berceau berlinois qui devrait renaître, dans un élan quasi patriotique. Car pour Siemens, la création d'un nouveau campus avec habitations et infrastructure ad hoc aurait été plus facile à Singapour, d'ailleurs en concurrence avec Berlin pour ce projet. Joe Kaeser justifie son choix. " Du fait de son caractère très industriel, l'économie allemande est vulnérable. Aucun autre pays ne sera autant affecté qu'elle par la quatrième révolution industrielle. Nous y voyons non pas une menace mais une opportunité. " Voilà pourquoi l'entreprise investit désormais deux tiers de son budget dans la recherche et le développement dans son propre pays. Florian Nöll de l'association des start-up allemandes, insiste sur l'urgence : " L'Allemagne se doit d'enfanter les champions numériques de demain. Il ne s'agit pas de patriotisme idéaliste mais plutôt de patriotisme pragmatique ". Pour certains habitants de Siemensstadt, ce choix de Berlin ne signifie pourtant pas nécessairement que Joe Kaeser prenne l'ADN originel de Siemens au sérieux. " De belles paroles ", témoigne Ulrich Bechstein, que nous avons croisé en promenade, accompagnant ses petits-enfants. " Je suis sceptique, confie cet homme, qui a travaillé toute sa vie pour Siemens et ses filiales. Je ne vois pas encore de changement concret. Siemens cherche avant tout à redorer son blason. " Ni les autorités locales ni la direction de Siemens ne sont d'ailleurs encore en mesure de dire combien d'emplois seront créés. Tout dépendra aussi de l'aménagement global. " L'infrastructure est absolument vitale pour les anciens et les nouveaux résidents de Siemensstadt, insiste Lutz Oberländer. La municipalité a un rôle prépondérant à jouer à ce niveau. " Pour Siemens, l'Internet rapide à large bande et une bonne accessibilité depuis le nouvel aéroport de Berlin Brandenburg sont en tout cas une nécessité. Au siècle passé, c'était Siemens qui prenait tout en charge, y compris le transport ferroviaire. Quand on se balade dans le quartier, impossible de passer à côté des gares fantômes de Siemensstadt et Wernerwerk, qui faisaient partie de die alte Siemensbahn, la ligne de train construite entre 1927 et 1929 pour les navetteurs de la société. Le terrain lui avait été mis à disposition mais c'est Siemens qui était responsable du chantier. Aujourd'hui, l'ancienne voie de chemin de fer se devine à travers une clôture. Les rails sont rouillés et envahis par les mauvaises herbes, les traverses recouvertes de mousse et les gares ornées de graffitis, mais les panneaux sur le perron sont toujours bien là. Le passage du dernier train remonte à 1980. Cette voie ferrée, les résidents appellent de tous leurs voeux à sa réouverture. " L'ancien Siemensbahn doit redevenir opérationnel pour sortir le quartier de son isolement ", clame Lutz Oberländer. Sur le bureau du patron Joe Kaeser, de nombreux dossiers épineux à traiter s'empilent. Ils concernent l'Irak, la Chine ou les Etats-Unis. " L'année 2019 ne sera pas facile, témoigne-t-il, insistant sur la préséance de l'Allemagne dans les choix de l'entreprise. Evoquant Siemensstadt, il parle même de " mission nationale ". " Il nous faut inventer le futur maintenant que le passé n'existe plus. "Par Gerben Van Der Marel.